CONCLUSION
De cette sociologie de M. Durkheim que nous venons d'exposer aussi fidèlement que possible, quelle impression d'ensemble se dégage? Partis de la société considérée comme une réalité distincte des individus et dont les institutions juridiques, morales et religieuses s'expliquent par des causes sociales irréductibles à celles que découvre la psychologie individuelle, nous voici revenus en définitive à l'individu, à l'homme; partis de problèmes historiques agités par ime science positive, voici que nous aboutissons au problème central de toute philosophie, à la théorie de la connaissance. N'est-ce donc pas à juste titre qu'au début de cette étude nous présentions la sociologie comme une gciegce de l'homme, et comme la base d'une spéculation philosophique au sens traditionnel de ce mot?
Toutes les études dont nous avons résumé la méthode et l'esprit, pour se constituer en dehors de notre for intérieur psychologique et loin de nous dans l'espace et dans le temps, *\/ n'en con\;^rgent pas ni(jius \-ers un même but qui est d'ex- X
fuer l'individu civilisé que nous soinnies, avec son » it, sa moralç, sa religion, sajogique. « A la vérité, écrit Durkheim, l'honune est pour nous moins un point de départ qu'un point d'arrivée. Nous ne commençons pas par postuler une certaine conception de la nature humaine pour en déduire une sociologie... Mais si pour cette raison il (le sociologue) paraît au début de ses démarches s'éloigner de l'homme, c'est avec l'intention d'y revenir et pour arriver à le mieux comprendre. Car dans la mesure où l'honmie est un produit de la SQciété, c'est par^Uequil ^*é^2^igiie^ Bien'lom clone que la sociologie ainsi entendue soit étrangère à la psychologie, elle aboutit elle-même à une psychologie, mais beaucoup plus concrète et complexe que celle que font les purs psychologues. Finalement l'histoire n'est pour nous qu'un moyen d'ana- — lyaerianatiLCÊiiumaiiiÊ ( i ) . » Ces prétentions de la sociologie à être une science de l'individu sont si justifiées qu'il serait facile de présenter son dessein en partant de l'analyse de la conscience individuelle, au lieu de partir, comme nous
(i) Cf. Revue de Métaphysique, 1909, loc. cit., p, 755.
l'avons fait, pour nous conformer à son processus méthodique, de l'analyse de la conscience collective. vSans doute ce processus comporte une marche de la périphérie au centre, du tout à la partie. Mais le sociologue ayant toujours les yeux fixés sur le centre, sur l'homme qui est son but, nous pouvons poser tout d'abord ce but et retrouver néanmoins tout ce que nous avons établi en suivant la marche inverse. De ce point de vue, nous dirons à peu près ceci : l'analyse de la conscience individuelle révèle que les idées et les sentmients qui en^ forment le contenu restent in ex- . plicables- par la seule introspection de cette conscience . Ces idées et ces sentiments sont donc le produit de facteurs fjjLxi n.e se trouvent pas dans cette conscience. Ils dépendent d'une réalité plus vaste et plus riche qu'elle, à laquellela conscience individuelle participe mais qu'elle ne crée pas, cai;^ d'elle il ne saurait surtir plus qu 'elle-iuénje. D'où la nécessité de découvrir et de déterminer cette réalité plus riche, et par conséquent, pour connaître notre conscience, de commencer par en sortir. Or, la sociologie, lorsqu'elle étudie la conscience collective, ne fait que se conformer à cette nécessité.
Mais s'il est vrai que la prétention sociologique d'éclairer l'homme par la connaissance de l'ensemble complexe dont il dépend fonde une psychologie, il n'est pas moins exact qu'elle mène à une philosophie. Elle implique que l'honanie est. uiie expression synthéjtique et condensée de l'eirsemblB-aocial dont il dépend, qu'il est la manifestation même iie^ liunité de cet ensemble^ Telle serait en effet, à la lettre, la situation du véritable homme de génie : toute la richesse présente et accumulée de la conscience collective viendrait se condenser, sous forme de perception actuelle, dans sa propre conscience. La psychologie de cet homme de génie, microcosme parfait, serait donc une vraie philosophie. Or à défaut de cet objet si adéquat à la pensée philosophique, la sociologie, avec l'étude de la réalité Hpnj il ne serait que le raccourci, fournit à la philosophie ilïînmatière aussi appropriée. Si la nature humaine n'est ;pas donnée a priori avec des caractères^inimuableSj^snes catégories de la pelisée humaine ne le sontjpas davantage, le rationalisme^kan'tîen n'est qu'une idéologie sur laquelle la réflexion philosophique ne peut s'appuyer et qu'elle doit remplacer par la connaissance de la conscience coUec-
SA SOCiOI^OGIE 67
tive que reflète et au sein de laquelle s'est formée notre mentalité. Les éléments de notre nature, les principes directeurs de notre connaissance, il faut les voir se construire, et ne pas se contenter de les « déduire » avant de les intégrer dans un système philosophique. Il faut donc, avant de philosopher, faire appel aux études que nous avons décrites.
Tel nous paraît être le sens de la sociologie fondée par M. Durkheim : science positive et définie autan t que nulle autre science spéciale, science aussi rigoureuse, dans sa méthode, que l'histoire à laquelle elle doit tant, mais aussi science psychologique et philosophique à son terme, s'il est vrai qu'on puisse dire avec son fondateur : « La réflexion sociologique est appelée à. se prolonger d'elle-même et par son progrès naturel sous la forme de réflexion philosophique (i). >> Que rien ne soit en effet plus vrai, c'est ce que nous avons essayé de démontrer. Qui peut dès lors soutenir de bonne foi que la Nouvelle Sorbonne ait tué l'esprit philosophique?
(i) Cf. Revue de Métaphysique, 1909. ^i^- cit., p. 758-