‹ EmileChapitre 29 sur 56 · MONSIEUR ALEXANDRE DUMAS FILS · texte numérisé non relu

MONSIEUR ALEXANDRE DUMAS FILS

Le 20 juillet 1872.

Mon cher Dumas,

« Faut-il tuer la femme adultère? Faut-il

lui pardonner? » — Telle est la question que

s'est posée M. Henry d'IdeviUe dans une

première lettre qu'il a publiée à l'occasion

d'un procès récent, où, quoique rarticle32i du Code pénal* fût formel,* le mari, égaré par votre dénoùment de Diane de Lys, a cru qu'il avait le droit de tuer impunément, à un autre domicile que le domicile conjugal , sa femme et son complice, guettés et pris par lui en flagrant délit d'adultère. C'est une erreur commune qu'il importe de détruire. Je commence par rendre ce service à la vérité.

Ayant lu cette lettre vous avez eu le désir d'y répondre, et cette réponse, sous votre plume étincelante, a pris les proportions d'un volume de 180 pages que vos lecteurs n'ont pas trouvé trop long, puisqu'il est arrivé déjà à plusieurs éditions.

1. Le meurtre commis par Tépoux sur son épouse ainsi [Ue sur le complice à Tinstant où il les surprend en flagrant iélit dans la maisoti gokjcgale est excusable.

l*homme: suzerain, la femme vassale. 3

Ayant lu cette réponse, le dcsir m'est aussi venu de dire mon mot sur cette question que vous avez mise à l'ordre du jour, mais sans la résoudre. Elle ne se résoudra qu'après que les fabricants de lois positives, prophètes et législateurs, auront renoncé à la prétention impie de défaire les lois naturelles aGn de refaire l'Humanité sous le nom de Société.

Les belles sociétés que celles qu'ils ont faites, ou le mariage est tel que vous le dépeignez !

Vous avez intitulé votre réponse z

L'HOxMME-FEMME.

J'intitule la mienne :

De chacun de ces deux titres le lecteur pourra dire :

Telle pensée, tel titre.

Pensée confuse, indécise, titre mystique et presque inintelligible.

Pensée précise, titre précis.

Le mien appelle les choses par leur nom.

Est-ce qu'en fait et en droit, même dans notre société moderne d'où la féodalité territoriale a disparu, la féodalité conjugale ne lui a pas survécu? Est-ce que Tépoux n'est pas suzerain et l'épouse vassale?

C'est avec raison que dans son très-beau livre intitulé l' Assujettissement des femmes, M. Stuart Mill a dit : « Le rapport du mari » avec sa femme ressemble beaucoup à celui » d'un seigneur avec son vassal, sauf celte » différence que la femme est tenue à plus » d'obéissance envers son mari qu'autrefois

L'HOMME SUZERAIN, LA FEMME VASSiJLE. 5

w le vassal n'en devait à son seigneur. » Cette suzeraineté de l'homme, cette vassalité de la femme sont écrites en ces termes dans le Code Napoléon :

« Article 37. Les témoins produits aux n actes de l'État civil ne pourront être que » du sexe masculin.

» Art. 1/18. Le fils qui n'a pas atteint )) l'âge de vingt^cinq ans accomplis, la fille » qui n'a pas atteint Tâge de vingt-un ans » accomplis ne peuvent contracter mariage » sans le consentement de leurs père et » mère ; en cas de dissentiment, le consente^ » ment du père suffit.

» Art. 213. Le mari -doit protection à » sa femme , la femme obéissance à son » mari.

» Art. 211. La femme est obligée d'ba-

ù bîter avec le mari et de le suivre partout » où il juge à propos de résider^.

» Art. 215. La femme ne peut ester en » jugement sans l'autorisation de son mari, » quand même elle serait marchande pu- » blique, ou non commune , ou séparée de » biens.

» Art. 217. La femme même non com- » mune ou séparée de biens ne peut donner, » aliéner, hypothéquer, acquérir à titre gra- » tuit ou onéreux sans le concours du mari » dans l'acte ou son consentement par écrit.

» Art. 373. Le père seul pendant le » mariage exerce l'autorité sur l'enfant jus- » qu'à sa majorité ou son émancipation.

1 . Une femme ne peut rien opposer pour se défendre de Tordre marital ; elle n'est pas. même admise à dire que rair du lieu où la conduit son mari est contraire à sa santé, ou qu'il y règne des maladies contagieuses. (Pothier, Traité du Contrat de mariage, t. II, p. 2i8.)

» Art. 1449. La femme séparée, soil » de corps et de biens, soit de biens seu- )) lement, en reprend la libre administra- » tion. Llle peut disposer de son mobilier » et l'aliéner. Elle ne peut aliéner ses » immeubles sans le consentement du mari y » ou sans être autorisée en justice, à son » refus.

» Art. 1538. Dans aucun cas, ni à la » faveur d'aucune stipulation, la femme ne » peut aliéner ses immeubles sans le consen- » tement spécial de son mari^ ou à son » refus, sans être autorisée par justice. »

Cet anachronisme, qui s'explique par l'opinion de Napoléon sur la femme S vous paraît

1. Un mari doit avoir un empire absolu sur les actions de sa femme; il a le droit de lui dire : Madame, vous ne sortirez pas; madame, vous nMrez pas à la comédie; madame, vous ne verrez pas telle ou teHe personne; c'est-à-dire : madame,

tout simple ; il vous paraît juste, nécessaire, légitime, divin.

Il me paraît monstrueux. Il m'indigne.

Le passé et le présent, la barbarie et la civilisation sont pour vous contre moi; mais la nature et la logique sont pour moi contre vous.

S*ii est vrai que la raison finit toujours par avoir raison, ce ne sera pas à votre opinion que se rangera l'avenir, ce sera à la mienne.

Dans l'antiquité, notamment à Rome, dès que la /emme était entrée dans la maison conjugale, le mari devenait son souverain maître et son irrécusable juge ; il avait le

vous m^appartenez corps et âme. Bonaparte, premier consul. Conseil d^Etat. (Thibaudeau, Mémoires sur le Consulat») La femme est donnée à l'homme pour qu'elle fasse des enfants. La femme est notre propriété, nous ne sommes pas la sienne, car elle nous donne des enfants et l'homme ne lui en donne pas. Elle est donc sa propriété, comme l'arbre à fruit est celle du jardinier. (Napoléon, empereur, Mémorial de Sainte-Hélène.)

droit, sans appel ni recours, de la mettre à mort non-seulement dans le cas de manque à. la foi conjugale, mais pour • des actes de simple désobéissance : je le reconnais, vous ne reculez pas si loin, vous n'allez pas jusque-là; amolli par votre siècle, vous vous bornez, d'accord avec saint Augustin * et un célèbre jurisconsulte du moyen âge, Beaumanoir*, à investir l'époux suzerain, l'époux haut justicier, du droit « d'administrer une )) correction à l'épouse vassale, au lende- » main de son mariage , à la première in- » fraction légère, mais attentatoire au foyer

1. Le mari a le droit de soufiQeter sa femme. (Saikt Augustin.)

2. n loiât à l'homme de battre sa femme sans mort et sans méhaing, (Sans mutilation.) Beâumanoir.

En ce tempSf il était enjoint aux femmes de laisser pousser leur9 cheveux assez longs pour que les maris eussent prise sur elles.

10 L'nOMME ET LA FEMME.

» proprement dit, qu'elle se sera permise*.»

Mais', pour que cette correction.àdministrée soit efficace, quelle sera-t-elle? quelle devrat-elle être ?

L'époux suzerain assommera-t-il à coups de poing ou frappera-t-il à coups de verge l'épouse vassale?

Et si l'épouse vassale, plus profondément blessée dans sa dignité que dans sa chair, moins corrigée qu'offensée et irritée, se plaît à récidiver, que fera Tépoux suzerain?

Doublera-t-il soit le nombre des ooups de poing, soit le nombre des coups de verge, ou jugera-t-il que le moment est venu de lui dire : « Tu n'es pas la femme, tu n'es même « pas une femme ; tu n'es pas dans la con- « ception divine ; tu es purement animal ; tu

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