Berlioz, ibid., p
« Dimanche, « Mon cher Deschamps,
« C'est excellent, charmant, et la musique va à merveille là*dessus ! Mon Dieu ! quel bonheur de composer avec vous ! J'ai fait deux petits changements dans la mélodie du second couplet en ajoutant un contrechant de violoncelle qui dialogue avec la voix. Je crois que le morceau y gagne.
« Quand ferons-nous donc un opéra ensemble ?
« Les théâtres ne manquent pas, car à l'heure qu'il est, ils me sont tous ouverts. Crosnier, avant-hier, me rappelait que j'avais promis d'en écrire un pour lui, et deux jours avant, Anténor Joly me parlait d'une lettre fort aimable qu'il m'avait écrite pour m'engager à composer pour la Renaissance ; à l'Opéra je suis engagé avec Scribe, mais il n'y a pas grand mal à chercher d'avance quelque chose de grand pour l'ouvrage suivant.
« Pensez un peu à cela.
« Si nous faisions un opéra de genre pour Marié et Mlle Rossi pu Mme Emmanuel Garcia, qui va débuter et dont le talent est aussi beau que sa voix est admirable ? Qu'en dites-vous ?
« En attendant, vivent Roméo et Juliette ! ! ! occupons-nous d'eux. « Tout à vous.
« H. Berlioz. »
(Inédit. Collection Paignard.)
Les beaux projets que caresse ici Berlioz ne se réalisèrent pas. Il écrivit seul le livret du génial opéra des Troyens, qu'il eut la douleur de voir sombrer en 1863, au milieu de l'indiflérence d'un public mal préparé à le comprendre. Mais, tandis que Barbier et Léon de Wailly, par tous les défauts d'un livret mal fait, avaient contribué à l'échec de Ben^enuto, Emile Deschamps ^ eut la chance d'unir son nom à celui de Berlioz dans une heure radieuse de la carrière du maître. C'est une part infime de gloire qui revient à Deschamps pour son livret « exsangue », suivant le mot un peu sévère de M. E. Dupuy ^. Il n'est pourtant pas sans grâce dans sa nécessaire sécheresse. On y retrouve non seulement le vocabulaire et les images chères aux faiseurs de romances de ce temps-là. les transports, les açeux, les serments f les soupirs, les rossignols, mais aussi une variété de rythmes, un tour élégant et facile où l'on reconnaît le poète. La première strophe notamment fut goûtée ; il s'en dégage, comme d'un sachet ancien, le souvenir au moins d'un parfum :
1. Livret de Roméo et Juliette, symphonie dramatique a^^ec chœurs, solos de chant et prologue en récitatif harmonique, dédié à Nicolo Paganini et composée, d'après la tragédie de Shakespeare, par Hector Berlioz. Les paroles sont de M. Emile Deschamps, Paris, 1839, in-8^.
2. Ern. Dupuy, Alfred de Vigny..., Paris, Société franc, d'imprimerie et de librairie, 1912, 2 vol. in-S^, tome II, p: 312.
g4 EMILE DESCHAMPS ET LA MUSIQUE
Premiers transports que nul n'oublie !
Premiers aveux, premiers serments
De deux amants Sous les étoiles d'Italie, Dans cet air chaud et sans zéphirs, Que l'oranger au loin parfume,
Où se consume Le rossignol en longs soupirs !
Quel art, dans sa langue choisie,
Rendrait vos célestes appas ?
Premier amour, n'êtes-vous pas
Plus haut que toute Poésie ?
Ou ne seriez-vous point dans votre exil mortel.
Cette poésie elle-même, Dont Shakespeare lui seul eut le secret suprême
Et qu'il remporta dans le ciel ?
Emile Deschamps définissait ainsi avec une élégance surannée les deux tendances poétiques des Français qui avaient eu vingt ans sous la Restauration : le goût du romanesque et le culte du poète anglais. On peut dire que ce sont ses vers qui ont popularisé la fée Mab dans les salons du xix® siècle :
Mab la messagère Fluette et légère !
Elle a pour char une coque de noix, Que l'écureuil a façonnée ; Les doigts de l'araignée Ont filé ses harnois.
Durant les nuits d'été, dans ce mince équipage. Galope follement dans le cerveau d'un page. Qui rêve espiègle tour Ou molle sérénade.
Au clair de lune sous la tour.
En poursuivant sa promenade, La petite reine s'abat Sur le col bronzé d'un soldat ; Il rêve canonnades Et vives estocades...
Le tambour ! la trompette ! il s'éveille et d'abord Jure et prie en jurant toujours ; puis se rendort , Et ronfle avec ses camarades.
C'est Mab qui faisait tout ce bacchanal ! C'est elle encore qui, dans un rêve, habille La jeune fille Et la ramène au bal.
Mais le coq chante, le jour brille, Mab fuit coinine un éclair Dans l'air !
Voilà ce qui reste entre les doigts du poète mondain de l'extraordinaire création du poète anglais. Il ne fallait rien moins que la musique de Berlioz pour faire revenir sur les traits de ce pâle canevas la couleur, la grâce et la vie de la fantaisie de Shakespeare. N'oublions pas d'ailleurs que Berlioz n'avait pas demandé à Deschamps davantage ; il avait lui-même écrit en prose le texte destiné au chant et le poète n'avait eu qu'à le mettre en vers. Il s'en était en somme fort bien acquitté et méritait en partie du moins cet éloge de Th. Gautier, qui, à la fm de son compte rendu de la Presse, du 11 nov. 1839, écrivit : « M. Emile Deschamps, homme de beaucoup d'esprit et poète distingué, a distribué avec beaucoup d'originalité le livret du compositeur. » Ici Gautier exagère sans doute, mais il peut ajouter en toute sii'Cérité : « Il a relevé de jolies fleurs poétiques la trame du canevas musical et satisfait heureusement les doubles exigences de la poésie et de la musique. »
Soumet, dans une lettre adressée au poète, abonde en flatteries aimables : <s Roméo et Juliette ! Berlioz et Emile Deschamps ! ces noms poétiques, ces noms aimés reviennent de toutes parts, cher ami, et réveillent les échos de ma tombe et donnent la force à ma main paralytique de soulever ma plume. Les notes si puissantes de Berlioz n'ont pas éclipsé vos beaux vers ; il faut que la strophe soit bien éclatante pour se faire jour à travers deux cents instruments, et Jules Janin lui-même ^, dans son feuilleton de dimanche, a constaté ce miracle... » (Collection Paignard).
Ce qu'il y a de sûr, c'est que le succès de la symphonie fut grand. Fort goûtée à l'étranger, dans les tournées que Berlioz fit à travers l'Europe, elle fut celle de ses œuvres qu'il put faire maintes fois entendre à Paris pendant les années suivantes -.
1. Il n'y a qu'un mot relatif au librettiste dans le compte rendu que Jules Janin consacra le 29 nov. 1839 au Concert de M. Hector Berlioz — Roméo et Juliette, symphonie dramatique, mais il est aimable en effet : Après avoir loué « le récitatif harmonique, comme l'appelle Berlioz », il poursuit : « Ce petit chœur, comme il l'appelle encore, se compose de 14 chanteurs et c'est merveille comme ces 14 chanteurs nous font entendre les beaux vers de M. Emile Deschamps. »