A M, '^*^^ CONSEILLER A LA COUR ROYALE DE PARIS
Un arrêt que la loi dispense de motiver est sans appel. Votre caractère ne me permet pas de discuter celui que tous avez rendu dans cette affaire dont tout Paris vient de retentir» et de décider ici si les droits de la société peuvent être justes lorsqu'ils sont subversifs des. droits de la nature. L'imperfection est le sceau qui s'attache à touteS'les œuvres des hommes comme pour en attester l'origine, et il n'est point d'institutions qui ne soient injustes ou incomplètes.
Monsieur, nos devoirs sont différents : les miens
sont plus faciles, je n'ai besoin pour les remplir que
de Timpulsion de mon cœur ; toutes les lumières
de la raison sont nécessaires au repos de votre
conscience. Vous jugez les droits des hommes, «
prononcez sur le sort des coupables : pour les plaindre^je n'ai point à examiner leurs torts, et ceux que vous condamnez, je puis encore espérer de les absoudre.
Vous avez désiré que le manuscrit que j'ai pris rengagement de publier vous soit communiqué; je vous l'adresse et je saisi» cette occasion de soumettre à votre avis les réflexions et les détails que j'ai cru nécessaire d'y ^jouter pour former la couclusion d'un triste récit dont les circonstances ont chaagéie dénouement prévu. La Providence est une poissance mystérieuse à laquelle il faut passivement se fioiametitre, car en cherchant à la définir on augmente son malheur sws parvenir à l'expliquer.
Cet ouvrage fut écrit à la hâte, c'est le trop^pleia d'une âme ardtenle, d'ime ima^oation exaltée ; ce
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que l'autear sentait sans pouvoir toiqours l'exprimer, il le jetait sur le papier, et si le papier' ne partage pas, comme un ami, les sentiments et les douleurs dont il a le secret, en retour c'est un confident vis«à-yis duquel l'expansion n'est jam ais retenue par la crainte d'abuser de sa patience.
C'est à vingt ans, c'est à l'âge où l'homme nait seulement pour le monde, que l'auteur de ces fragments, en décrivant la situation douloureuse qui tourmentait son imagination et désespérait son cœur, n'a pas craint d'aborder une haute pensée de morale et de civilisation. C'est l'audace de l'inexpérience.
Pour atteindre le but que doit se proposer tout auteur en commençant un livre : être utile ; pour atteindre ce noble but, il fallait ici peindre les souffrances de l'homme abandonné par ses parents, le danger d'une position qui le livre sans guide et sans appui à tous les périls, à tous les ratrdnements du monde; il fallait montrer l'homme poussé sur les
bords d'un abime et le voir y tomber; il fallait le peindre luttant corps à corps, et contre la nature qui le réprouve, et contre les lois qui le proscrivent, et contre Tégoïsme de la société qui l'isole, cédant aux pièges tendus par le vice à son inexpérience, coupable des écarts lei^ plus grands; mais justifié par cet abandon de ses parents; il fallait que le bruit de son horrible chute vint éveiller en sursaut le terrible remords dans la conscience d'un père se retranchant derrière le rempart légal de la société contre la nature. Pour compléter la leçon, il eût fallu * demander à Fabandon le compte annuel de ses victimes. Mais comment les compter quand les hospices ne sufKsent plus à leur nombre, quand les conseils généraux de nos départements déclarent que les moyens et les secours leur manquent pour satisfaire aux besoins les plus stricts de toutes ces créatures nées de la honte? Comment compter ces enfants perdus au coin des bornes, jetés dans les égouts ou recevant la mort avant la lumière du
jour et le premier cri de la nature? Et quand on saurait le nombre de ces infortunés, des hospices qu'ils encombrent, il faudrait les suivre dans les prisons, les suivre encore dans les bagnes qu'ils peuplent, et là il faudrait les interroger. Us répondraient : « Après avoir lutté contre la misère et » le besoin, nous avons été arrêtés comme vaga- )) bonds parce que nous n'avions pas de domicile, n parce que nous n'avions pas de parents dont nous » puissions justifier; et d'erreurs en erreurs. .. Nous » n'avions rien à perdre, nous n'avions pas de nom » à compromettre, et cette pensée qui fait frémir le » criminel à sa dernière heure, celle du déshonneur, » du désespoir de toute une famille, loin de nous » retenir, nous exaspérait, nous excitait... »
Ce n'est pas, monsieur, sans un sentiment de douleur que j'ai passé rapidement à travers cette masse^ flottante de population qui n'a ni origine, ni liens, ni abris, qui porte le crime en son sein et le dépose dans la société. Cette masse peut être
gposBÎe par qtte^ues jeunes gens arrachés à leur famille dans un instant d'oubli; mais qui la eompose, qui raliniente ? Ce «ont tous ces enfants de la honte, sacrifiés par Thypoerisie 4e la vertu à la pudeur du crime, car le crime aussi a sa pudeur et aon fard. On sippelle crime dans la société Taete qui consiste à s'6ter volontairement rexistenoe» et on n'appelle pas crime Tacte qui consiste àdomier la vie à une nouvelle créature pour Tabandonner 1 Si ùA blâme un infortune dont j'ai partagé les souffrances, si on blâme Emile d'une malheureuse tentative SUT son existence, sans prétendre la justifier, je répondrai : <( On compte un suicide et mille meurtres ; » je répondrai : « Quand* Thomme est dégoûté de la vie au point de briser tous les liens qiû Yy retiennent, peut-être eaUl plus près du crime qui doit le conduire à Péchafaud que de la mort qu'il se destine. »
Un aut^ir a dit :
« Là ôh on compte plus de suicides, il y a moms
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d'asftasaiaais, de crimes de tout genre... Dans une certaine proportion, lé nombre des suicides ne doitil pas être regardé comme une preuve de Téoergie desmœuro et de la dignité de l'homme? »
Qu'on blâme la mort volontaire, moi je plaindrai le malheureux qui se la donne 1
Je terminerai ici cette lettre sans entrer dans le détail des causes qui tendent à augmenter le nombre des enfants abandonnés, des enfants naturels et adultérins ; il faudrait se livrer à un examen approfondi de nos lois, qui, en interdisant au fils la recherche de ses parents, semblent protéger les coupables contre la victime et n'avoir de rigueur que pour le malheureux innocent de son existence; il faudrait peser les considérations sociales sur lesquelles ces lois s'appuient; il faudrait faire justice de cette fausse honte qui dérobe la connaissance d'une faute par un crime; il faudrait réconcilier avec Testûne publique, qui ne flétrit pas le père qui abandonne son fils, la mère qui répare dignement
le tort de l'ignorance, de. la crédulité ou de la faiblesse.
Mais cecpi'il faudrait trouver, ce sont des moyens répressifs contre l'adultère qui, sans troubler l'union des familles par le scandale, atteignissent les coupables et non les victimes.
L'adultère est un crime fécond qui pour un grain semé pousse un épi.
La législation actuelle a tranché la difficulté sans la résoudre ; elle a privé le fils du droit naturel de protester contre Tabandon de ses parents, comme si leur indifférence n'était pas déjà un malheur assez lourd à porter.
Le Code civil s'exprime ainsi :
« Art 335. La reconnaissance ne pourra avoir )) lieu au profit des enfants adultérins. »
« Art. 342. Un enfant ne sera jamais admis à la }i Vecherche soit de la paternité, soit de la mater- » nité, dans les cas où, suivant Tarticle 335, la re- » connaissance â'est pas admise. >»
INTRODUCTION. iS
« Art. 762. Les dispositions des articles 757 et » 758 qui déterminent les droits de l'enfant naturel » à regard de la succession de ses parents ne sont . )> point applicables aux enfants adultérins. — La loi » ne leur accorde que des aliments. »
« Art. 764. Lorsque le père ou la mère de l'en- )) fant adultérin ou incestueux lui auront fait ap- » prendre un art mécanique^ ou lorsque Tun d'eux » lui aura assuré des aliments de son vivant, l'en- M fant ne pourra élever aucune réclamation contre » leur succession. »
« Art. 353, 554, 355, 359. Après avoir entendu le » procureur du roi et sans autre forme de procé- )>dure, le tribunal prononcera, sans énoncer de^ » motifs : lly a lieu ou il n'y a pas lieu à Vadop- » tion. » *
La conséquence qui ressort de ceâ dispositions» est celle-ci : le fils seul supporte la culpabilité de& auteurs de son existence. Simple artisan, privé de travail par le chômage, il peut expirer de besoin à
U INTRODDCTION.
la porte de Tjiôtel somptueux de son père sans être foadé à réclamer de lui d'autres secours que Taumoue accordée au mendiant « comme si dans le temps où nous vivons tout enfant n'avait pas égale- .ment droit à l'affection de ses parents et au partage de leur fortune.
C'est à vous , monsieur, à réfléchir sur ce que notre législation peut avoir sur ce point d'injuste et d'incomplet. L'homme d'honneur doit trouver un frein dans son honneur même; les femmes n'ont qu'à le chercher dans leur cœur, et il se soulèvera à la monstrueuse pensée d'une mère qui abandonne son enfant et d*un père qui ne craint pas de faire peser tout le poids de sa faute sur son fils innocent.
L'abbé de Latour.
Mathilde, une vie sans affection languit sans bonheur; vous le savez, la nature ne m'a pas donné de parents.
Une santé délicate priva mes premières années de la distraction des jeux, et je connus la tristesse avant de savoir son nom .
C'est» je crois, en sortant des bras d'une nourrice que je fus mis en pension : mes souvenirs sont confiiSv altérés par de longues souffrances que les soins d'uBe mère n'essayèrent jamais d'abréger.
L'activité de mon imagination m'attirait vers T^é-
tude, mais il y avait déjà dans mon existence ce
vide qui désespère le cœur et désenchante i^sprit» et ce vide/ l'étude ne le remplissait pas.
 seize ans seulement je m'expliquai la cause d'une tristesse qu'on m'avait reprochée si souvent comme un tort» que je l'avais attribuée à mon caractère comme un défaut.
Le jour impatiemment attendu de la distribution annuelle des prix dans le collège était arrivé; j'obtins le prix d'honneur, et le jeune Albert de Surimont eut le premier accessit : lorsqu'on proclama son nom, Je vis sa mère s'élancer vers lui, le presser sur son cœur avec transport et pleurer de bonheur... J'eus Tâme déchirée! Je compris alors qu'il manquait à mon triomphe une mère pour le partager, je m'aperçus que je n'existais qu'à demi : le nom de parents expira sur mes lèvres, j'allai cacher mes larmes et me soustraire à des louanges qui^me flattaient si peu, qu'elles me semblaient une insultante pîtié ou une amère ironie.
J'igQore si la piété filiale est le plus .vif des senti* ments, mais je doute qu'il y ait des maux plus affreux que cet isolement au milieu de la foule, et que ce silence au milieu du bruit.
Une famille est une patrie dans la patrie^ et lors même qu'il est admis dans la société, l'homme né sans parentes semble encore s'y être glissé furtivement; qu'il détourna la tète quand on demandera son nom, s'il craint de rencontrer le regard involontaire du mépris ou le sourire prémédité du dédain.
A l'âge où les facultés sont usées, où une expérience stérile a détruit les plus douces illusions, rhomme, en société avec sgn égoïsrae, peut rechercher l'isolement et s'y complaire; mais à vingt ans les affections qu'il faut comprimer sont une fosse où l'on est enterré vivant.
L'homme jeté dans la vie sans parents nait dans le monde sans place précise. Qui recevra ses premières caresses? une nourrice mercenaire qui ne
les lui rendra pas ; et lorsqu'il entendra retentir autour de lui le nom de père et qu'il demandera le nom du sien, que lui répondra-t-on ? « Vous n*en avez pas, il n'a point daigné vous avouer : fils adultérin, la loi flétrit votre naissance et vous condamne à des travaux manuels qu'elle prescrit. y>
Grand Dieul n'est-ce point assez du tourment d'aimer sans pouvoir satisfaire cet impérieux besoin de l'àme? Je l'ai ressenti, Mathilde, cet affreux supplice, et plus je souffrais de l'abandon de mes parents^ plus mon imagination se plaisait à me les représenter recevant les soins, les caresses qu'il m'eût été si doux de leur prodiguer, car un sentiment appelle un sentiment. Vous plaindrez cet infortuné abandonné dès sa naissance, dont l'amour filial, heurté dès son premier élan, ne saisit dans ses étreintes qu'un regret déchirant. Le cri d'instinct de son jeune cœur réclamant des parents qui l'abandonnent, invoquant comme des bienfaits la tendresse et les soins qu'ils lui doivent, le cri de la