X. P. HuvELiN : Magie et Droit individuel
R. Hertz : Contribution à une étude sur la représentation
collective de la Mort.
BOUGLÉ : Note sur le droit et la caste en Inde.
matériaux un peu partout chez des spécialistes ne faisant pas partie de l'école. Mais sous cette forme même bibliographique, elle a été très utile à cause du caractère résolument systématique de cette bibliographie. C'est grâce à ce caractère que l'Année, au lieu de retenir des livres analysés tout leur contenu, et de s'asservir à leur plan, ne leur prend que ce qui lui paraît susceptible d'élaboration sociologique. Ainsi elle a permis à l'esprit sociologique de s'affirmer depuis quinze ans, d'une façon permanente, à propos des recherches les plus diverses, et, en s'affirmant, de s'enrichir et de se préciser. « Ce n'est pas faire une œuvre inutile, écrit M. Durkheim, que de procéder périodiquement à un inventaire de toutes ces ressources en indiquant au moins sommairement quel profit peut en retirer la sociologie. En dehors, même des vues et des recherches qu'elles peuvent suggérer, ces analyses méthodiques d'ouvrages spéciaux mais qui se complètent les uns les autres, ne sont-elles pas de nature à donner de ce qu'est la réalité collective une notion plus juste que les généralités ordinaires aux traités de philosophie sociale (i) ? »
C'est à un tel inventaire m.éthodicjue et critique qu'il a été procédé chaque année sous la direction de M. Durhkeim pour la sociologie morale et juridique, de JVIM. Hubert et Mauss pour la sociologie religieuse, de M. Simiand pour la sociologie économique. Grâce à cette direction et à la collaboration d'un groupe de travailleurs (2), l'Année est devenue un cadre sans cesse plus précis et mieux ordonné où sont venus se situer et se classer un grand nombre de faits qui sans cela eussent risqué de se perdre on de ne point offrir toute leur signification, faute d'être rapprochés de faits analogues. Ainsi sont devenues possibles les expériences et les comparaisons dont nous avons parlé. Elles sont même devenues plus systématiques encore depuis que l'Année
(i) Année Sociologique, I. préf., p. 11.
(2) Voici les collaborateurs du dernier volume : A. Meillet, professeur au Collège de France; Bouglé, chargé de cours à la Sorbonne; Hubert et IVIauss, directeurs-adjoints à l'Ecole des Hautes-Etudes; HuvELiN et LÉVY, professeurs à la Faculté de droit de lyvon ; Iv-^^pie, professeur à l'Université de Bordeaux; Aubin, inspecteur d'académie à Poitiers; Bianconi, H. Bourgin, M. David, G. D.wy, Gernet, Halwachs, R. Hertz, Hourticq, Parodi, Ray, Reynier. F. Siml^nd agrégés de l'Université; G. Bourgin, archiviste-paléographe; de Féliçe
I,APFITTE.
sociologique ne paraît plus que tous les trois ans, car la période embrassée étant plus étendue, elle permet des classifications et des comparaisons impossibles auparavant. Il suffit pour s'en rendre compte de comparer la table des matières du premier volume a\-ec celle du dernier dont voici l'économie :
I. vSociologie générale. — II. Sociologie religieuse ; 1° Systèmes religieux des sociétés inférieures (totémiques, toté- **^ miques évolués, tribaux); systèmes religieux nationaux; systèmes religieux universalistes ; 2° Magie et Rituel; 30 Représentations religieuses.- — III. Sociologie morale et juridique : i" Droit et morale en général; 2° Systèmes juridicpies et moraux (des sociétés totémicjues, totémiques évoluées, tribales, nationales); 3° Organisation domestique et matrimoniale; 4" Organisation politique; 5° Droit de propriété; 6" Droit contractuel et commercial; 7° Droit pénal et responsabilité; 8" Procédure. — IV. Sociologie criminelle et statistique morale (étude des règles juridiques et morales considérées dans leur fonctionnement et non plus dans leur genèse ; nuptialité, criminalité, suicide). — V. vSociologie économique. — VI. Morphologie sociale. — VII. Etude sociologique du langage, de l'art et de la technologie.
Ces diverses rubriques nous font apercevoir quelles sont les principales branches de la sociologie et nous font comprendre que nous ne sonunes pas en présence d'une science simple et abstraite. « Dès aujourd'hui, écrit M. Durkheim, il est impossible à un sociologue de posséder l'encyclopédie de sa science. ]Mais il faut que chaque savant s'attache à un ordre spécial de problèmes, s'il ne veut pas se contenter de vues très générales et vagues qui pouvaient avoir leur utilité tant que la sociologie s'essayait seulement à explorer son domaine et à prendre conscience d'ellemême, mais auxquelles elle ne doit plus s'attarder désormais (i). »
M. Durkheim, le fondateur de cette science nouvelle, a ,1 lui-même mis en pratique le conseil que nous venons de citer. Il ne s'est pas contenté d'exposer les principes cpie nous avons résumés, il s'est consacré à l'étude spéciale du
(i) Sociologie et Sciences sociales, ap. De lu Méthode dans les Sciences, p. 325-
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droit familial et matrimonial, du droit criminel, des faits moraux, religieux et logiques. Résumons brièvement ses travaux.
1° Parmi tous les phénomènes qui s'offrent à l'attention du sociologue, ce sont les institutions juridiques qui présentent le plus immédiatement et le plus évidemment un caractère social. C'est donc à leur étude qu'il était naturel que M. Durkheim s'attaquât tout d'abord. Aussi tous ses premiers travaux sont-ils dominés par cette idée que la vie vSociale est essentiellement une vie juridique. C'est donc grâce à la connaissance du droit c[ue se constitue la science sociale, et en même temps la science de la morale, car les idées morales sont l'âme même du droit. Voici à ce point de vue un passage bien caractéristique de la Division du Travail : « La vie sociale partout où elle existe d'une manière durable tend inévitablement à prendre une forme définie et à s'organiser et le droit n'est autre chose que cette organisation même dans ce qu'elle a de plus stable et de plus précis. La vie générale de la société ne peut s'étendre sur un point sans que la vie juridique s'y étende en même temps et dans le même rapport. Nous pouvons donc être certains de trouver reflétées dans le droit toutes les variétés essentielles de la solidarité sociale (i). » D'autre part, la morale elle-même s'y reflète si la réalité de ses obligations se manifeste toujours sous la forme de sanctions organisées ou diffuses. Aussi le savant peut-il saisir à la fois la vie sociale et la vie morale par l'étude facilement objective du droit cfui en est le symbole nécessaire.
Tel est le point de vue auquel se place notre auteur dans sa thèse sur la Division du Travail social (2). Le progrès de la civilisation détruit la primitive uniformité des groupements sociaux et impose aux individus une spécialisation de jour en jour plus accusée. Or, cette évolution se traduit juridiquement : le droit pénal, garant de l'ancienne « solidarité par similitudes », le cède peu à peu en importance au droit civil qui, grâce à des sanctions non plus pénales, mais restitutives, assure la c solidarité organique » des individus spécialisés. D'où il suit que le lien social change de nature ;
(i) Division, p. 29. Voir aussi Ibid., liv. III, chap. I.
(2) Df la Division du travail social, 2" édition, 1902. Paris, Alcan XLIV-416 p. in-8.
à un type social où les individus sont rattachés directement à la société et où la personnalité reste noyée dans la communauté de tous les sentiments, succède un type social où les individus sont rattachés entre eux et où leur personnalité se développe en se différenciant. Ainsi à travers les transformations du droit, nous saisissons celles de la vie sociale. ISIais nous saisissons celles aussi de la vie morale. L'analyse des faits nous montre que toute force qui engendre la cohésion et la solidarité dans la société est une force morale. Or, la division du travail est une force de ce genre : c'est une source nouvelle de solidarité, et cela non pas seulement au sens économique du mot, parce qu'elle augmente le rendement et fait de chaque individu un échangiste, mais au sens moral, parce qu'elle « crée entre les hommes tout un S3'stème de droits et de devoirs qui les lient les uns aux autres d'une manière durable ».
Non moins que les relations générales de solidarité entre les individus d'une société, celles plus particulières entre les membres d'un groupe plus restreint viennent s'inscrire dans le droit. Aussi, toujours du même point de vue, M. Durkheim a-t-il pu étudier dans le droit domestique- les devoirs de solidarité familiale et matrimoniale. Ces devoirs, tels que nous les pratiquons encore aujourd'hui, ne s'éclairent que si l'on suit l'histoire de l'institution domestique depuis ses origines, si l'on voit sous quelles influences le droit primitif distingue radicalement les relations de famille des relations de mariage, organise la parenté, le pouvoir paternel, le régime matrimonial. C'est à des recherches de cegenre que M. Durkheim se livre depuis de longues années. Il en a consigné quelques résultats sur des points particuliers dans deux études très importantes insérées dans l'Année Sociologique (i). On en trouve aussi l'écho dans de très nombreux comptes rendus du même recueil. Enfin elles ont fait la matière de plusieurs cours inédits sur l'histoire de la famille et la morale domestique. La leçon d'ouverture de l'un de
(i) Cf. Durkheim : La Prohibition de l'Inceste et ses origines, dans Année Sociologique, I, p. 1-70; DtrRKHEm : Sur l'organisation matrimoniale des sociétés australiennes, dans Année Sociologique, VIII, p. 1 18-147.
ces cours a été publiée dans les Annales de la Faculté de Bordeaux (i).
Mais cette connaissance historique de la genèse des règles morales n'épuise pas toutes les questions qu'elles soulèvent. Il y a lieu d'examiner encore la manière dont une fois constituées, elles sont respectées, et quelles causes accroissent ou diminuent le respect qu'on leur porte. C'est l'objet du Suicide {:>.) : ce livre montre que l'état d' affaiblissement moral qui nous fait renoncer à la vie est le résultat de causes générales, inhérentes au milieu social lui-même, et non pas seulement de circonstances particulières ou de dispositions psychologiques propres à tels individus déterminés.
2° Nous venons de voir M. Durkheim atteindre, dans les études précédentes, à travers l'organisation juridique, la vie sociale et en même temps la vie morale. La vie morale est donc elle aussi l'objet de science, et la science des phénomènes moraux une branche de la sociologie au même titre que celle des phénomènes juridiques. C'est ce point de vue qu'a développé notre auteur dans une communication à la Société Française de Philosophie (3) qui, malgré son caractère de résumé, a toute l'importance d'un livre. Ce court rapport est en effet l'exposé, sans preuves et sous forme condensée, nous ne dirons pas de la morale sociologique, — car cette expression est tout à fait impropre et il n'y a pas plus de morale sociologique que de morale de la science, — mais des caractères que le sociologue, dans son analyse historique, reconnaît appartenir à la science de la morale, et au fait moral qui en est la matière. Ces caractères se résument d'un mot en disant que la science de la morale est une science sociale, qu'elle relève de la sociologie. Après l'étude que nous avons faite de l'objet et de la méthode de la sociologie nous savons ce qu'il faut entendre par là. Reste à montrer
(i) DuRKHBiM : Introd. A la Sociologie de la Famille, ùans Annales de la Faculté de Bordeaux, loc. cit.
(2) Le Suicide : Etude de sociologie. Paris, Alcan, ^1-462 p. in-8°.
(3) Cf. Bulletin de la Société Française de Philosophie. La Détermination du Fait moral (6® année, n° 5, avril 1906, p. 113 à 168); Discussion (Ibid., mai 1906, p. 169 à 212). Voir aussi Ibid. : La morale positive, examen de quelques difficultés (mai 1908, p. 160 t\ 216); L'efficacité des doctrines morales (juillet 1909, p. 195 à 234); Cf. Année Sociologique, X, 352 à 369-
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pourquoi la science de la morale est bien une science sociale. Il est inutile d'appuyer sur l'intérêt de cette démonstration. Nous avons indiqué dès le début de cet exposé l'importance attribuée par notre auteur aux problèmes pratiques : nous l'avons entendu déclarer que la sociologie ne vaudrait pas une heure de peine si elle n'était pas susceptible d'aboutir à des conclusions intéressant notre conduite. En fait, son livre sur le Suicide proclame la nécessité actuelle d'organiser et de réglementer notre activité sous toutes ses formes ; la seconde édition de la Division du 1 ravail est précédée d'une importante préface sur les groupements professionnels, et l'utilité de la vie et de la morale corporative s'affirmait déjà en maint passage du même livre, dans sa première édition (i). Il est donc clair que si l'étude sociologique de la morale est susceptible de remédier à l'incertitude dont souffre notre morale actuelle, à la suite de causes diverses au nombre desquelles il faut compter l'affaiblissement des croyances religieuses, il est clair que cette étude deviendra privilégiée pour notre auteur. Et nous savons en effet qu'il a consacré une grande part de ses efforts à l'enseignement de la morale.
Tel est l'intérêt de la question ainsi posée : l'étude sociologique de la morale est-elle possible, la science de la morale est-elle une science sociale? Or, même si l'on admet que la notion de ce qui est moral nous est donnée à priori, il nous faut pour la reconnaître en nous et parini toutes les autres un critère certain. D'où la question de savoir si nous qualifierons de moral le fait qui est jugé tel par ma conscience à moi, ou par la conscience commune. Définirons-nous la morale en nous observant nous-mêmes ou en l'observant hors de nous, dans la société?\ Mais chacun de nous voit les règles morales sous un jour 1 particulier. « La diversité même des consciences individuelles, écrit M. Durkheim, montre qu'il est impossible / de regarder de ce côté lorsqu'on veut déterminer ce qu'est/ la morale. Rechercher quelles conditions déterminent^ ces variations individuelles de la morale serait sans doute l'objet d'études psychologiques intéressantes, mais ne sau-
(i) Cf. Division, p. 166-167; P- i97; préf. de la 2® édit. Voir aussi Suicide, p. 413-451.
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rait servirai! but que nous poursuivons ici (i). «De plus si c'était de la conscience individuelle qu'il fallait partir, alors l'opinion morale publique, qui en tout état de cause existe, ne serait autre chose qu'une moyenne arithmétique entre les opinions individuelles. Or, nous avons déjà eu plus haut l'occasion de montrer comment la conscience , collective est supérieure à la conscience moyenne, ^est f dans la conscience collective que s'élabore l'idéal; les grands mouvements idéalistes et révolutionnaires se réalisent dans un élan qui déborde infiniment l'effort individuel, puis ils s'inscrivent, toujours en dehors des individus (2), dans les choses, dans le temps, dans le langage. C'est ainsi qu'on les reconnaît dans les emblèmes, dans les monuments, dans la célébration d'anniversaires, dans la formule des grands partis, etc.
Si l'idéal moral se développe de la sorte, l'individualisme radical n'est pas le vrai : l'individu est plutôt un reflet qu'une source, la vie morale, à sa source, est sociale. Mais cette proposition une fois admise, la science des faits moraux s'éclaire d'un jour nouveau. Ces faits en effet présentent à l'analyse deux caractères distinctifs : ils expriment un bien et ils expriment un devoir; ils énoncent des règles qui nous apparaissent à la fois comme obligatoires et comme désirables. Or, ces deux caractères s'expliquent puisqu'ils se retrouvent dans la vie sociale, source de la vie morale : nous avons déjà dit comment la conscience collective, plus riche que les individus, représente pour eux un modèle qui les attire, et, supérieure à eux, une autorité qui les oblige. « En même temps que les deux caractères du fait moral deviennent intelligibles, en même temps qu'on aperçoit ce qu'ils expriment, on voit ce qui fait leur unité. Ils ne sont que deux aspects d'une seule et même réalité qui est la réalité collective (3). » Voilà comment la morale rentre dans la sociologie et comment les faits moraux considérés comme des faits sociaux sont expliqués par des facteurs sociaux. Une telle explication, dont nous venons de voir la possibilité, s'imposet-elle? C'est ce que la dialectique ne saurait prouver.
(i) Bulletin de la Société de Philosophie, lac. cit., 1906, p. 118.
(2) Cf. Suicide, p. 354-357-
(3) Bulletin de la Société de Philosophie, loc. cit., p. 133
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Pouf le sa^•oi^ il faut étudier historiquement les morales présentes et passées et leurs caractères. Ici nous ne pouvons évidemment que nous borner à rapporter l'opinion de notre auteur, qui se livre à cette étude : « Tout ce que je puis affirmer, déclare-t-il, c'est que jusqu'à présent je n'ai pas encore, au cours de mes recherches, rencontré une seule règle morale qui ne soit le produit de facteurs sociaux déterminés. Au reste, le fait établi aujourd'hui d'une manière incontestée que tous les s^'stèmes de morale effectivement pratiqués par les peuples sont fonction de l'organisation sociale de ces peuples, qu'ils tiennent à leur structure et varient comme elle, n'est-il pas par lui-même suffisamment démonstratif?... La morale individuelle, quoiqu'on en ait dit parfois, n'échappe pas à cette loi. Elle est même au plus haut point sociale. Car ce qu'elle nous prescrit de réaliser c'est le type idéal de l'homme tel que le conçoit la société considérée. Or, un idéal, chaque société le conçoit à son image ( i ) . »
3<^ La morale semble donc l'étude de prédilection du sociologue. Pourquoi M. Durkheim se consacre-t-il parallèlement à celle des phénomènes religieux, et spécialement des phénomènes religieux primitifs? C'est qu'entre ces deux études le rapport est étroit. Les choses morales ont toujours été considérées par les hommes comme représentant des valeurs incommensurables, comme empreintes d'un caractère sacré qui les rapproche des choses religieuses. Les unes et les autres inspirent à la fois respect et amour. La morale définit la. notion d'idéal par les mêmes caractères que la religion celle de sacré. Et cette parenté s'explique par le caractère social (2) que présentent en commun phénomènes moraux et phénomènes religieux et qui les fait relever au même titre de la sociologie. « Si je compare la notion du sacré à celle du moral, écrit M. Durkheim, ce n'est pas seulement pour faire un rapprochement intéressant. C'est qu'il est bien difficile de comprendre la vie morale, si on ne la rapproche pas de la vie religieuse (3). » Pendant des siècles en effet la vie religieuse et la vie morale ont été confondues. Chez
(i) Bulletin, loc. cit., p. 133.
(2) Cf. Durkheim : De la Définition des Phénomènes religieux, daus Année Sociologique, II, p. 1-28.
(3) Cf. Bulletin de la Société de Philosophie, loc. cit., p. 125 et 180 à 186.
tous les peuples la vie morale s'est organisée au sein même de la religion. On ne peut donc saisir l'origine ni la nature des idées morales si on n'étudie les conceptions religieuses qui leur ont donné naissance et qui ont passé en elles. Les phénomènes religieux primitifs sont la forme éminente et comme le prototype de tous les phénomènes sociaux, tant juridiques que moraux ou logiques. Nous savons déjà que leur importance exceptionnelle a de plus en plus frappé M. Durkheim au cours de ses travaux sur les peuples primitifs. L'étude de l'organisation sociale des sociétés australiennes les moins civilisées lui a révélé le caractère essentiellement religieux de cette organisation et les traits de ce système religieux primitif qu'on appelle totémisme. D'où une série de recherches (r) dont on trouve l'écho dans quelques mémoires et dans un grand nombre de comptes rendus de l'A nnée Sociologique et qui vont aboutir à la publication du livre auquel nous avons déjà fait allusion. C'est dans le totémisme qu'on retrouve le système religieux le plus élémentaire qu'il soit donné d'atteindre par l'observation. Le totem qui lui donne son nom est généralement un animal ou un végétal dont le clan est censé descendre, à la nature duquel ses membres croient participer et qui leur sert d'emblème et de nom collectif. Mais le totémisme n'a rien pour cela d'une zoolâtrie. Le principe religieux qu'il contient n'est pas l'animal totémique lui-même. Cet animal, en effet, ou plutôt cette espèce animale, — car c'est d'espèce qu'il s'agit, — n'est pas seule sacrée. Le sont encore d'autres choses ayant elles-mêmes des qualités que cette espèce possède, comme la blancheur ou l'éclat si le totem est un oiseau blanc; certaines parties du corps humain, comme le sang, les ongles, les cheveux; les âmes des hommes, etc. Le vrai principe religieux dans ces sociétés c'est donc ce qui rend ainsi sacré et sépare du profane : c'est cette force impersonnelle diffuse dans l'âme, dans le sang et dans une foule d'autres choses, mais éminemment concentrée dans l'animal totémique qui la représente. L'animal en effet n'a aucune vertu par lui-même : il ne
(i) Cf. Durkheim : Sur le totémisme, dans Année Sociologiqtu, V, p. 82-121. Voir aussi : l'organisation matrimoniale des sociétés australiennes, dans Année Sociologique, \'III, déjà cité et la Prohibition de l'Inceste dans Année Sociologique, I, déjà cité.
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sert que de symbole, d'emblème à cette force impersonnelle qui n'est autre chose que la force sociale hypostasiée. Voilà comment le totem est à la fois l'emblème religieux et le drapeau du groupe et comment on assiste chez les peuples primitifs à une apothéose mystique de la société. « L,a religion, conclut M. Durkheim, est une chose éminemment sociale. Les représentations religieuses sont des représentations collectives qui expriment des réalités collectives; les rites sont des manières d'agir qui ne prennent naissance qu'au sein de groupes assemblés et qui sont destinés à susciter, entretenir ou refaire certains états mentaux de ces groupes (i). »
4° Ainsi les phénomènes religieux primitifs apparaissent comme essentiellement sociaux. Ils sont même les phénomènes sociaux par excellence. Aussi avons-nous vu combien leur connaissance était indispensable à celle des phénomènes juridiques et moraux. Mais il est encore toute une autre catégorie de phénomènes que M. Durkheim a entrepris d'expliquer sociologiquement par leur intermédiaire, ce sont les fonctions même de notre pensée logique, car, déclare-t-il, « si les catégories sont d'origine religieuse, elles doivent participer de la nature commune à tous les faits religieux, elles doivent être elles-mêmes des choses sociales, des produits de la pensée collective (2) ». Déjà, dansune étude deV Année Sociologique, MM. Durkheim et Mauss avaient mis en lum^ière l'origine sociale de nos classifications logiques (3). Depuis, M. Hubert s'est inspiré de la même idée pour explifjuer la notion de temps (4). P'.nfin dans un récent article de la Revue de Métaphysique (5), détaché de son livre prochain, M. Durkheim élargit le problème et esquisse toute une théorie sociologique de la connaissance où l'on voit les catégories qui dominent notre pensée, et tous les concepts sous lesquels nous ordonnons nos sensations, dérivés d'ixneorigine sociale. Cette hypothèse
(i) Revue de Métaphysique et de Morale, loc. cit., 1909, p. 743.
(2) Revue de Métaphysique, loc. cit., 1909, 743.
(3) Durkheim et Mauss : De quelques formes primitives de classification : contribution à l'étude des représentations collectives, dans Année Sociologique, VI, 1-72. Voir aussi Division du Travail, p. 339-342.
{4) Hubert : Etude sommaire de la représentation du temps dans la religion et dans la magie, ap. Mélanges d'histoire des religions, par Hubert et Mauss, Paris, Alcan, 1909, 189-229.
(5) Revue de Métaphysique, 1909, p. 733-758, article déjà cité.
permet de poser le problème de la counaissance dans des termes nouveaux et d'échapper aux difficultés du rationalisme et de l'empirisme. L'empirisme est impuissant à rendre compte des caractères d'universalité, d'impersonnalité et de nécessité qu'offrent les catégories. Le rationalisme, pour les sauver, les place en dehors de la nature et de la science, si bien qu'on ne voit pas comment la raison impersonnelle organise l'expérience et se réalise dans les individus. La théorie sociologique au contraire explique très bien la dualité du concept et de la sensation qu'elle dérive de la dualité fondamentale de l'individuel et du social : « Il y a entre ces deux espèces de représentations toute la distance qui sépare l'individuel du social, et on ne peut pas plus dériver les secondes des premières qu'on ne peut déduire la société de l'individu, le tout de la partie, le complexe du simple. La société est une réalité sui gêner i s. Bile a ses caractères propres qu'on ne retrouve pas ou qu'on ne retrouve pas sous la même forme dans le reste de l'univers. Les représentations qui l'expriment ont donc nécessairement un tout autre contenu que les représentations purement individuelles, et l'on peut être assuré par avance que les premières ajoutent quelque chose aux secondes (i) .» Dès lors l'homme étant double et contenant à la fois un être individuel et un être social, il est naturel que nous trouvions en lui le pouvoir de dépasser par la raison la connaissance empirique. Quand il pense, comme lorsqu'il agit moralement, l'individu se dépasse lui-même pour s'insérer dans le monde des concepts ou dans celui de l'idéal. Et de même que l'individu est, avonsnous dit, l'agent nécessaire de la Société qui le métamorphose, ainsi l'expérience purement sensible est celui des concepts collectifs. De la sorte il n'y a plus solution de continuité d'un terme à l'autre. Les deux termes du dualisme que nous constatons ne s'opposent pas pour se nier ou se détruire, mais pour collaborer.
(i) Cf. Revue de Métaphysique, 1909, loc. cit., p. 750.
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