DÉFINITION DES PHÉNOMÈNES RELIGIEUX
^E qui caractérise les cro^'ances comme les, pratiques religieuses, c'est qu^elies sont obligatoires. Ur. tout ce qui est obligatoire est d'origine sociale. Car une obligation implique un commandement et. par conséquent, une autorité qui commande. Pour que l'individu soit tenu de conformer sa conduite à certaines régies, il faut que ces règles émanent d'une autorité morale qui les lui impose; et pour qu'elle les lui impose, il faut qu'elle le domine. Autrement, d'où lui viendrait l'ascendant nécessaire pour faire plier les volontés? Nous ne déférons spontanément à des ordres que s'ils viennent de quelque chose de plus élevé que nous. Mais, si l'on s'interdit de dépasser le domaine de l'expérience, il n'y a pas de puissance morale au-dessus de l'individu, sauf celle du groupe auquel il appartient. PouiiJa cqnnaissance enipirique, le seul être pensant qui soit plus grand que l'homme, c'est'Ta7société. iCile est infirnment supérieure à chaque force individuelle, puisqu'elle ^st une s\Tithèse de forces individuel iës7 L'état de perpétuelle dépendance où nous sommes vis-à-vis d'elle nous inspire pour elle un sentiment de respect religieux. C'est donc el!e qui prescrit au fidèle les dogmes qu'il doit croire et les rites qu'n doit observer; et s'il en est ainsi, c'est que rites et dogmes sont son œuvre.
C'est donc un corollaire de notre définition que la religion a pour origine, non des sentiments individuels, mais^ des états de l'âme collective et qu'elle varie comme ces états. Si elle était fondée dans la constitution de l'individu, eUe ne se présenterait pas à lui sous cet aspect coercitif; des manières d'agir ou de penser qui sont directement selonTa pente de nos dispositions naturelles ne sauraient nous apparaître comme investies d'une autorité supeneure à rp11eqiip~fioiis nous attribuons. Pat conséquent, ce n'est
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pas dans la nature humaine en général qu'il faut aller chercher la cause déterminante des phénomènes religieux; x^, c'est dans la nature des sociétés auxquelles ils se rapportent, et s'ils ont évolué au cours de l'histoire, c'est que l'organisation sociale elle-même s'est transTôrmée .
(L'Année sociologique, II, p. 23-24, Alcan, éd!t.).
IMPORTANCE ET SIGNIFICATION DE I^'ÉTUDE DES REIrIGIONS PRIMITIVES
Nous nous proposons d'étudier la religion la plus primitive et la plus simple qui soit actuellement connue, d'en faire l'analvse et d'en tenter l'explication. Nous disons d'un système religieux qu'il est le plus primitif et le plus simple qu'jl nous soit donné d'observer, quand il remplit les deux conditions suivantes : en premier lieu, il faut qu'il se rencontre dans des sociétés ^ont l'organisation n'est dépassée par aucune autre en simplicité: il faut, de plus, qu'il soit possible de l'expliquer sans faire intervenir aucun élément emprunté à une rehgion antérieure.
Ce système, nous nous efforcerons d'en décrire l'économie avec l'exactitude et la fidélité que pourraient y mettre un ethnographe ou un historien. Mais là ne se bornera pas notre tâche. La sociologie se pose d'autres problèmes que l'histoire oiTqûe" l'ethnographie. Elle ne se propose pas uniquement de connaître les formes périmées^ la^- Civilisation dans le seul but de les connaître et de les reconstituer. Maïs, comme toute science positive, elle a, avant tout, pour objet d'expliquer une réalité actuelle, proche de nous, susceptible, par suite, d'affecter nos idées et nos actes : cett^^régjjté^ (^est l'homme et. plus. spécialemen t niême. 1 ' hojgimej. ' au j ourd^Iiui. car il n'en est pas que nous soyons pl\is intéressés à bien connaître. Nous n'étudierons donc pas la religion très archaïque dont il va être question pour le seul plaisir d'en raconter les bizarreries et les singularités; sijiousj/avons grise comme objet de notre recherche, c'est qu'elle nous a panî~prus apte que toute autre à faire compreadre^la^-natuxe^religi^se de T'homme, l:"'est-â-dire à nous révéler un aspect essentiel et pernianent^de rhumanité. ^'
Mais cette proposition ne va pas sans soulever de vives objections. On trouve étrange que, pour arriver à connaître l'humanité présente, il faille commencer par s'en détourner pour se transporter aux débuts de l'histoire. Cette manière de procéder apparaît comme particulièrement paradoxale en matière de religions. Car les religions passent pour avoir une valeur et une dignité inégales; on dit généralement qu'elles ne contiennent pas toutes la même part de vérité. Il semble donc qu'on ne puisse expliquer les formes les plus hautes de la pensée religieuse par les plus basses, à moins de rabaisser les premières au niveau des secondes. Admettre que les cultes grossiers des tribus australiennes peuvent nous aider à comprendre le christianisme, n'est-ce pas supposer que celui-ci procède de la même mentalité, c'est-à-dire qu'il est fait des mêmes superstitions et repose sur les mêmes erreurs? Voilà comment l'importance théorique qui a été parfois attribuée aux religions primitives a pu passer pour l'indice d'une irreligiosité systématique qui, en préjugeant les résultats de la recherche, les viciait par avance.
Nous n'avons pas à rechercher ici s'il est réellement des savants qui ont mérité ce reproche et qui ont fait de l'histoire et de l'ethnographie religieuse une machine de guerre contre la religion. En tout cas, tel ne saurait être le point de vue d'un sociologue. C'est, en effet, un postulat essentiel de la sociologie qu'une institution humaine ne saurait reposer sur l'erreur et sur le mensonge; sans quoi elle n'aurait pu durer. Si elle n'était pas fondée dans la nature des choses, elle aurait rencontré dans les choses des résistances dont elle n'aurait pu triompher. Quand donc nous abordons l'étude des religions^primitives, c'est avec l'assurance qu'elles tiennent au réel et qu'elles^ l^Êxpriinent; on veriràrcê^rincipê revenir sans cesse au cours des discussions et des analyses qui vont suivre, et ce que nous reprocherons aux écoles dont nous nous séparerons, c'est précisément de l'avoir méconnu. Sans doute, quand on ne considère que la lettre des formules, ces croyances et ces pratiques religieuses paraissent parfois déconcertantes et l'on peut être tenté de les attribuer à une sorte d'aberration foncière. Mais sous le symbole, il faut savoir atteindre la réalité qu'il figure et qui lui donne sa signification véritable. L,es rites, les plus barbares ou les plus bizarres, les mythes les