‹ Emile DurkheimChapitre 3 sur 35 · COLLÈGE D'ÉPINAL · texte numérisé non relu

COLLÈGE D'ÉPINAL

combinaisons de circonstances témoignent que l'un dépend de l'autre. L'expérimentation n'est au fond qu'une forme de comparaison. Elle consiste à faire varier un fait, à le produire sous des formes variées qui sont ensuite méthodiquement comparées (i). » Or, à cette expérimentation l'histoire envisagée sociologiquement offre le terrain le plus favorable. Combien de variations en effet n'a pas traversées la vie sociale depuis son origine ! Toutes ces

(i) Cf. Sociologie et Sciences sociales, ap. Méthode dans les Sciences, P- 330.

transformations dans leo idées et les institutions seront mises en rapport avec celles qui se sont produites en même temps dans les conditions de l'existence collective. Et l'étude de pareils rapports, répétée dans des sociétés diverses, permettra de dégager peu à peu des lois générales d'évolution. La méthode comparative est donc bien l'instrument par excellence de l'explication sociologique.

Empruntons à M. Durkheim un exemple très clair de cette application de la méthode comparative : « S'agit-il du lien conjugal? On le comparerait tel qu'il existe aujourd'hui chez les nations civilisées, avec ce qu'il a été autrefois dans la famille patriarcale soit monogamique soit polygamique, dans le clan paternel, dans le clan maternel et dans tous les types intermédiaires. Quoique rien n'ait plus évolué, cependant il ne serait pas malaisé de retrouver sous toutes ces formes un fond identique et commun. Si on a déterminé d'autre part quels sont parmi les faits concomitants ceux qui n'ont pas varié davantage, on aura le droit d'y voir la condition qui rend compte de ces caractères fondamentaux. Veut-on passer ensuite à l'explication d'une propriété plus particulière, par exemple de l'indissolubilité du mariage, il suffira de restreindre le champ des comparaisons et de ne rapprocher que les types où cette propriété se retrouve à des degrés divers. Le ou les caractères qui seraient communs à tous ces types, qu'on ne rencontrerait pas dans les autres, qui varieraient conmie cette propriété même, en seraient la cause. De cette manière on obtiendrait une explication vraiment objective des principaux phénomènes domestiques (i) ». Cette méthode toutefois ne doit pas être emploj'ée à la légère : elle comporte des dangers qu'il faut savoir éviter. 'L'essentiel de ces comparaisons n'est pas, comme on l'a cru souvent, le nombre, mais le choix des faits ainsi rapprochés. Chercher, en matière de science sociale, la preuve d'une hypothèse dans le nombre des cas conformes, c'est se condamner par avance, car ^e telles énumérations sont forcément incomplètes. Les études des anthropologues allemands et anglais, et en particulier le livre si riche de Westermarck (2) sur l'évolution des idées morales, montrent bien

(i) Annales de la Faculté de Bordeaux, 1888, p. 262, 263. (2) Westermarck : The origin and the development of the moral ideas, I,ondres, Mac Millan, 1906-1908. 2 vol., in-S", de xxi-716 et x\'-852 p.

SA SOCIOI^OGIE 35

rinconvénient de cette méthode qui consiste à étendre le plus possible l'observation, de façon à retrouver les mêmes processus mentaux chez les peuples les plus nombreux et même les plus divers. En réalité, et M. Durkheim }• a maintes fois insisté, une expérience bien faite confirme beaucoup mieux une loi que vingt expériences désordonnées. Ce qui importe avant tout c'est d'opérer sur quelques faits bien choisis. vSans doute il ne faut pas restreindre à l'excès son champ de comparaison. Il est nécessaire en effet à qui veut rendre compte scientifiquement d'un phénomène de voir si, dans des sociétés différentes, ce phénomène évolue hn fonction des mêmes conditions. Sans cette précaution on pourrait prendre pour ses conditions nécessaires des groupes de faits qui se trouveraient simplement varier parallèlement dans une espèce sociale particulière. Mais il ne faut étendre ainsi la comparaison que méthodiquement : il faut avant tout constituer des types d'institutions et ne rapprocher que des institutions de même type. Pour cela le sociologue doit se référer à une classification, d'ailleurs toujours approximative et provisoire, des principaux types de sociétés, faute de quoi il risquerait de rapprocher des sociétés n'ayant rien de commun entre elles ou des institutions dont le nom seul et non la nature reste identique dans les milieux différents, tel le testament romain et le testament germanique et médiéval.

Cette classification provisoire des sociétés, c'est sur la nature de leur organisation politico-familiale que la fonde M. Durkheim. « vSi nous avons pu dire, écrit-il, que les Hébreux de Pentateuque appartenaient à un type social moins élevé que les Francs de la loi salique et que ceux-ci à leur tour étaient au-dessous des Romains des xii Tables, c'est qu'en règle générale plus l'organisation segmentaire à base de clans est apparente et forte chez un peuple, plus aussi il est d'espèce inférieure. Il ne peut en effet s'élever plus haut qu'après avoir franchi ce premier stade. C'est pour la même raison que la cité athénienne, tout en appartenant au même type que la cité romaine, en est cependant une forme plus primitive. C'est que l'organisation politico-familiale }- a disparu beaucoup moins vite. Elle y a persisté presque jusqu'à la veille de la décadence, jusqu'à Clisthène... De plus, même après Clisthène, le clan

Athénien, le -/hoç, tout en ayant perdu tout caractère politique, consers'a une organisation assez forte (i). » On voit par cet exemple, comment il est possible d'utiliser méthodiquement l'histoire comparée; et on voit en même temps que les classifications dont il s'agit ne sont que des moyens pour cette utilisation méthodique. La sociologie n'a jamais eu la prétention de présenter dès l'abord un arbre généalogique définitif des sociétés humaines. Mais elle a cru trouver des caractères sufi&samment importants pour les difiFérencier les unes des autres. Voici d'ailleurs très exactement son point de vue tel que l'expose M. ^Slauss à propos d'un opuscule de M. Szomlo : « Cette méthode, écrit-il, se justifie par une importante raison qui paraît avoir totalement échappé à M. Szomlo. Résultat d'une intuition plutôt que d'une démonstration, le principe de decette classification procède d'un sentiment juste, croyonsnous, de ce qu'est la nature d'une société. Tous les faits sociaux que l'on groupe d'ordinaire sous le nom de civi- X lisation, même des faits aussi profondément nationaux

que la plupart des phénomènes religieux, même les langues, les dialectes, à plus forte raison les tj'pes d'art, d'outils, etc., ne sont pas nécessairement spécifiques à une société donnée.' Tous s'empruntent : les mots, les mythes, les instruments, la monnaie, les produits voyagent. Il n'>" a ciue deux choses permanentes autour de quoi les hommes s'agrègent pour s'opposer à d'autres groupes : un sol et une certaine constitution de leur groupe, ou bien, pour réduire tout en termes de conscience, le sentiment qu'ils sont possesseurs d'une même terre de forme et de situation déterminée, et unis par une même organisation (2). » Et lorsque, ajoute le même auteur, l'élément territorial perd de son importance par suite de la mobilité de la société considérée, une chose du moins reste à quoi se rallient les groupements les plus instables, c'est « le nom et la constitution de la société, de la tribu ou nation ».

Ainsi employée la méthode comparative échappe à l'arbitraire et devient féconde. ISIais l'histoire proprement dite, même comparée, est insuffisante encore à remplir les desseins du sociologue. Ce dernier, nous le savons, voit

(i) Cf. Division du Travail, p. 157 à 167; Règles, 102-106. (2) Cf. Année Sociologique, xi, p. .^.

SA SOCIOI^OGIE 37

plus loin que l'historien : il recherche la genèse des institutions et des croyances, les causes de leur formation et les lois de leur développement. Or, l'histoire du passé primitif, premier théâtre de cette genèse, est souvent obscure et incomplète. Elle ne sufi&t pas à nous faire atteindre les formes primitives et simples des croyances et des institutions, à nous faire saisir leurs causes au moment où elles commencèrent d'être « opérantes ». Et cependant nous avons vu combien cette connaissance des origines est nécessaire à l'intelligence de la complexité du présent. Tout instrument susceptible de la compléter et de suppléer au défaut de l'archéologie et de la préhistoire sera donc l'instrument de prédilection du sociologue. Or, l'ethnographie nous offre cet instrument-là. Tout d'abord, en s'ajoutant à l'histoire dont elle ne prétend pas d'ailleurs supprimer le rôle, elle ouvre à la métliode comparative un nouveau champ d'application qui la rend beaucoup plus féconde : elle facilite singulièrement et souvent permet seule la constitution des types d'institutions dont nous avons parlé. Ainsi beaucoup d'institutions de l'antiquité classique s'éclairent d'un jour nouveau à la lumière des rapprochements ethnographiques. Parmi unefoule d'autres, citons seulement les deux exemples du sacer romain et de la gens : on s'est mépris sur leur nature tant qu'on n'a pas su les rapprocher des institutions analogues du tabou et du clan révélées par l'ethnographie. La connaissance des peuples encore dans l'enfance peut donc contribuer très heureusement à celle de l'enfance des peuples plus développés. Mais cet appoiiït fourni à l'histoire n'est pas le principal mérite de l'ethnographie. L'histoire est précieuse surtout pour la connaissance de l'évolution des institutions. La vertu essentielle de l'ethnographie est de contribuer, au même titre que l'histoire, mais avec plus de succès, à celle de leurs origines. Et par origines, il faut entendre non leur commencement absolu, mais leurs causes toujours existantes et efficaces. Nos institutions et nbs-^ croyances renferment toutes, malgré la diversité de leurs | formes dans le temps et dans l'espace, un certain nombre / d'éléments fondamentaux qui ont la même significatiory objective et qui remplissent la même fonction. Or, ces élé^ ments, dont la connaissance est indispensable au problème d'ordre philosophique qui sollicite le sociologue, sont impos-

sibles à discerner sous les formes complexes qu'ils revêtent dans les civilisations avancées. D'où l'intérêt qu'on a à tenter de les saisir, à leur origine, dans les civilisations primitives, c'est-à-dire dans un milieu homogène et simple où ils apparaissent en pleine lumière.

Il est naturel d'étudier les phénomènes sociaux là où ils sont le plus faciles à observer. Or, à ce point de vue, les sociétés inférieures constituent des cas privilégiés, comme M. Durkheim l'a bien mis en lumière : « Le moindre développement des individualités, écrit-il, l'étendue plus faible du groupe, l'homogénéité des circonstances extérieures, tout contribue à réduire les différences et les variations au minimum. L,e groupe réalise d'une manière régulière une uniformité de pensée et d'action dont nous ne trouvons que de rares et intermittents exemples dans les sociétés plus avancées. Tout est vraiment commun à tous, Les mouvements sont stéréotypés. Tout le monde exécute les mêmes dans les mêmes circonstances, et ce conformisme de l'action traduit un conformisme correspondant de la pensée. L'accessoire, le secondaire, les développements de luxe, ne sont pas encore venus cacher le principal. Tout est réduit à l'indispensable, c'est-à-dire à l'essentiel qui par conséquent est plus immédiatement apparent (i). » On voit par là que la sociologie profite de l'étude des primitifs de la même façon que la psychologie de celle des aliénés. En ce sens on peut rapprocher de la découverte de l'inconscient par la psychologie expérimentale, celle de la famille utérine par l'ethnographie. Une vie psychologique sans conscience, une famille sans pouvoir paternel sont des notions que n'eût point découvertes l'analyse dialectique et sans lesquelles pourtant on ne saurait rendre compte de tous les éléments de la personnalité et de la parenté. L'historien n'a donc pas plus le droit de mépriser l'ethnographie que le psychologue la pathologie. Ajoutons que l'ethnographie est une discipline scientifique au même titre que l'histoire. Elle a, elle aussi, des sources dont la valeur peut être scientifiquement établie ; elle en fait, tout comme l'histoire, la critique philologique. Et si elle n'a pas eu le temps d'acquérir le même prestige que l'histoire, ce n'est

(i) Cf. Revue de Métaphysique, 1909 : Sociologie religieuse, p. 738,

SA SOCIOI.OGIE 39

pas une raison pour lui opposer une fin de non-recevoir. Ne pourraient le faire que ceux qui se laisseraient égarer par la vaine superstition du document gravé sur la pierre ou transmis à travers les siècles. Mais de tels documents, pour avoir vieilli, même sous terre, ne laissent pas de représenter des témoignages. Historiens et ethnographes l)âtissent donc sur le témoignage : sujets aux mêmes erreurs, ils sont tenus à la même critique.

Ainsi l'histoire et l'ethnographie utilisées par le sociologue concourent à lui rendre un triple service. Elles lui font atteindre pour chaque phénomène étudié : ses éléments .constitutifs dans leur ordre d'apparition, l'explication des circonstances qui ont causé cette apparition, les traits permanents que recèlent les formes successives de ce phénomène. Tel est le schème de l'explication où conduit la méthode sociologique. Il nous reste à montrer quelle est la nature des causes qu'elle découvre.

Ces causes, qui représentent la variable dont est fonction l'évolution de nos institutions et de nos cro^'ances.le sociologue les trouve, avons-nous déjà dit, dans l'état du milieu social où se produit cette évolution. Oue faut-il donc entendrepar ce milieu social dontonfaitle facteur essentiel?

Dans sa Division du Travail, M. Durkheim le résout en des éléments purement mécaniques : nombre et degré de concentration des unités qui le composent. Le volume et la densité des sociétés sont donc les deux causes qui en expliquent et en déterminent le progrès. Ainsi nous voyons la division du travail social progresser à mesure qu'il y a plus d'individus suffisanmient en contact pour pouvoir agir et réagir les uns sur les autres. i)r. cette condensation à la fois matérielle et morale s'accroît en efïft peu à peu au cours de l'histoire, témoin le mouvement qui aboutit à la formation de:, villes. Cette condensation est une condition qui non seulement permet, mais détermine le progrès de la division du travail. Plus en effet les fonctions se rapprochent, plus il y a entre elles de points de contact et, par conséquent, d'occasions de lutte. Or, dans cette lutte les plus faibles doivent disparaître ou se transformer. Mais la seule transformation possible c'est, sous peine de se heurter toujours à une concurrence, une spécialisation nouvelle. « Tout se passe mécaniquement, écrit M. Durkheim : une rupture d'équilibre dans la masse sociale suscite des

40 DURKHEIiM

/conflits qui ne peuvent être résolus que par une division / du travail plus développée. Tel est le moteur du progrès. / Quant aux circonstances extérieures, aux combinaisons variées de l'hérédité, comme les déclivités du terrain déterminent la direction d'un courant mais ne le créent pas, elles marquent le sens dans lequel se fait la spécialisation là où elle est nécessaire, mais ne la nécessitent pas (i). » Il y a bien des forces, telles que les traditions et les croyances collectives, qui, en imposant aux individus le type commun pourraient neutraliser cette pression mécanique productrice de spécialisation, mais ces forces perdent leur action d'une façon mécanique encore, car à mesure que la société "s'étend et se développe, elle absorbe de moins en moins l'individu et lui permet par conséquent telles variations ou telles différenciations qui s'imposent. « C'est donc des mses toutes mécaniques qui font que la personnalité individuelle est absorbée dans la personnalité collective, et ce sont des causes de même nature qui font qu'elle s'en dégage. Sans doute cette émancipation se trouve être utile, ou tout au moins elle est utilisée. Elle rend possibles les progrès de la division du travail, plus généralement elle donne à l'organisation sociale plus de souplesse et d'élasticité. Mais ce n'est pas parce qu'elle est utile qu'elle se produit. Elle est parce qu'elle ne peut pas ne pas être {2). » « De ce point de vue la civilisation apparaît donc non comme un but qui meut les peuples par l'attrait qu'il exerce sur eux, non comme un bien entrevu et désiré à l'avance, mais comme l'effet d'une cause, comme la résultante nécessaire d'un état donné (3). »

On voit par ces deux passages aussi nets que possible, quelle influence le premier ouvrage de M. Durkheim attribuait à la morphologie sociale : avec la division du travail social, c'est toute l'évolution du droit pénal et du droit civil qui est expliquée par le type morphologique des sociétés. Dans des études suivantes, le même facteur va encore expliquer une foule d'autres phénomènes. Dans son livre sur le Suicide, notre auteur établit que lescroj^ances individualistes se développent ou régressent suivant le

(i) Cf. Division, p. 253; Voir aussi Ibid., p. 236 à 252.

(2) Cf. Division, p. 288, 289.

(3) Division, p. 327.

SA SOCIOIyOGIE 41

degré d'intégration des groupements familiaux, confessionnels ou politiques. Puis il s'attache à montrer successivement que les fonctions intellectuelles des peuples primitifs, que les premiers systèmes de classification et de concepts correspondent à l'organisation et à la configuration des tribus primitives, la notion de temps au rythme de l'activité collective, celle d'espace au schème du groupement collectif. S 'inspirant de la même idée, M. Mauss a fait, sur les variations saisonnières des Eskimo», un travail qui peut être considéré comme un type des études de ce genre. « La vie sociale des Eskimos, conclut-il, se présente sous deux formes nettement opposables, et parallèles à leur double morphologie... A une communauté réelle d'idées et d'intérêts dans l'agglomération dense de l'hiver, à une forte unité mentale, religieuse et morale, s'opposent un isolement, une poussière sociale, une extrême pauvreté morale et religieuse dans l'éparpillement de l'été... Les sociétés eskimos nous offrent l'exemple rare d'une expérience que Bacon eût appelée cruciale. Chez eux, en effet, au moment précis où la forme du groupement change, on voit la religion, le droit, la morale, se transformer du même coup. Et cette expérience qui a la même netteté, la même précision que si elle avait lieu dans un laboratoire se répète tous les ans avec une absolue invariabilité (i). »

D'une telle explication morphologique il faut distinguer l'explication préconisée par l'école récente d'anthropogéographie fondée en Allemagne par Ratzel et représentée en France par les travaux de M. Vidal de la Blache et de ses élèves. Cherchant eux aussi les causes des phénomènes qu'ils étudient dans le substrat matériel des sociétés, ces savants isolent un de ses éléments, le sol, et lui attribuent une importance exclusive : Die Menschheit ist ein Stiick der Erde (L'homme est un morceau de la terre). Mais en réalité le sol n'agit pas seul, et il n'agit pas par lui-même. A propos de la Politische Géographie et de V Anthropo géographie (2), de Ratzel, parues en 1897 et 189g, M. Durkheim a montré combien il est différent d'étudier uniquement les formes du sol, ou bien, comme le sociologue, les formes qu'af-

(i) Cf. Mauss : Essai sur les variations saisonnières des Sociétés eskimos : étude de morphologie sociale; Année Sociologique, rx, p. 124, 129, 130.

(2) Cf. Année Sociologique, II, 520-532; III, 550-558.

fecteut les sociétés eu s'établissaiit sur le sol, de considérer d'un point de vue descriptif le substrat social tout formé, ou bien de l'observer dans toute la complexité de sa formation. Le sol n'est qu'un des éléments du milieu social, et une foule d'autres facteurs agissent concurremment avec lui. « Pour que les hommes s'agglomèrent au lieu de vivre dispersés, écrit M. Mauss dans l'étude déjà citée sur les Eskimos, il né suffit pas que le climat ou la configuration du sol les y invitent, il faut encore que leur organisation morale, juridique et religieuse leur permette la vie agglomérée. Bien loin que la situation proprement géographique soit le fait essentiel sur lequel il faille avoir les j^eux presque exclusivement fixés, elle ne constitue qu'une des conditions dont dépend la forme matérielle des groupements humains ; et le plus souvent même elle ne produit ses effets que par l'intermédiaire de multiples états sociaux qu'elle commence par affecter et qui seuls expliquent la résultante finale (i). »

Cette critique de l' anthropogéographie nous permet de préciser ce qu'il faut définitivement entendre par explication morphologique et nous montre que le sociologue c lorsqu'il parle du milieu ou du substrat social, ne prend pas cette expression dans un sens exclusivement matériel. Peut-être les associations d'idées qu'éveillent les mots de volume et de densité appliqués aux sociétés pourraient-elles aussi induire en erreur. Remarquons donc tout d'abord que si dans sa Division du travail, M. Durkheim parle exclusivement d'une densité matérielle, il donne au même facteur, qu'il appelle densité dynamique dans les Règles de la Méthode sociologique, une plus vaste compréhension. Il lui fait désigner en effet non pas «le resserrement purement matériel de l'agrégat qui ne peut avoir d'effet si les individus ou plutôt les groupes d'individus restent séparés par des vides moraux, maïs le resserrement moral dont le précédent n'est que V auxiliaire et assez généralement la conséquence (2) ». La densité dynamique, ajoute-t-il, peut se définir à volume égal en fonction du nombre des individus qui « sont effectivement en relations non pas seulement commerciales, mais morales; c'est-à-dire qui non seulement

(i) Année Sociologique, IX, 43.

(2) Cf. Règles, p. 139.

SA SOCIOLOGIK 43

échangent des services ou se font concurrence, mais vivent d'une vie commune. » Or, il est évident que cette vie commune, tant intellectuelle et émotive que matérielle, n'est pas la même dans un groupe dont les membres sont nombreux et rapprochés et dans un groupe à peine intégré. Et ceci est vrai non pas seulement des sociétés, mais aussi des groupes plus restreints qu'elles contiennent. Ainsi la vie domestique et toutes les représentations morales qui s'y rattachent varieront suivant le volume et le degré d'occlusion de la famille, et de même la vie professionnelle sera autre suivant que le milieu économique sera amorphe et irréglementé ou qu'il sera organisé au contraire en corporations vivantes et actives. Bref, c'est dans les conditions fondamentales de l'existence collective que le sociologue cherche ses explications. Et on aurait tort de croire que les deux facteurs exclusivement matériels du volume et de la densité qui jouent un rôle prépondérant dans l'explication du phénomène économique de la division du travail, représentent le tout des conditions de l'existence collective. Ils jouent un rôle prépondérant sans doute, mais non exclusif. Ce que nous venons de dire et la distinction que nous avons établie entre l'anthropogéographie et la sociologie doit suffire à le faire comprendre et à mettre en garde contre une interprétation exclusivement matérialiste et mécaniste de la méthode sociologique.

Sans doute une telle interprétation n'a jamais été rigoureusement exacte. Mais elle l'est certainement de moins en moins. Nous n'en voulons pour preuve que cette déclaration aussi peu suspecte que possible de M. Mauss à propos dulivredeR.Marrett, The thresholdof relï gïon, iparuen 190g : « Peut-être, écrit-il, préoccupés de montrer ailleurs les liens directs qui unissent les phénomènes de morphologie aux phénomènes de ps3"chologie sociale, avons-nous paru accorder aux premiers une importance exclusive. Mais il n'a jamais été douteux ni pour M. Durkheim, ni pour aucun d'entre nous, que la plupart des problèmes posés concernaient exclusivement des faits de conscience, donc des faits psychologiques. Seulement à trop insister sur le caractère psychologique de nos recherches, on risque de méconnaître ce que cette psychologie a de spécial. Sans doute les phénomènes sociaux et par conséquent les phénomènes religieux sont, pour partie, des phénomènes psychiques réalisés chez

des individus, car personne n'a jamais prétendu qu'ils fussent réalisés ailleurs. Mais puisqu'il est bien entendu que par le fait de se réaliser en même temps dans un certain nombre de consciences, certains phénomènes prennent dans ces consciences non seulement une complexité plus grande, mais même une nature tout autre, nous croyons qu'il vaut mieux parler de sociologie tout court (i). »

I/C souci de libérer les sciences sociales, et en particulier la morale, des conceptions finalistes qui l'empêchaient de s'organiser scientifiquement explique sans doute que la Division du Travail appuie particulièrement sur le côté mécanique et morphologique de l'explication. La formule d'un droit acquis, n'est naturellement plus la même que celle d'un droit revendiqué. Mais il faut ajouter que cette évolution vers l'idéalisme est commandée chez notre auteur non seulement par le passage d'une attitude de guerre à une attitude de paix armée vis-à-vis des doctrines adverses, mais aussi et surtout par ce fait qu'il s'est mis à l'étude des phénomènes religieux seulement après avoir écrit la. Division et les Règles et que c'est cette étude nouvelle qui lui a révélé l'importance des facteurs idéaux.

L'étude des mythologies primitives est bien propre à montrer, en effet, la réalité et l'efficacité des croyances en tant que telles, et indépendamment de la conformité ou de la non conformité réelles de leurs objets avec la façon dont elles nous les représentent. Nous savons, par exemple, que la cohésion des groupements sociaux et familiaux est fondée non pas sur des liens phj^siques réels, comme ceux du voisinage ou du sang, mais sur la représentation d'une consubstantialité mystique : la participation à un même totem, c'est-à-dire à un principe religieux immanent que le primitif s'imagine être localisé dans le sang. Voilà donc des facteurs d'ordre purement représentatif, comme la croyance au totem et aux vertus spéciales du sang répandu, qui vont déterminer la constitution du clan et de la famille, et les modalités de la parenté. Sans doute, derrière ces représentations, il y a bien des choses : le totem n'est qu'un symbole de la force collective qui elle-même représente cette effervescence sociale réelle qui résulte du groupement. Mais ce qui importe c'est que ces choses agissent sur la vie

(i) Cf. Année Sociologique, XI, 69.

SA SOCIOI,OGIE 45

des sociétés non par leurs propriétés physiques intrinsèques, mais par la manière dont elles sont représentées. De même les choses économiques n'ont de valeur dans la société que par l'idée que nous nous en faisons. Il se produit, on le voit, au sein des sociétés primitives, une sorte de transformation générale et imagiaative des choses en valeurs idéales qui fait que le plan de la vie sociale n'est plus, comme celui de la vie animale, le plan de la sensation. La vie sociale nous introduit d'emblée dans le plan de la représentation, où nous voyons reparaître, comme transfigurées par un rêve collectif, toutes les données de l'existence physique. Et c'est seulement grâce à cette transfiguration, et sous leur forme idéalisée, que ces données agissent, .qu'elles constituent les rudiments du droit, de la morale et de la religion primitive et qu'elles en déterminent l'évolution. Voilà comment M. Durkheim a pu comparer la vie sociale à un « délire fondé », à une « hallucination vraie ».

Un exemple sur lequel il est particulièrement facile de saisir cette puissance de transfiguration inhérente à la vie sociale, et par conséquent à la vie religieuse qui en est la forme éminente, nous est fourni par le mariage et par tous les sentiments qui se rapportent au commerce des sexes. La vie sexuelle primitive et l'organisation du mariage sont absolument inexplicables si on ne les rapporte pas à la vie religieuse. L'explication par des facteurs d'ordre physiologique est radicalement insufi&sante. Ces institutions en effet se présentent à nous, entourées d'un cortège d'idées et de sentiments religieux. De là viennent tous leurs traits distinctifs et en particulier ce caractère mystérieux et dangereux par où elles diffèrent du tout au tout des phénomènes de la sexualité animale. De là vient aussi que la vie sexuelle s'est différenciée dès l'origine de la vie familiale, qu'on a distingué radicalement les affections inspirées par le devoir de celles issues de la passion, que l'inceste a été prohibé en dépit de toutes les difficultés juridiques où conduisait le mariage avec mélange de familles, nécessité par cette prohibition. Tous ces exemples montrent qu'en ce qui concerne la vie sociale, l'idéalisme est vérifiable à la lettre. Les choses sont parce qu'elles sont pensées, et telles qu'elles sont pensées ; les réalités auxquelles on croit, sont aussi efficaces que celles qu'on perçoit immédiatement. On ne saurait donc trop exagérer, en sociologie,, l'influence des facteurs

d'ordre idéal et particulièrement religieux. A ce point de vue les anthropologues anglais, Frazer, Crawler, Westermarck, vSydney Hartland, ont ouvert une voie féconde en étudiant les religions primitives. M. Durkheim, nous l'avons dit, se consacre de plus en plus à cette étude et il va prochainement faire paraître un livre important sur les formes primitives de la pensée religieuse.

Toutefois, si nous appuyons sur cette évolution certaine de sa méthode, nous devons noter en même temps qu'il a pu passer sans contradiction du premier au second point de vue. N'oublions pas en effet que, comme nous l'avons déjà indiqué dans notre analyse de la conscience collective, M. Durkheim n'a jamais admis de différence de nature entre les phénomènes de morphologie et les autres phénomènes sociaux. La morphologie n'étant que la partie matériellement fixée de la vie collective, c'est donc toujours bien dans cette vie, et non pas seulement dans ce qui d'elle est déjà fixé, qu'ont été cherchés en réalité les principes d'explication sociologique. Dès lors, rien d'étonnant à ce que ces principes soient aussi souvent ou même plus souvent des facteurs d'ordre ps^-chique que des facteurs d'ordre purement matériel. Il y a seulement une qualité qui ne peut pas, qui n'a jamais pu ne pas être la leur, c'est celle de facteurs collectifs, ^'oilà donc en définitive leur caractère foncier. Et ce caractère suffit à assurer leur unité. Si en effet au lieu de parler du volume et de la densité d'un groupe, nous faisons intervenir ses représentations, ses croyances ou ses habitudes collectives, nous ne cesserons pas d'envisager les faits qui le caractérisent comme groupe par opposition aux individus, et comme groupe déterminé par opposition aux autres groupes. Prenons l'exemple de la prohibition de l'inceste qui s'explique à la fois par la structure sociale des sociétés primitives à bases de clans tolémiques et par les représentations sociales qui l'accompagnaient. « D'une part, explique M. Durkheim, pour que les relations sexuelles aient pu s'opposer aussi radicalement aux relations de parenté, il a fallu qu'elles fussent préalablement rejetées hors de cette atmosphère morale où vit la famille; de l'autre, il n'y avait rien en elles qui rendît nécessaire cette séparation. Il semble même que la ligne de la moindre résistance était dirigée dans un tout autre sens. Il faut donc bien que cette dissociation leur ait été

vSA SOCIOI^OGIE 47

imposée par une force extérieure et particulièrement puissante. Autrement dit, l'incompatibilité morale au nom de laquelle nous p^hibons actuellement l'inceste est ellemême une conséquence de cette prohibition qui par conséquent doit avoir existé d'abord pour une tout autre cause. Cette cause, c'est l'ensemble de croyan^^ps e\ He rite.s c\'cvi\ l^o^âhiip psf résultée ji). » lelie est l'explication. Or, les croyances c[u'elle met en jeu, ce sont encore des faits sociaux : ce sont même toujours , au fond, les mêmes faits sociaux, mais sous une autre forme. Si, en effet, c'est bien le fait de vivre en groupe qui produit chez les individus réunis en société la conscience collective avec les systèmes d'idéaux qu'elle impose à la réalité donnée pour en faire la réalité morale, juridique, religieuse ou logique, cette conscience collective, cette faculté sut generis d'idéal, sera évidemment affectée, exaltée ou déprimée, par les variations de volume et d'intensité du groupe, en un mot, par son genre de stucture. On voit donc que l'explication sociologic[ue peut faire intervenir tous ces éléments complexes et impossibles à dissocier complètement, qui définissent le milieu collectif, sans rien perdre de sa rigueur, et sans retomber, pour autant, dans les difficultés de la méthode psychologique et de la méthode anthropologique.

C'est donc la notion très large de milieu collectif, comprenant, comme nous venons de le voir, des facteurs d'ordre à la fois matériel et idéal, qui fournit au sociologue l'explication scientifique des phénomènes qu'il étudie. Mais la même notion, en même temps qu'elle lui permet de connaître et de comprendre ces institutions, lui permet aussi de les juger et de les modifier. Nous savons déjà que ce qui est collectif est idéal et transcendant, tout en restant donné dans le réel, il nous reste à dire comment nous pouvons, toujours sans sortir des limites de la science, imposer cet idéal aux faits.

Or, notre étude de l'explication sociologique nous a montré qu'il y a entre le milieu collectif d'une part et les institutions et croyances de l'autre, un rapport de caixsalité, c'est-à-dire une correspondance régulière. Cette correspondance normale représente un cas idéal, celui où tous les

(i) DuRiCHEiM : La Prohibition de l'Inceste dans Année Sociologique, I, p. 65.

éléments d'une institution donnée seraient le produit de . causes toujours agissantes au moment considéré, le cas, si l'on veut, où il y aurait adaptation exacte de l'institution à son milieu. Mais il n'en est pas toujours ainsi. En matière sociale, les choses, par l'effet de l'habitude, demeurent longtemps telles qu'elles furent au moment de leur production. Si elles étaient recréées à chaque instant par leurs causes, il serait difficile de concevoir qu'elles n'en fussent pas sans cesse très rigoureusement le produit. Si encore leurs causes, c'est-à-dire le milieu social, ne se transformaient ni plus vite ni plus lentement qu'elles, la correspondance régulière dont nous parlons serait le cas général et non pas un cas idéal. Mais de ces deux hypothèses, ni l'une ni l'autre n'est vraie : le milieu change sans cesse et de façon continue, les institutions changent rarement. Dès lors, il est constant que l'harmonie idéale soit plus ou moins détruite. Sans cesse le sociologue constate que telle institution contient des particularités qui s'expliquaient dans le temps qu'il y avait homogénéité entre elles et le milieu qui les avait suscitées, mais qui ne répondent plus à rien dans le nouvel état social, qui n'y sont plus que des survivances. S'il en est ainsi, la seule observation scientifique nous dicte un devoir : celui d'éliminer ces survivances et de rétablir le type normal de l'institution considérée. Les conditions qui ont déterminé son existence et sa généralité dans le passé sont-elles encore données au moment où nous nous plaçons, ou au contraire ont-elles changé, telle est la question qui se pose au sociologue qui veut rendre les faits conformes à un idéal rationnel. « Dans le premier cas, écrit M. Durkheim, il aura le droit de traiter le phénomène de normal, et dans le second de lui refuser ce caractère. Par exemple, pour savoir si l'état économique actuel des peuples européen^, avec l'absence d'organisation qui en est la caractéristique, est normal ou non, on cherchera ce qui dans le passé y a donné naissance. Si ces conditions sont encore celles où sont actuellement placées nos sociétés, c'est que cette situation est normale en dépit des protestations qu'elle soulève. Mais s'il se trouve au contraire qu'elle est liée à cette vieille structure sociale que nous avons qualifiée ailleurs de segmentaire et qui, après avoir été l'ossature essentielle des sociétés va de plus en plus en s'effaçant, on devra conclure qu'elle constitue présentement im état morbide,

quelque universelle qu'elle soit. C'est d'après la même méthode que devront être résolues toutes les questions controversées de ce genre, comme celles desavoir sil'alïaiblissement des croyances religieuses, si le développement des pouvoirs de l'État sont des phénomènes normaux ou non (i). »

Rétablir l'harmonie entre le milieu social et les institutions ou les croyances, tel est donc le devoir dicté par la science elle-même. S'agit-il de morale, par exemple, on dira que la morale d'un groupe social donné dépend de l'état de ce groupe, qu'il faut pour la juger et la modifier connaître ce groupe, connaître à la fois son corps et son âme. Sa structure et sa conscience de groupe, que nous avons plus haut définies, lui font en effet comme un corps et une âme. Son âme est le foyer où s'élabore son idéal. Mais comme cette âme n'est elle-même, pour parler comme Spinoza, que l'idée de son corps, la connaissance intégrale du groupe comporte bien celle de son idéal, loin que cette dernière lui reste étrangère et supérieure. Sans doute il y a des règles de conduite qui valent, dans le temps et dans l'espace, par delà les limites des groupes particuliers, et que par conséquent la nature de ceux-ci ne semble pas pouvoir expliquer, mais c'est qu'il y a aussi une vie internationale qui dépasse la vie des groupes particuliers. La connaissance des conditions de cette vie plus large permet de déterminer scientifiquement des règles et des croyances qui ne sont pas moins générales que celles assignées a priori à la nature humaine par les psychologues et les anthropologues. Ainsi l'idée d'âme, le respect de la personne humaine, la prohibition de l'homicide, la propriété, sont des notions dont l'extension déborde infiniment tout groupe particulier. Mais la généralité que le sociologue leur attribue, n'est pas posée d'avance, elle est découverte et démontrée à la suite d'une patiente analyse historique d'où ressortent seulement peu à peu leur caractère permanent et leurs traits essentiels. Les idées morales et les règles de conduite les plus générales restent donc soumises comme les autres à l'explication proposée.

Ainsi la sociologie de M. Durklieim soumet l'explication, le jugement et l'action à la connaissance rationnelle d'une

(i) Règles, p. 77. Voir aussi Division du Travail, préf. de la i^* éd., p. VTTyix et XL dans la 2«.

réalité donnée : la vie collective. C'est dire eu même temps qu'elle les soustrait à l'arbitraire de l'imagination et de la spéculation, aux inspirations et aux préférences uniquement personnelles. Mais affirmer de la sorte qu'il n'est pas de pouvoir sans savoir, de jugement sans critère objectif, ce n'est pas supprimer le rôle de l'individu, c'est seulement le préciser et le limiter. L'individu qui peut avoir ici un rôle : c'est l'individu armé de sa raison, c'est-à-dire celui-là même, ainsi que nous l'avons vu, que la vie collective, loin de nier, suppose comme sa propre condition. L'individu est en effet armé de raison dans la mesure où la vie collective vient se particulariser en lui. Ûr, quelle meilleure condition pour refléter cette vie collective et l'amener à la conscience que de l'avoir, de la sentir en soi? Plus donc cette sensation sera distincte, plus l'individu aura d'action. D'où il suit très clairement que cette action ne lui vient pas de son sens propre, mais de la connaissance que, mieux qu'un autre, il sait prendre de la réalité sociale en lui incarnée. Les suggestions individuelles du réformateur moral ou social n'ont donc de valeur qu'autant qu'elles sont conformes à la conscience qu'il a de l'état vrai de la société et de l'opinion : Socrate, dit M. Durkheim, exprimait plus fidèlement que ses juges la morale qui convenait à la société de son temps et que rendaient nécessaires les transformations de l'organisation gentilice et l'ébranlement des croyances religieuses. L'individu en matière d'action sociale est comme le savant dans la recherche scientifique. C'est dans la mesure où il sait se rendre impersonnel, se défaire de ses tendances propres, qu'il a une action efficace. Aussi bien ne saurionsnous mieux faire pour conclure sur cette question tant débattue du rôle de l'individu dans le progrès que de laisser la parole à M. Durkheim, qui s'est exprimé à ce sujet de la façon la plus nette dans une discussion de la Société de philosophie : « Dans le règne moral, comme dans les autres règnes de la nature, écrit-il, la raison de l'individu n'a pas de privilèges en tant que raison de l'individu. La seule raison pour laquelle vous puissiez légitimement revendiquer, ici comme ailleurs, le droit d'intervenir et de s'élever au-dessus de la réalité morale historique en vue de la réformer, ce n'est pas ma raison ni la vôtre, c'est la raison humaine, impersonnelle, qui ne se réalise vraiment que dans H science. De m^^"^^ que la science des choses

SA SOCIOLOGIE / ^l

physiques nous permet de redresser celles-ci, la science des faits moraux nous met en état de corriger, de redresser, de diriger le cours de la vie morale. Mais cette intervention de la science a pour effet de substituer à l'idéal collectif d'aujourd'hui, non pas un idéal individuel, mais un idéal également collectif, et qui exprime non une personnalité particulière, mais la collectivité mieux comprise. La science des faits moraux, telle que je l'entends, c'est précisément la raison humaine s'appliquant à l'ordre moral pour le connaître et le comprendre d'abord, pour en diriger les transformations ensuite. Il n'y a pas dans tout cela de sens propre. Au contraire, cet emploi méthodique de la raison a pour principal objet de nous soustraire autant qu'il est en nous aux suggestions du sens propre pour laisser parler les choses elles-mêmes. Les choses ici, c'est l'état présent de l'opinion morale dans ses rapports avec la réalité sociale qu'elle doit exprimer (i). »

Les diverses branches de la Sociologie

/ La sociologie dont nous venons de définir l'objet et / d'exposer la méthode, n'existe pas seulement à l'état de / spéculation théorique. C'est une science vivante qui pos- [ sède de nombreuses branches. Il nous reste à montrer, par \un inventaire très rapide, comment elle a effectivement réalisé ses principes ou plus exactement au milieu de quels /travaux elle a élaboré ses principes.

/ Il est d'autant plus facile de voir la sociologie de M. Durkheim à l'ccuvre qu'elle possède un grand atelier où tout

son travail vient se concentrer : V Année Sociologique (2).

Gette publication, fondée en iSy6, par M. Dm'kheim, se rattache très étroitement aux conceptions méthodologiques que nous avons exposées. Puisque la sociologie se fonde sur la connaissance exacte de la genèse et du fonctionnement des institutions, elle comprendra donc toutes les sciences spéciales (histoire, ethnographie, statistique, économie politique, etc.) qui ont trait à ce vaste objet. A chccune

(i) Cf. Bulletin de la Société française de Philosophie, 6« année, n" 5, mai 1906, p. 174-175.

(2) L'Armée Sociologique, publiée sous la direction de M. Emile Dur- KHEIM, I vol. in-8 de la Bibliothèque de Philosophie contemporaine, Paris, Alcan, 1896 et sq. 11 voL ont paru jusqu'ici.

52 DtJRKHEIM

d'elles elle empruntera quelque chose pour son propre édifice. Il lui faut donc la collaboration de spécialistes, d'érudits. L,e groupement ainsi constitué possède un caractère qui le distingue très nettement des groupements antérieurs : il ne s'agit pas d'une école philosophique où les disciples répètent avec des variantes des formules consacrées, mais d'un atelier d'investigation où la recherche est poussée dans tous les sens, où chaque travailleur est indépendant, tout en restant cependant solidaire de l'ensemble. Si en effet le travail est aussi divisé que possible, tous les travailleurs ont cependant un but commun, qui est de fournir des matériaux à une science objective. JJ Année Sociologiques, pris la forme d'un répertoire principalement bibliographique, puisque les mémoires originaux (i) y tiennent beaucoup moins de place que les analyses et les comptes-rendus : en effet les sociologues spécialisés n'étant pas assez nombreux encore, la sociologie a dû glaner ses

(l) Voici la liste des mémoires originaux dus à des spécialistes : linguistes, juristes, historiens ou sociologues :

Page 1