‹ EmileChapitre 4 sur 56 · ÉMUS · texte numérisé non relu

ÉMUS

nature est cesté saos réponse et s'est 4>erdu dans le silence.

Je le sais, Mathilde, le récit d'une grande Infor-

tane intéresse rimagination, mm le récit de nos chagrins la fatigue, et «i je yous entretiens de mes monotones souffrances, c'est moins pour distraire Yotre esprit que pour préserver YOtre cœur des entraînements et des périls à l'épreuve desquels il

sera mis.

J'ai fait du malheur de ma naissance'la méditation de toute ma vie. Jusqu'à ce jour, tous les jours que je compte se sont écoulés sans fruits : ainsi la jeune plantequi végète à l'ombre dépérit sans donner de fleurs.

J'ai QÛs dans le mariage toutes mes espérances» tous mes projets de bonheur; Malhilde, vous les réaliserez ; mais, je dois vous en avertir, l'union la plu» fortunée et la mieux assortie a des périodes de sentiment et des nuance de félidté«

2e cesserai de vivre a^ant de cesser de croire à ,

votre amour ; cet amour supplée toutes les affections qui ont manqué à mon enfance, à ma jeunesse, mais cet amour changera de caractère, mon amie. L'expérience arrive trop tard pour être utile, elle survient comme les conseils importuns après Tévénement, qui insultent aux regrets par leur impuissance et troublent la douleur par leur orgueil.

L'amolir qui s'exalte par le désir s'émousse facile-

.ment par la jouissance, mais le sentiment qui le suit dans le mariage est un sentiment mixte qui a tous les avantages de Famitié sans exclure aucun des privilèges de TamoUr; c'est une sympathie qui s'établit sur Testime, se resserre par Tintimité, s'élève par la confiance, s'inspire par le dévouement, et subsiste par cette communauté si douce d'affections, d'intérêts et de devoirs.

Ce dernier mot, mon amie, renferme tout le secret du bonheur. Je ne suis pas sévère, j'excuserais une erreur de ma femme, mais le remords ne pardonne pas, et souvent c'est moins la faute qu'il

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faut déplorer que les funestes conséquences qui la suivent

Mon existence vous en offrira la preuve. Vous saurez tout, Mathilde, car la confiance qui n'est pas entière est moins utile qu'elle n'est dangereuse.

U est de certaines époques qui ne justifient ni les écarts ni les excès, mais qui les expliquent. Après les mœurs en dehors du siècle de Louis XIY sont venus les temps de la Régence et de Louis XY, où le yice et la débauche' s'enorgueillissaient de leur publicité ; puis le règne de l'infortuné roi qui contint le scandale, mais laissa subsister la frivolité, l'inconséquence, qui préparaient une terrible catastrophe.

La révolution française exalta les idées, excita les passions ; ce temps de délire, propre à féconder les vertus brillantes et patriotiques, n'était pas favorable aux vertus modestes et domestiques. ^ Ma mère, trop jeune, lorsqu'elle se maria, pour

se pénétrer fortement du sentiment deses nouveaux devoirs, dut s'égarer et se perdre en suivant les variations d'une morale sans fixité, en s'exposant à la contagion de funestes exemples.

Un autre que son mari ftit mon père ; elle (»tit satisfaire à toutes les obligations que lui imposait le monde en cachant, soigneusement ma naissance.

Je fus dévoué à l'opprobre et à rabandon ; mais/ Mathilde* m'est-il permis encore de me plaindre ?

Le bonheur adoucira un caractère aigri par les souffrances d'un orgueil blessé, qui m'éloigne d'une société où je ne suis jamais à ma ^lace» et les exigences d'un cœur à qui l'amitié ne suOSt pas.

Un matin, le proviseur du collège me fit appeler :

— Vos études, me dit*il, sont finies ; vous^ êtes libre.

— Libre!... répétai-je, et des larmes roulaient dans mes yeux. «

— Venez, reprit*il , venez tantôt chez moi, nous

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causerons plus à Taise; j'ai des papia^s à ,vaus lemettie.

Il me quitta.

Cette liberté qu'on me promettait effrayât mon esprit ; je me la représentais comme un désert immense dans lequel j'allais me perdre. C'était lapre-< mière fois peut-être que son aspect n'avait pas consolé un malheureux.

Violemment agité par la crainte et par l'espérance se succédant l'une à l'autre, je devance l'heure indiquée, j'entre chez le proviseur ; il s'assied, &à me voyant, au coin de sa cheminée, m'invite à m'asseoir, me parle de mes études, d'Horace et de sa philosophie; je réponds sans comprendre. Cet entretien semblait* l'embarrasser autant que moi; enân il se lève brusquement, va chercher quelques papiers qu'il rapporte, revient et se rassied près de moi.

— Voilà, me dit-il, une inscription de rentes de deux mille francs qui fut déposée entre mes mains

par les personnes qui vous amenèrent dans ce collège. Cette somme annuelle suffisait aux frais de votre instruction et de votre entretien ; vous en avez dès à présent la jouissance et la disposition. Maintenant voici votre acte de naissance. • Ce que je ressentis à ce mot de naissance, je ne puis le dire. Je saisis cet acte en tremblant, je le parcourus avec trouble. Ma mère avait dissimulé son nom sous un nom supposé, et mon père ne s'était pas fait connaître. Je me croyais orphelin ; j'appris qu'il y avait quelque chose de plus douloureux que la perte de ses parents, .c'était leur abandon . Il y a des souvenirs qu'il est pénible de redemander au passé; mais, Mathilde, mon devoir, après le serment solennel qui doit vous unir à moi, est de protéger votre inexpérience et de préparer votre âme, si naïve et si belle, aux dangers qu'elle devra surmonter. Séduite, enivrée par ces hommages fades et trompeurs dont elle est toujours l'objet, une femme ne mesure pas combien peu de distance

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sépare l'adultère de la coquetterie ; elle croit avoir réparé le malheur d'une faiblesse parce qu'elle en a dérobé la honte.

Amie, ce mot d'adultère est nouveau pour vous ; je n'ai point hésité à le prononcer. Cette expression peut être réprouvée par le goût, mais la vérité n'est utile que lorsqu'elle est sans voile ; c'est et ce doit être le contraire du vice, qui n'est dangereux qu'autant qu'il se couvre d'un masque. Alors même que la faiblesse de la femme mariée est un simple oubli de ses devoirs et de ses serments, la morale condamne cette faiblesse et la loi la punit. Jugez, Mathilde, lorsque de cette union coupable il mdt un enfant, à quelle extrémité sa mère est réduite 1 Placée entre les devoirs d'épouse et ceux de mère, sacrifiera-t-elle le fils au mari ou le mari au fils? Osera-t-elle introduire cet enfant d'un autre père parmi les autres enfants dont il usurperait le nom et la fortune? Non: le malheureux sera abandonné, abandonné à des soins mercenaires, ou abandonné

S6 ^ BMILB.

dans un hospice. M croyez-vouB, Mathilde^ que de jeter ainsi dans la vie, sans guide» sans appui, sans consolation, sans compensation, un enfant innocent de sa naissance, ne soit qu'une faute grave que nos mœurs pallient? Cette victime condamnée au plus triste isolement n'entendra jamais prononcer le nom de parents sans faire un retour de soufifrance et de honte sur elle-même el^sans mesurer toi)t ce qui manque à cette incomplète existence.

Les pensées les plu^ navrantes assiégeaient taon cœur tandis que le respectable abbé de Latour cherchait4efl paroles de consolation, sans trouver d'autres mots que ceux de courage et d'espélrance ; enfin il me demanda de lui signer une décharge des objets qu'il me remettait.*. La douleur est injuste et passionnée :

— Vous voulez une décharge, répétai-je avec ironie; la voila.

St je déchirai actes et quittance.

— Vous connaissez sans doute mes parents;

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portez-leur ces lambeaux ; qu'ils sachest qu'il n'est pas besoin de reçu pour la honte, que c'est un de ces bienfaits dont le ressentiment s'acquitte mieux que la reconnaissance.

Je me préparais à sortir :

— Restez.

Ce mot, Tabbé de Latour le prononça avec cette expression d'une sensibilité profonde qui cherche à se cacher sous l'accent de là dignité composée.

Je restai.

— Ce que vous venez de faire, reprit-il, peut , aisément se réparer : ce sont de simples extraits

qu'il sera facile de se procurer ; je m'ei charge.

Vous n'avez pas réfléchi, car, sans ressources dans.

le monda, quels secours aoeepterez-vous si vous

rejetez ceux de vos parents ? Les protecteurs seront

difficiles et les amis seront rares si vous n'en croyez

jamais que le premier mouvement de l'orgueil : ce

n'est point un reproche que je vous adresse, Emile,

c'est un conseil que je vous donne. Croyez-en mon

expérience, acceptez ce qu'ils vous offrent ; ce n'est ni un bienfait ni un dédommagement qu'ils vous accordent, c'est un devoir qu'ils remplissent.

— Vous savez leur nom?...

Et mon visage, à cette simple question, devint pourpre de honte.

— C'est un secret qui m'est confié.

Me pressant la main, il ajouta :

— Lorsque vous serez dans le monde, si vous

avez jamais besoin de mes conseils oi^de moi-même, venez me trouver avec confiance; je vous suis attaché.... Mais il faut distraire votre âme, votre imagination. Dites-moi, que comptez-vous devenir, et quel état vous plairait?

— Je n'y ai jamais réOéchi, monsieur : quand la douleur absorbe les facultés, on ne cherche pas les remèdes, on les évite.

— Vous avez tort : le découragement est le plus grand de tous les maux ; il use l'âme en lui enlevant l'espérance et l'énergie ; ne vous laissez pas abattre,

revenez souvent me voir; nous réfléchirons ensemble sur ce qu'il convient Je faire pour assurer votre bonheur. >

Ce mot de bonheur est un mot bien extraordinaire ; il se place sur toutes les lèvres, se mêle à toutes les souffrances et n'est souyent qu'une douleur de plus, car il ravit à la résignation sa force passive et ne laisse le plus souvent à qui le prononce que Talternative entre le désir et le dégoût.

Où Ton écrit : Bonheur, lisez : Mensonge.

Les âmes passionnées, les imaginations ardentes, ont un caractère mystérieux que la foule juge sans le comprendre ; elle nomme dédain la réserve des sentiments profonds et appelle insensibilité les

3ft illILK.

dehors fisoids sou§ lesquels ils, concentrent leur vivacité.

Il n'appartient qu'à l'amour d'une femme, mère, épouse, sœur ou ille, de comprendre ces restrictions infinies d'une extrême sensibilité, ces bizarresies des caractères en dedans, de dewier à travers le sourire l'émotion douce qui se dérobe ; i, or, Tamour d'une mère m'avait manqué ; je n'avais pas de sœur, et l'ange consolateur de ma vie désolée ne m^avalt pas encore apparu sous vos traits, Mathildef

Je parus dans le monde ; on trouva de Timportance dans ma réserve, de la fierté dans ma politesse ; on conclut de mon silence que j'avais peu d'esprit, de ma froideur apparente que je devais avoir des prétentions, et je fus accusé d'insensibilité parce que je vepottflsais des «demi-^saxtiments qui peuvent i^esserrer les liens de la sodété, Huds ^B/m suffire aux besoins de mon cœur*

Mon cœur esti^îgaant, et pour ètie heureux il faut

RMILJK. M

qa'U pattse«Graife«qaeie bonheur qu'il ressent est U moitié de celui qu'il donne. Quels tjue soient leurs noiBs, tous les sentiments le tourmentent s'ils ne sont Gomfdets; HMiis une afieotioii hû suffit dès qu'elle est absolue.

ttonicœar n'eut lien demandé de plus si la nature m'eut donné une mère, une mère dont mon >^Û8tence «fit comblé tous tes déairs et dont le bonheur eût été l'obyet de tous mes soins, llathilde, avant de TOUS connaître, si une femme m'avait dit : « Je voas aime, votre amour est néoessaire à mom exûsh tenee,» cette femme, je l'eusse adoiiée d'amour et de reconnaissance; cependant la reconnaissance a fatigué mon âme; un sentiment qu'on éprouve seul est toujours pénible, à moins qu'il ne supplée toutes les afiTeotions et ne se nomme l'égoîsme.

Quelle pensée plus désespérante que celle d'être condamaé à une sèche gratitude en retour d'une, bifiBveiUance commune qui, pour fake oublier la

honte d'une naissance, en rappelle sans cesse la misère I

Elle est toujours là, cette pensée ; elle domine tous mes souvenirs, absorbe toutes mes espérances. Une pitié qui m'accable n'a pas besoin de m'y ramener. Je ne m'abuse pas, ce n'est point seulement un préjugé qui flétrit et désole une naissance illégitime : la morale est la loi de la conscience, on ne l'outrage pas impunément. Les familles sont solidaires ; on a vu le châtiment se perpétuer avec les générations. Tôt ou tard cette loi sévère rejette ceux qui la violent entre le remords qui se cache ou le malheur qui se montre.

J'ignore s'il est des infortunes qui donnent du tact, comme il en est qui hâtent l'expérience, mais je crois avoir deviné le monde avant qu'il.m'ait appris à le connaître.

Ce langage double qu'il parle est facile à péné* trer. Des mots qui sont susceptibles de toutes les interprétations peuvent s'adresser à toutes les per-

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sonnes ; leur vague laisse libres ceux qui les échangent d'attacher à la plupart de ces bans^les expressions la pensée qui leur plaît, le sens qui leur convient.

En entrant dans le monde, chacun affecta de protester de l'intérêt que je lui inspirais ; mais le regard qui accompagnait ces paroles ne dut me laisser au* cun doute; j'aurais préféré qu'on me répétât cent fois : c( Vous méritez la pitié, » et qu'on m'épargnât ces ménagements cruels.

Les hommes manquent rarement d'un esprit vulgaire et d'une bontë commune ; ce sont les qualités qui leur valent le plus d'éloges. Combien de défauts dont on médit qui sont moins insupportables que ces qualités négatives et banales 1

La délicatesse a de l'élévation et de la simplicité comme tout ce qui est sublime ; la délicatesse est le génie du cœur. Je ne connais que vous, Hathilde, qui paraissiez ressentir de la reconnaissance pour un bienfait que vous faites agréer ; aussi étiez-vous

seule capable de vons charger de mon bonheur et seule capable de le faire. Je le sais, vous tous attachez par les sacrifices que vous faites : mon cœur était vierge d'affections, vous êtes Tobjet du premier sentiment qu'il ait éprouvé 1 Mais cette prc^scriptioB qui désole mon existence ne cessera entièrenent que lorsque j'aurai des enfants que je vous devrai; je le sens, j'ai besoin de recevoir le nom de père pour oublier que le nom de fils ne me fut jamais dofané.

rai été bien malheureux, Mathilde, et cependant cette situation dont je gémis a été quelquefois l'objet de l^envie. Tati vu envier, comme une précieuse indépendance, ce funeste avantage de n'appartenir à

rien. L*homme perdu dans un désert est-il moins à plaindre que l'homme retenu ds^ns une prison? L'ab-

saoce de tous liens, l'isolement de tout intérêt, estce donc la liberté ? '

Je ne le erms pas, je ne crois pas davantage que l'on puisse être heureux quand le seul mot de fa-

ÉBfi^s. as

mille, retentissant à tos oreUies» tous fait baâsser les yeux et battre le cœur, mais comme bat le cœur de ces malades consumés par une maladie laite et que la vivacité de la douleur rappelle tout à coup au sentiment de Fexistence. Si je parais rechercher ces souvenirs de mes souffrances avec trop de &oîii, c'est pour mieux jouir du bonheur que j'espère. J'ai besoin de tracer ces lignes afin de remplir ce long espace de temps qui me sépare encore du jour où vous serez toute à moi, Mathilde : nous les relirons ensemble. Les heures les plus lentes sont toujours celles que Tardeur des désirs cberche à précipiter ; le plaisir a-t-il donc un éperon 'qui presse la fuite du temps^ et l'attente possède* t^Ue une entrave qui en rden tisse la course?

Mathilde, tous mes efforts sont vains pour hâter le moment où j'appartiendrai tout ^tier àraffeclion qui ne fera qu'une vie de la vôtre et de la mienne ; loin de vous, mon imagination reflète votre image et anime votre pensée : je contemple vos traits mo-

biles, votre physionomie est resplendissante de bonheur ; votre sourire ineffable rend mon âme radieuse. Jamais les passions ne flétriront ce gracieux sourire; le malheur lui-même le respecterait Et ces yeux d'un bleu céleste, où tous les sentiments les plus doux se voilent à demi sous des cils si noirs ; je le sens, ce regard, il a de l'esprit, de la bonté, il révélerait le secret de votre caractère, si des qualités qui séduisent l'indifférence pouvaient n'être pas appréciées par l'amour. Qu'est-ce donc que l'amour, si ce n'est le désir de posséder tout entière l'âqie conquise, d'en connsdtre tous les replis, d'en rechercher toutes les nuances, d'en découvrir tous les secrets, d'en sonder tous les abîmes?

Je n'ose l'avouer, Mathilde, mais vous me semblez parfaite; et cependant je mets à vous trouver un défaut autant d'attention que j'en prendrais à constater dans un ami une qualité nouvelle.

Lorsqu'on vous reproche une partialité trop grande pour ceux que vous aimez, peut-être est-ce l'excès

d'une qualité, mais l'illusion m'abuse, je n*y puis voir un défaut ; si Ton nomme un tort cette extrême sensibilité qui porte indistinctement votre cœur à la compassion pour toutes les souffrances et vous donne des larmes pour toutes les infortunes, c'est un tort que j'aime ; et si tous les sentiments que l'on VOUS' témoigne vous inspirent une sorte de retour, ce n*est, Hathilde, qu'un beureux pencbant de votre cœur à la reconnaissance, dont on exagère les dangers; c'est à mon amour d'ailleurs qu*il appartient de prévenir les conséquences qui pourraient résulter de cette faiblesse qu'on attribue à votre caractère.

L'événement qui décidera de notre mariage vous rendra ricbe, vous pourrez satisfaire votre générosité; mais c'est précisément aux êtres les plus sensibles que les vaines jouissances du luxe sont le moins nécessaires, et les dons ne ruinent jamais. Cet art que vous possédez de faire accepter sans avoir jamais l'air de donner, de secourir le malheur sans

outnigor sa fierté, et de partager avec celui qui reçoit le bienfait une moitié de sa reooimaifisa&ce, yous embellit trop à mes yeax pour que je ^ous accuse de prodigalité.

M&tbilde, vos succès me feront aimer ie inonde : il ne pieut vous être indifférent, et lorsqu'on admire FélégaBcede votre taille, rexpression délicate de votre charmante figure, lorsqu'on loue les charmes de votre esprit, cette grâce infinie que vous avez dans tous les traits, dans tous les «mouvements, et que vous mettez dans foutes vos paroles, ce n'est pas votre vanité qui est le plus doucement satisfaite... de pareilles louanges ne sont qu'un encens grossier qoi^brûle sans parfum ; .mais, en déposant sur ce papier mes souvenirs, jnes espérances^ il me

«emble que je ne puis trop souvent ramener votre pensée mr les funestes effets de la séduction vulgaire. La «sensibilité entraïae moi<ns 'de femmes que la vanité n'en abuse : raduiation devient iàen vite un besoin, et la coquetterie une seconde nature.

On recherche les hommages, on se lasse des succès; la résistance irrite plus l'amour-propre que la soumission ne le satisfait ; et, soit par dépit, soit par entraînement, on se livre soi-même sans trouver le bonheur dans une faiblesse qui compromet deux destinées, qui outrage tous les devoirs et qui n'a plus pour excuse le prétexte d'une irrésistible passion. ' .

On s'indigne en réfléchissant que c'est à un de ce3 sentiments fugitifs appelés dans le jargon du monde tantôt une occupation, tantôt wn caprice, tantôt une distraction, que la plupart des enfants adultérins doivent le malheur de leur existence. Ilatbilde, on s'indigne en y réfléchissant, mais dans rivresse de la coquetterie, lorsque l'imagination d'une femme est excitée, les devoirs ne lui parais-

sent plttfi qu'un préjugé dont la raison doit s'affranchiTi ou qu'un mot ridicule par lequel il serait ilé^kicé de répondre aux discours captieux d'une 'Séduction pressanle.

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Je ne hais pas les hommes ; je ne sais pas si je les méprise ; mais il me semble que pour les aimer il faut être indifférent et moins ce que Ton nomme heureux que ce qu'on devrait nommer content.

Il y a deux sortes de bonheur, le bonheur de position et le bonheur de sentiment : Tun public, l'autre privé. Le bonheur que Ton trouve soi-même dans son cœur, dans sa conscience, est absolu; celui qu'on cherche dans la vanité et les besoins satisfaits est relatif.

L'homme content est un homme bien établi dans la vie, qui jouit de tous les avantages matériels que lui offre un sort qui suffit à ses désirs ; Thomnie heureux, tel que je le comprends d'après moi-même» est plus difficile à analyser ; pour lui, jouir c^est

ÉHILE. Il

sentir; c'est Taccord de l'âme et de Tiinagination s'élevant à leur plus grande hauteur, et s'y soutenant l'une par l'autre. L'homme content recherche la société ; Thomme heureux recherche le recueillement f car le bruit importune également les douleurs et les félicités. Le langage de la foule a je ne sais quoi qui fait mal à l'imagination lorsqu'un sentiment passionné, une émotion profonde, la préoccupent et la dominent.

A vingt ans, le monde est un tableau dont on n'aperçoit que le vernis brillant ; à cet âge, le monde s'était déjà offert à mes yeux tel qu'il est. Il semble

que dans ce désert populeux l'isolement soit plus

complet et plus pénible que lorsqu'on est seul avec soi-même: retiré et solitaire, je fus plus libre, si ce n'est plus heureux. Un besoin ardent d'aimer

entrdnait irrésistiblement mon imagination vers des pensées qui la désolaient; je me complaisais dans ledésespérant idéal cfu sentiment angélique. J'unissais par la plus intime confiance deux êtres doués de

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qualités nobles et généreuses ; je ne leur donnais à tous deuxqu'uneâme, qu'undésir,qu*uneespéraRee, qu'un regard. Ce tableau nes*acbevait jamais sans qu'une larme, en s'échappant de mes yeux, ramenât mes réflexions sur moi-même et sur le vide de mon pauvre cœur. Cruel retour! dans cette sorte d&

délire, je nommais à haute voix ma mère, j'appelais une femme, mes bras s'ouvraient avec instinct, se recroisaient avec douleur. J'appelais une femme avec une si fervente naïveté qu'aucune certainement n'y eût résisté si j'avais pu lui dire : « Je vous aime, >»- comme je lui aurais dit : « Aimez«moi. » Mais tout est confusion, désordre, dans une existence placée hors la nature par la loi ; }è n'appartiens à aucune des classes de la société : les classes élevées, où se comptent les générations, où s'accumulent les honneurs, me rejettefaient avec dédain si je tentais de me faire jour parmi elles; le sentiment d'orgueil que donne l'éducation m'éloigne des derniers rangs de cette foule çue la misère a^vilît,

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que l'ignoraziee dégra<}e. Il reste ane eiasse inlermèdiaifet mais est-il facile de s'y faire admettre ? Là, da&s cette classe moyenne, la supériorité n'appapiient pas seuleme&t au mérite, comm&Ie disent ËautemefiJi les par tisaost de l'égalité: on y contieste^ i! est Y^i, le& avantagea d*ujiie naissanee antique^ mais ou y aecorde tout à rinfluence de la fortune acquise, quelque honteuse qu'en puisse être l*origlae. Ces ni¥el6urs qui veulent abattre tous ceux qui s'élèvent au-dessus d'eux, qui déclament avec emphase contre l'orgueil d'une ancienne, noblesse

généreuse et polie qu'ils envient, mais qu'ils n'imi* tent pas, refoulent avec insolence dans leur petite vanité ceux que l'indigence place socialement audessous d eux. Quand on entre dans le monde sans famille, sans fortune, sans état, il faut; att^dre tout soa bonheur de son caractère, ou compter hardiment sur le hasardvpour ne pas se décourager de la vie au premier alïord et des hommes auprc'mier contact.

Les sentiments doivent nécessaireinent se ressentir de tout ce qu'une telle position a de faux, de perplexe et de malheureux. Comment livrer son cœur à une affection passionnée, quand il faut sans cesse la tenir en surveillance par la crainte de blesser une convenance, de heurter un intérêt, de rencontrer un dédain? Et lorsqu'on ne possède de dot à offrir que le malheur d'une naissance qu'on craint d'avouer et qu'on craint de cacher, la délicatesse peut-elle seulement risquer d'encourir le soupçon de séduction intéressée? Cet odieux soupçon enlève à la première pensée de l'amour naissant son charme, et au cœur sa confiance. « J'aime ! » ce mot si doux à dire, si doux à répéter, si enivrant à entendre, est interdit ; on n'ose pas le prononcer le premier, dût cette réserve de l'honneur être faussement interprétée, appelée sottise ou sécheresse.

Telles peuvent être les conséquences d'une faute originelle, qu'elles s'étendent à toutes les circonstances de la vie, refroidissent tous les sentiments.

gênent toates les actions, enchaînent les résolutions, paralysent les caractères.

Notre existence se compose de détails de tous les instants, qui, pour la plupart des hommes, sont toute la vie, car ils ont constamment pour objet nos besoins et nos plaisirs ; mais ces détails disparaissent dans l'ombre et ne sont plus que des accessoires au tableau, quand un sentiiûent est assez paissant pour nous les faire oublier : une moitié de la mince fortune que monsieur de Latour m'avait persuadé d'accepter de la part de mes parents était déjà dépensée sans que je m*en fusse aperçu» sans que j'y eusse réfléchi.

Jeté dans le monde sans expérience, j'imaginai,

en voyaii^t tant d'hommes tenir si fortement à la

vie, qu'elle devait avoir bien des charmes. Et moi

aussi, je me créai des goûts, des désirs et des

caprices ; mais, en les satisfaisant, je n'en trouvai

pas moins le vide dans mon existence, et au milieu du tourbillon, je n'en étais pas moins seul. Je

4ft BHI1.I.

dépeasais Taigent sans utilité, san» joinssance,. sans regret, sans autre but que dedépens^; je donnais sans que cela me coûtât et sans me troufer plus heureux. J'ai besoin d'être aimé pour ressentir de l'orgueil, comme pour aToir de la vanité j*aL besoin d'être excité par le désir de plaire ; le pliûsîp de me mesurer de faste et de luxe avec des étrangers m'importe peu. Mon existence toute passive s'use dans les entraves qui la gênent; l'ambition ne tourmente mon esprit que pour augmenter mon découragement ; quand tout me faisait un devoir de tenter un effort pour sortir d'une fausse position, je cédais à tous les obstacles que j'entrevoyais et je retombais accablé.

En moins d'une année, j'avais dépensé vingt mille francs ; je songeai sans efifiroi à une réforme, et de tous les projets que je fis ce fut le seul que j'exéeutai. Il me restait encore mille francs de rente: j'avais cette fierté qui tient plus à l'inexpérience du monde qu'à l'élévation du caractère ; je

è AUfi».. 47

résolus, de conserves mon iaulépendaBoe et de no rien devoir à pensomie. Je^ me proposaifl d'aller au fond d'une proiriaoe oaelier mon existence dans une retraite ignorée et paisible.; \^ leiurais mon imagination de toutes les ^Uusims champèlres». d^ twis^ les plaisirs agricoles : mais il y a quelque chose qui retient l'homme non-seutementdanssa patrie, maisi encore au lieu qui Ta vanaUte, et ce lien doit avoir bien de la force, puisque, sdsiS)famiUe et SAns patri-* moine, je ne- parvins point à? le rompre. Peut-être aussi une pei^e me retenailnellevet me flattais-je en secret de retrouver un jour mes. parents dans l'endroit méffl^ où ils m!avaieBt ahahéonné !

Ma résolu^ni éimtpriBe^ J'âtai» las die ces folies faites«av>ee pnéasMéditationv de ces^ diistractions qu*il fallait chercher avicc tant es* peine, de ces plaisirs^

dont on devient Tesela^ : je rompis sans éclat ;

mais au lieu detcet air gravequ/on>m'avait reproché* si souvent, comme me dttt&fiant tin maintien important et dédaigneux, je conserviti h ton railleur et

48 iviLE.

caustique que j'avais adopté pour me dispenser de répondre directement aux questions de ces amis qui vous interrogent sans intérêt, quelquefois même sans curiosité.i On vantait mon esprit/ qu'on avait d'abord nié; j*étais peu flatté de ce suffrage : il est si facile d'avoir de l'esprit aux dépens des autres, qu'il ne fallait rien moins que le désir dem'étourdir sur mes* propres pensées, et de mettre en défaut ceux qui auraient cherché à les pénétrer, pour me faire prendre un genre d'esprit que je désapprouve et qui peut avoir des suites si fâcheuses.

Dans l'hésitation de mes divers projets de réforme, je me souvins de monsieur de Latour et j'allai le consulter. Il était instruit de toute ma conduite et avait facilement deviné le secret de cette prétendue légèreté dont on m'accusait, et à laquelle peut-être aussi je me laissais entraîner au delà des bornes que je m'étais prescrites.

Les caractères passionnés qui cherchent à se déguiser sont ordinairement inhabiles : ils tombent

d'aniextrème dans l'autre; ils se jettent, pour se caeher, précisément dans le contraire de ce qu'ils sont. Ce moyen est trop commun pour qu'il puisse échapper à la pénétration de l'observateur ; il ne réassit qu'avec le monde, (|ui juge sur les apparences.

Monsieur de Latour fut sévère avec moi : « Je

vous blâme plus encore que je ne vous plains, me

dit-il ; un homme a toujours assez de ressources en

lui-même quand il a de l'énergie. » Je ne répondis

à ce reproche que par une plaisanterie : « Le ton

railleur, reprit cet homme excellent, ne sied à per-

sonne, encore moins à ceux qui ont de la gravité

dans l'esprit, car alors l'ironie a de l'aigreur et n'a

plus la gaieté pour excuse. ÉmUe, vous avez tort ;

dans votre position, il faut presque forcer l'estime

pour l'oBtenir ; moins on offre de garanties et de

cautions, plus il faut inspirer de confiance. » La

conversation se continua sur mes projets^ sur mes

relations, sur ma société. En parlant des jeunes

50 ÉirnuK.

gensi<fiiQ jefréquentais^ je noamaîle jeBoeÉdonaixl; de Foateoay : « C'est un petit fiât, fier de soa nom et de sa fortune, à> qui j'ai manqué râgt fois de donner des leçons de modestie : nous sommes assez mal ensemble. Il me regarde avsec une impeclinence qui me déplaît et qu'il ne tardera pas à regretter. » En regardant le yénérable abbé, je rencon^ai ses yeux, qui cherchaient à deviner toute ma pensée. Je fus surpris de l'expression de son visage : « J'avai» une meilleure opinion de vous, repril monsieur de Latour. Le mot de religion a besoin d'être médité, il comprend trop d'immenses pensées pour qu'il soit permis de le prononcer inconsidérément et pour que déjeunes étourdis, quineréfléchisseQ4:q4iesurIeiirs> plaisirs, puissent rentendresansletrouverridicule ; Texpression de morale présente une idée moins éle* vée, mais elle n'est pas davantage à Tabride ^eQrs^ plaisanteries; je ne sais plus maintenant de quel» mots me servir avec vous : oeus de neligion, de moraiev de devoir, quand on: a^ passé un oeotaîa

temps* sm& le& emendre. Qu'ont plu» qa*ii& son étraii|ge et uot seas fauo^. iBoompki, que leiur prête l'esprit pour les livrer plus fâoilestoent à la dérision. Je connais peu les usages qui règlent ce que vous nommez une aJOTaire d'honneur :. mais la simple équité, selon moi, s'oppose à. ce qu*aa homme sans parents puisse en provoquer un autre et se mesurer ayec lui, lorsque de la mort ou de la vie de celui-là dépend le bonheur ou la désolation de toute une famille! Éoiile, vous niez que l'existence ait pour vous aiuîun prix ; quel mérite avez-vous donc à risquer si peu contre un jeune bommerqui a beaor coup à penke;? Les armes sontrcUes égales? Avezvous un aom, de^pacents, unefontune? Ilfaulvous le rappeler, puisque vous Tavez. oublié : vous n'avez pas de parents» vous n'avez pas de nom, vous n*avez pas de fortune» al vous vous plaignez de n'avoir pas de bonheur. Ah I j<e le vois à la seule expression de votre visage, j*ai encore conservé quelque empire sur votre esprit, et vous n'avez pas

perdtt toute votre délicatesse. Emile, vous n'abuserez donc pas d'un secret que je ne dois plus vous taire : ce jeune Edouard est votre frère. Si vous Teussiez tué! »

Je restai interdit longtemps sans pouvoir prendre la parole ; Tabbé de Latour rompit le silence le premier : « Celte confidence vient-elle trop tard?» dit-il. Je rougis, et je m'écriai :. « Je suis le plus malheureuse des hommes ! » Monsieur de Latour devint pâle : « Que voulez-vous dire? — De grâce, de grâce, laissez-raoi sortir. — Je ne vous retiens pas, allez, monsieur, puisque voire confiance ne

rép'ond pas à la mienne. » J'étais prêta m'éloigner,

je restai interdit au ton froid avec lequel monsieur

de Latour avait prononcé ces paroles : « Puisqu'il

faut vous le dire, sachez qu'hier, dans mon désespoir de n'avoir point de parents, en écoutant cet Edouard s'entretenir com plaisamment des siens, je crus venger le malheur de ma naissance en le plaisautant sur la liaison trop connue que sa mère a

eue si longtemps avec le général d*Harcourt.... Les amis d'Edouard furent les premiers à rire de sa confusion. Il prit un prétexte pour sortir, mais en nous quittant il m'adressa un regard expressif auquel je ne fis d'abord nulle attention, tout fier que j'étais de ce honteux triomphe ; mais un pressentiment m'assure en ce moment que j'aurai de ses nouvelles. — Malheureux ! me dit Tabbé de Latour» c'est à cette liaison de la comtesse de Fontenay et

du général d'Harcourt que vous devez le jour. — J'ai donc des parents ? repris-je vivement avec un mouvement qui ressemblait à de la joie, mais qui dura moins de temps qu'il n'en fallut pour l'exprimer. Le général d'Harcourt est donc mon père? continuai-je avec embarras. — Emile, me dit moiy sieur de Latour, il faut envoyer chez vous. — J'irai moi-même ; s'il y a une lettre. Je reviendrai vous l'apporter; vous me donnerez des conseils. Ahl monsieur» je suis bien malheureux! — Je tous attendrai. » I^e vénérable abbé me tendit la main,

54 ÉiiiLa.

je la pressai cottire moa cœur et je sortis. J'avais

besoia d'être seul.

En refour Adnt chez nai^^i, iotlle pensées désolantes oppressaient mon cœux et occupaient mon esprit ; je me mis par instinct à courir pour m*y soustraire» comme on fuit devant un. ennemi nocturne qui tous poursuit.

Plusieurs lettres m'attendaient à mon retour ; je les pris ayec trouble, et, aussitôt que je fus renfermé chez moi, je me jetai sur un siège et je me livrai à mes réflexions sans avoir le désir de m'assuiren si^ parmi ces lettres, il se trouvait un dé& de cet Edouard que j'aurais eu tant de plaisir à aimer depuis que j'avais appris qu'il était mon. frère. Il y a des mots qui ont une puissance irrésisUhleietiuik^

ÉMICE. 55

son magique; oii> dirait que le secret de notre caraetère leHr appartiecrt et qull suffit de les pronoBcer pour le gouverner. « Qu'il est doux d'avoir une mère à défendre I m'écriai-j« en m'éla»çant avee transport et en parcourant ma chambre à grands pas ; Edouard, que vous êtes heureuii ! vous ne serez jamais réduit à T^trémité de mépriser votre mère sans pouvoir Texeuser. C'est un sentiment horrible I Votre amour pour elle s'entoure d'illusions et vous préserre d 'affreuses vérités; Edouard, que vous êtes* henreux, et que je me semble vil à moi-même! J'expie cmellement ce tort où m'entradna une hônleose vanité, lorsque je fus assez lâche pour vous insulter iain» ee que le Go^r doit avoir de plu& cher et de pkis sacré, la réputation d'une mère! i!tais«-je alor» devemu insensible, avais-je donc oublié rhonneur et la générosité? Erreur funeste! j'aurais dû ssmr qu'on n'asservit pas son caractère à des systèmest et que s'il est facile de se lancer dans ua ira-

vers, il ne Test plus de se retenir; j'aurais dû savoir qu'il n*y a que les êtres sans passion, que la raison et l'intérêt conduisent, qui puis* sent se composer un maintien sans danger» mais qu'avec de la sensibilité et de l'imagination on n'évite un excès que pour tomber dans un autre, et qu'il. n'y a d'efforts à faire que pour «e modérer. Il ne manquait au malheur de ma vie que le malheur d'injurier ma mère et Talternative d'apprendre à son fils, en me nommant, tous les torts de sa conduite, ou de me battre avec mon frère... Edouard 1 si je vous donne ce nom, me repousserezvous? et n'aurez- vous point à me dire : « Si je ne peux désormais estimer ma mère, je puis encore moins vous aimer; j'étais heureux... » Edouard, n'achevez pas ; j'ai dû vous paraître orgueilleux, méprisable, envieux; je ne me montrerai point cruel, je fuirai. Le monde m'appellera lâche, peu m'importe; mon existence est dévouée à la honte, je subirai ma destinée; je fuirai. FuirI et si inon

père un jour, ra[y)elé à la nature par le remords, redemandait le fils auquel il a donné la vie, ne s'empresserait-on pas de lui répondre : « Il a disparu la

Teille d'une affaire d'honneur. » Ohl c'est alors

« qu'il pourrait s'applaudir de m'avoir privé de son

nom, et croire que je n'étais pas digne d'une, naissance autre que celle que j'ai reçue. Que faire? »

N'est-il pas extraordinaire et remarquable qu'après un événement malheureux tous les accidents viennent se mettre à leur place et le compliquer comme si une main invisible prenait soin de les ranger?

J'ouvre une lettre au hasard parmi celles qiii me sont remises; toutes leurs suscriptions m'étaient également inconnues; celle que je prends la première est précisément d'Edouard.

Je n'en saisis que quelques mots à travers le3 larmes qui restaient dans mes yeux et soulevaient mes paupières sans pouvoir en sortir, comme ces chagrins que l'âme a besoin de confier et qu'elle

68 ËUite.

s'obstine à coatenir. Mais, pour deviner Le contenu de cette lettre, il m'était inutile de la lire; elle finissait ainsi:

« Le choix des armes m*importe peu, je vous l'abandonne; je me trouverai demain, avec deux: témoins, à l'heure et à l'endroit que vous indiquerez. ' »> ÉdOUÀBD nE FONT£NAY« »

Que faire? me demandai-je; et, absorbé par la douleur, je n'avais pas cessé de souffrir, mais je ne me souvenais plus que vaguement de ce qui m'accablait; mes pensées n'avaient plus d'objet, j'étais tombé dans cet état d'apathie qui suspend loute^ les facultés de Time eî ne lui lusse que le sentiment de son mal.

Je ne sortis de cette situation qu'à l'arrivée de Tabbé de Latour, que j'avais oublié et que l'inquiétude amenait. Je lui montrai la lettre, il la lut, et, nie regardant avep une émotion qu'il s'efforçait

EHILC. i9

Tainement de cacher : « Q«e oomptez-rous faife? — Je l'ignore. » L*afebé 'de Latour parut agité : « J'aurais dû, disait-il à demi-voix, lui révéler plus tôt le secret de sa naissance ; c'ei^ à ma discrétion qu'il faut* attribuer teu» les malheurs qui lui arrivent. Funeste silence!... Emile, reprit avec tristesse ccd bomme vénérable, je m'intéresse à vous; tos réponses vagues et votre air décidé s'accordent mal ; vous me cachez quelque (Aose. Comme vous êtes pâle ! )> £t me prenant la main : a Tous êtes malade? Je resterai près de vous ; mais cette aflfaire de demain, comment l'éviter? comment l'arranger ? H faut prendre un parti. — Je ne puis parler, je ne puis vous répondre, mes idées sont confuses, je ne sais ce que je ferai, je ne veux point y réfléchir. Eh ! monsieur, de grâce, laissez-moi. — Emile 1 » Ce fut le seul mot que Tabbé de Latour pnmonça ; mais il y avait dans l'expression qtiHl y mit tant de reproche et tant de ixmXéï II sortit; je voulus le rappeler, et, ccmime si j'avais perdu la mémoire, je

60 ÉMIL^.

ne pus trouver une parole pour le retenir. Je restai seul; une fièvre ardente brûlait mon sang, et cette fièvre s'augmentait encore de la crainte de ne pouvoir me Soutenir le lendemain. On m'apporta les pistolets que j'avais fait demander. J'écrivis surle*-champ à Edouard une lettre dans laquelle j'indiquai le lieu du rendez-vous et les armes que j'avais choisies ; je pris pour mes témoins ceux qui avaient été présents à l'entretien qui avait provoqué un duel entre deux frères.

Je mis ordre à mes afifaires, et il me parut que je devenais plus tranquille ; je me jetai sur mon lit. La lumière m'importunait, j'éteignis ma lampe; mais Tobscurité me déplaisait encore plus, et je la rallumai. Quand on souffre on change souvent de désirs, car on ne se sent bien nulle part, et l'on cherche à distraire sa douleur par des caprices. Â peine étais-je couché, que j'éprouvais le besoin de me relever ; j'allais de mon canapé à mon lit, de mon lit aux pistolets, que j'avais fait mettre sur une

table ; je les examinais, je les retournais, j'essayais les batteries, et absorbé par divers projets, diverses résolutions, qui ne se présentaient encore que dan» ' le vague, j'appuyai sans réflexion sur une détente et le coup partit. La balle renversa la lampe el atteignit mon lit.

La porte s'ouvrit brusquement; l'obscurité né* laissait rien apercevoir ; mais au seul son de la voix. je reconnus Fabbé de tatour. Cet excellent homme,, en me quittant, ne m'avait point abandonné et veillait sur moi de la chambre attenant à la mienne. Je tombai dans ses bras, je le rassurai : « Ah I me dit-il, j'ai cru que vous ne vous étiez soustrait à uiv crime que par un autre crime, j'ai frémi... » Depois ce jour la penséQ d'un suicide est restée ineffaçable dans mon âme.

Ma distraction, qui pouvait avoir de si funestes, résultats, n'eut aucune suite fâcheuse. Cette^détonation inattendue remit de Tordre dans mes idées^ en leur donnant une forte secousse ; il me fut plu&

fadie de réfléchir au parti que je devais prendre. L'heure approchait» mes témoins arrivèrent ; je pris la main de l'abbé de Latour, die était glacée : « Ne craignez rien, loi dis-je, je saurai conserver votre estime. »

La profondeur d'esprit de cet ecclésiastique, ses nomlnreuses connaissances, ne diminuaient pas la foi qu'il avait dans sa religion, ainsi que la sévérité de son maintien n'ôtait rien à la s^sibilité de son coeur.

Ses cheveux gris annonçaient le passage entre la virilité et la vieillesse ; je crois qu'il avait soixante ans : son visage annonçait le recueillement, il y avait souvent de l'onction dans ses paroles et toujours de la dignité. Depuis que je le connaissais, jamais

sa conduite n'avait fourni le sujet du plus léger reproche. Au collège où j'étais, jamais il n'avait compromis son autorité par une injustice; il était toujours juge en dernier ressort.

Saa indulgence éclairée pour tous les torts, sa

modération, lui attiraient la confiance, et lorsqu'on

' voit si souvent Thabit de ministre de la religion livré

à une audacieuse dérision, Tabbé de Latour était

partout l'objet du respect et de la vénération : sa

piétéétait communicative, parcequ'elle était éclairée et sincère*

J'allais partir. •« U aviUt ]àim acquis le droit de m'imposer ses conseils; il ne m'adressa aucune question sur mes projets : il connaissaitles hommes» et savait qu'on ne les excite pas. à la générosité par la méfiance, et qu'il suffit le plus souvent de paraître les croire fermement sur parole pour les engager fortement d'honneur.

Quatre heures somièrent L'abbé de Latour m'ouvrit ses bras, je m'y précipitai en le nommant mon véritable père... £t je partis. II me semble qu'alors je n'eusse pas été fâché de^ i)»>urir, tant le regard expressif de cet homme vénérable avait paru me promettre de cette Micité céleste que Tàme prèssent alors même que l'esprit n'ose pas y croire.

64 ' iniLK.

Le mystère qu'il faut mettre à tous les apprêts d'un duel, ces apprêts mêmes, ont quelque chose d'horrible; les soins, les précautions qu'il faut prendre, le secret qu*il faut garder, tout cela ressemble aux préparatifs d'un crime- . Ces préparatifs peuvent n'avoir rien d'horrible

lorsque Thomme, altéré par la haine ou le ressen- «

liment, a soif de la vengea'nce; mais, lorsque le coeur est sans fiel et que l'imagination n'a pas usé toutes les douces émotions, il faut, pour ne pas s*effrayer de la pensée toujours affreuse d'un duel, toute la force d'un préjugé qui résiste aux lois mêmes qui le condamnent.

Exact au rendez-vous, Edouard m'avait devancé de quelques minutes.

ÉMILB. 65

Aussitôt qae les témoins furent convenus des faits, je m'approchai d'eux. Edouard avait gardé le silence; je laissai prépai'er les pistolets, et, lorsqu'on nous les remit, je pris la parole, quoique ma voix fût extrêmement émue : « Je ne crois pas qu'il y ait de lâcheté, dis-je à mes témoins, dans l'aveu d'un tort : si monsieur se contente d'excuses, je suis prêt à les lui faire telles qu'il les exigera. » Edouard me teadit la main avec générosité ; mais un des témoins dit assez haut pour qup je l'entendisse : « Quand on doit faire des rétractations et des excuses, on n'attend pas que l'affaire soit à sa dernière extrémité. — Je TOUS demande pardon, monsieur, lui dis-je vive* ment; je ne me suis. rendu sur le terrain que pour donner à ma rétractation la solennité qu'elle devait avoir, et, si j'ai attendu que les armes fussent prêtes, c'est afin de n'avoir point d'explication à donner sur ma conduite à ceux qui ne sauraient point la comprendre.. . Je vous demande, dis-je à Edouard, comme preuve de la sincérité de notre réconci-

lialioD, de me servir de témoin, puisque je suis obligé d'apprendre à monsieurqu'en peut convenir de ses torts sans manquer de courage. >»

On essaya vainement de concilier cette * afifaire. Mon adversaire était brave, mais plu» violent encore; il saisit un des pistolets, s'éloigna de moi de dix pas, donna impérieusement aux témoins Tordre de faire un signal pour tirer ensemble ; mais il ne l'attendit pas, car je ne fus averti de ee signal qu*en sentant une balle déchirer mes habits et nte percer le bras gauche, que j'avais appuyé sur la hanche... Une vive souffrance m'excitait à Temportemeiit. Je fus encore assez msdtre de moi pour remettre avec un sang-froid apparent entre les mains d'un de mes témoins l'arme que la douleur faisait trembler dans les miennes.

La générosité n'est peut-être pas la manière la moins çruelie dé se venger d^un tort et d'humilier l'amoùr-propre ; aussi mon adversaire me contesta vivement le droit d'agir comme je venais de le falitH

Édooajrd i&tervinty fitpaosfer num bras, termina l'affaire par les paroles, d'usage, et m'offrii de me raitteAer chez moi» Je refusai celte avance délimate qui charmait iotérieuremieQt mon eceur;.iious nous serrâmes affectueusement la main, et je compris ea le quittant que ma cojadui&e venait de lui faire oublier ce que mes plaÂsanleries avaient eu d'inconvenant et de méprisable; car il faul avoir de la bassesse dans le..ca&ttraude Tivrease. dans l'esprit pour insulter nn homme dans uae de ses affections. Si tous les sentiments sincères commandent le respect, quel sentiment y a plus de droits que la piété filiale?

Plaisir et souffrance sont les deux seules aiguiHes. quî d&vraient marqua Ims heures el déterminer la

es KKILB.

dorée des jours. Peut-on assujettir au mécanisme r^ulier d'une montre les joies ou les douleurs qui composent notre frêle existence? Ce mouvement toujours égal irrite l'impatience, ajoute à l'ennui : que l'on souffre ou que l'on attende, le regard s'attache au cadran, en mesure mille fois le tour avant que l'aiguille trop lente Tait parcouru une fois ; que Ton soit heureux, le temps a passé avant qu'on ait songé à calculer la course de ce vieillard indompté, qui se dérobe quand on veut le retenir et s'arrête quand on cherche à le presser. Mon, les heures n'ont pas la même durée pour l'indifférence et pour l'amour, pour le plaisir et pour la douleur, pour la jouissance et pour l'attente, et quand je voudrai savoir combien de temps j'ai vécu, ce n'est pas ma montre que je consulterai, je demanderai à maa esprit de combien d*idées il a fait le tour, à mon cœur de combien d'émotions il a ressenti l'atteinte.

L'existence la plus longue est cette existence

BlIILE. ' 69

Stagnante qui se corrompt dans la langueuf et le dégoût, cette vie incomplète qui se consume en vains désirs.

Quand on ne tient au monde par aucun lien, par aucun intérêt; quand on est condamné, dès son enfance, au plus affreux isolement, forcé que Ton est de se défier des avances des hommes le plus souvent prêts à abuser de la bonne foi et de l'inexpérience, et qu'à vingt ans on n'a pas encore rencontré la femme dans l'âme de laquelle on puisse verser le trop-plein de sa vie, alors quel vide dans l'existence, et comment le remplir ? On est perdu si Ton se décourage; mais, pour résister à Fennui de soi-même, de combien d'énergie le caractère a-t-il besoin d'être doué?

Le malheur d'une naissance illégitime n'est pas seulement le malheur de n'avoir pas dé nom,, si vivement que l'amour-propre puisse en souffrir: on oublie pjus difficilement l'abandon de ses parents, parce que tout le rappelle. 11 semble que le

70 iuihM.

sentier de la vie soU plus difficile lorsqu'il n'a été préparé par nul être^ui s'intéresse à votre bonheur ; plus on est faible, plus il semble que les obstacles se multiplient, et que moins on a de soutien, plus on éprouve d'injustices ; peut-être aussi» quand il faut se guider seul dans la foule, est-on plus défiant parce qu*on ose moins s'abandonner, plus sensible parce qu'on renferme plus en soi ce qu'on éprouve, e t plus susceptible parce que l'amour-propre est moins satisfait?

L'être le moins envieux ne peut voir sans un retour pénible sur lui-même avec quelle laborieuse prévoyance, tendresse ou vanité, tant de pères préparent l'avenir de leurs enfants, avec quelle sollicitude une lïière embellit leur enfance, quels soins elle met encore à écarter de lair jeunesse les nuages qui peuvent Tassombrir; étranger au milieu jie toutes les classes de la société, s-il lui échappe un soupir, ce n'est pas un soupir d'envie, c'est un soupir de regret.

Ce duel, en me faisant rentrer en moi-même, avait rendu au malheur de ma naissance comme une vivacité nouvelle; plus.je réfléchissais sur ma position, plus je la trouvais désespérante et désespérée : mon imagination ne découvrait pas de perspectives dans l'avenir, mon cœur pouvait encore moins demander de consolations au passé. Je dus chercher dans mon caractère assez d'éne rgie pour le délivrer de ce dégoût profond de la vie qui était venu énerver mon existence : c'est alors que ces réflexions furent jetées sur le papier. Malhilde.ne vous étonnez point de trouver dans ces pensées tant dineohérence: tracées rapidement dans le moment qui les inspira, j'essaye aujourd'hui de les réunir ; ce sont des souvenirs que je cherche à lier, des fragments éparsqueje retrouve et que je mets en ordre; ils pèuventétre incompletset diffus, maisils

uecontienoentriend'exagéré, puisque je n'ai rien à tétracter.

Rousseau, que des êtres froids n'ont pas su corn-

prendre et qu'ils n'ont pas craint de calomnier, nous a révélé toutes les souffrances, tous les écarts d'une sensibilité et d'un orgueil trop fortement concentrés... Rousseau fut aussi jeté dans le monde comme un enfant perdu, avec une éducation imparfaite et sans nulle fortune. Coupable de torts qu'il pouvait cacher, on n'a pas craint d'accuser son caractère de bassesse, parce quil avait si 4)ien la conscience de sa délicatesse qu'il n'a pas rougi de les avouer. Son orgueil et sa sensibilité avaient trop souffert dans sa jeunesse errante ; Rousseau était devenu susceptible et défiant en même temps qu'il devint célèbre. Si longtemps délaissé^ il ne fut recherché que lorsque son génie l'eut mis à la mode ; mais alors il ne lui était plus donné d'avoir un ami, parce que le cœur, lorsqu'il a pris l'habitude de se replier sur lui-même «t de renfermer ses secrets, ne s'ouvre plus à la confiance et n'est plus susceptible d'épanchement. De quoi l'accuse-t-onî d'un excès d'amourpropre. Est-on si coupable de rejeter orgueilleuse-

ment des offres qui ne sont faites que par la vanité d'hommes qui n'aspirent à devenir les bienfaiteurs du génie que pour détourner sur eux un rayon dérobé à son auréole de gloire, et faire arriver à la postérité leur nom monté en croupe d'une grande réputation ? Et alors même que ces offres eussent été dictées par l'amitié, un vieillard est-il si coupable de méconnaître la sincérité de quelques avances après avoir été Tobjet de tant de calomnies et d'intrigues? Certes il est facile de se tromper, puisque le caractère de Jean-Jacques a pu être si mal apprécié.

Comme lui, la pensée d'une injustice me révolte, et le seul nom de Rousseau, dont je voulais citer un passage, m'aentrdnéà faire, non de sa conduite, mais de son caractère, une justification dont il n*aura pas besoin près de vo^s, Matbilde, quand vous aurez étudié ses ouvrages; car votre cœur bienveillant et votre esprit juste comprendront facilement les erreurs qui naissent d'une imagination

ardente, exaltée par la douleur, et que des parents n'ont jamais pris le soin de diriger par leurs Conseils.

Tel est le malheur d'être jeté dans la vie sans guide, que ce n'est qu'en heurtant contre les écueils qu'on apprend à les éviter; et^ à l'âge des illusions, livré à la merci des événements, il est bien rare, quand on attend d'eux seuls son expérience, qu'on n'en soit pas toujours la victime.

XI Sans doute il y a du courage à souffrir avec i> constance les maux qu'on ne peut éviter, mais il n n'y a qu'un insensé qui souffre volontairement m ceux dont il peut s'exempter sans mal faire, et 41 of«t souvent un très-grand mal d'endurer un I) mal sans néceisité* Celui qui ne sait pas se dêli-

ÉMlLË. 75

» vrer d'une rie douloureuse par une prompte mort )' ressemble à celui qui aime ilnieux laisser enve- » nimer une plaie que de la livrer au fer salutaire » du chirurgien...

» Celui qui ne tient à rien, celui que le ciel a ré- » duil à vivre seul sur la terre, celui dont la mal- » heureuse existence ne peut produire aucun bien, w pourquoi n'aurait-il pas le droit de quitter un sé- » jour où ses plaintes sont importunes et ses maux n sans utilité ? »,

Aucun lien ne m'attache à la vie.«. Plus que mon sort peut-être, mon caractère est malheureux; une imagination se récréant à se désespérer, un orgueil s'irritant de ses propres souffrances, une ambition excessive stimulée par des souhaits stériles, un besoin ardent d'aimer, de la bizarrerie, de l'exigence... Mathilde, j'arrache une page à mon portrait. Ne pas avouer tous ses défauts, est-ce Jes cacher?

Si j'analyse mon avenir présumable, j^userai ma

jeunesse à me créer des ressources pour Tàge où je n'aurai plus de Jouissances. Au-dessous de cette obscure médiocrité qui rétrécit mon existence, si j'abaisse les regards, je verrai une classe livrée à tout ce que la misère a de plus affreux ; mon cœur sera sans cesse déchiré à la vue d'èlres en proie à tous les besoins sans pouvoir en soulager aucun. Je le demande, n'est-il jsas dès positions où, même en regardant au-dessous de soi, la comparaison n'est pas un moyen de bonheur?

Si mes regards, au contraire, se reportent plus haut, s'ils s'arrêtent sur un poste éminent occupé par un de ces hommes qui n'arrivent au pouvoir avec d'étroites capacités qu'à la seule recommandation d'un nom ou à la faveur d'un caractère souple et rampant, je ne puis me défendre de cette irritation que donne le sentiment d'une injuslicecommise.

Le cœur lui-même n'échappe pas à l'obligation de se rapetisser au niveau du sort et de la condition où le hasard a placé l'homme.

Malheur à celui dont Tâme passionnée aura été emportée par delà cette ligne de démarcation tracée par la vanité ou la fortune! Malheur à celui dont les sentiments n'ont pu s'astreindre aux lois des convenances ! L'entraînement n'est point une excuse. Un amour malheureux n'excite plus l'intérêt que dans les romans : dans nos mœurs, c'est un ridicule et une folie.

Qa'est-ce donc que cette existence qui suffit à tant d'êtres qui se trouvent heureux?

Les hommes sont partagés en trois classes : la classe privilégiée a mille dégoûts pour une jouissance; la classe intermédiaire, mille privations pour un plaisir ; et la dernière î. . . La dernière classe, avilie par la misère, n'a rien qui mérite le nom ni de dégoûts ni de plaisirs ; elle a, pour la plupart des gens qui la composent, l'existence purement animale des brutes. Ces êtres-là sont peut-être les moins malheureux. Si vous avez ce véritable orgueil indépendant des circonstances, cet élaii du mérite;

si vous ayez un cœur doué de sensibilité, ne souhaitez jamais cet état intermédiaire qui place entre les grands qu'il faut être attentif à ménager et les pauvres que Ton est impuissant à secourir, entre le ton protecteur qui blesse et la prière qui afflige; où Ton ne peut regarder au-dessus comme au-dessous de soi sans qu'il ne naisse de Tun de ces deux rappro-^ chements une de ces tristes pensées qui dépouillent l'existence du charme qu'elle a pour le plus grand nombre.

fiesoin est un mot qui, le plus souvent, n'excite que rincrédulité du richa; il semble que l'indigent qui implore sa pitié ne s'adresse à lui que pour l'abuser. Que de gens qui, depuis qu'ils ont tout ce qu'ils désirent, ne croient plus à la réalité du besoin, et qui, depuis qu'ils sont opulents, rangent la pitié au nombre des erreurs.

Plus l'argent acquiert de valeur, plus les hommes deviennent égoïstes, et plus la vie sociale paraît pauvre et dépouillée.

Au reste, que doit m*importer le monde? je n'appartiens à aucune des classes qui le composent, je ne peux soulager aucun mal, je ne peux faire aucun bien. Enfin que m'importe le monde? Ne lui suis-je pas étranger? Ma mort n'excitera nul regret, ne coûtera aucune larme. £t que suis-je?... Innocent de ma naissance, sans patrimoine et sans nomi jo n'ai regu de la nature qu'un seul droit : peut-on me le contester? La mort, avec son cortège de croyances et de doutes, n'est-elle pas assez terrible? Faut-il> pour effrayer ma conscience, y ajouter encore 4a pensée d'un crime?

Je le sens, à vingt ans on .peut être mécontent de son sort, mais on n'est pas encore détaché de la vie : Tespérance, ce mirage qui nous abuse jusqu'à la

tombe en nous y conduisant, glace le courage, eDchaine la volonté. Non, à vingt ans ce n'est pas de la vie dont il est difficile de se défaire, c'est de l'espérarice.

Il n'est pas d'expression dont Tindifférence soit moins avare, et qui donne plus enyie de se décourager que cette locution banale m Du courage. » Oh l si ce n'est que pour se dispenser de plaindre celui qui souffre qu'on vient ainsi insulter à sa douleur, il est aussi facile de garder le silence. L'homme doué d'énergie n'a pas besoin de pitié.

Les imaginations ardentes succombent facilement à l'ennui, non à l'ennui qui vient de l'inaction, celui-là n'accable que les sots, mais â cet ennui profond que j'appellerai, ne pouvant mieux le définir, le vertige du vide.

Dans cet état, l'homme, dégoûté de tout, né jouit de rien ; le breuvage de la vie ne semble plus à son palais malade qu'un calice amer qu'il craint de

- vider et qu'il achève ; lentement goutte à goutte.

Aucun remède n*existe contre cet affreux anéantissement; les jouissances sont sans aiguillon, les plaisirs sans attraction.

Le dégoût de soi-même fait de rapides progrès dans risolement,/ quand il n'est combattu par aucune responsabilité, retenu par aucun nœud. Je dois vous l'avouer, Mathilde, accablé de ma nullité, je fis sur mes jours une tentative que votre bonté

chercherait à justifier si vos idées religieuses ne vous faisaient regarder un attentat à sa vie comme une criminelle offense envers Dieu.

11 en était, je crois, de mes pistolets comme de monexistence, ils s'étaient usés dans leur inutilité: depuis qu'ils m'appartenaient, jamais ils n'avaient servi. Je les plaçai tous les deux sur mon bureau, et ce fut pour ainsi dire sous leur dictée que j'écrivis à mon père et à ma mère une lettre fort longue que depuis j'ai déchirée. J'ai oublié ce que ces deux lettres contenaient; je me souviens seule-

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ment qu'elles ne renfermaient aucun reproche'. L'arme était appuyée sur mon cœur, et telle est encore la puissance de la vanité humaine à Tinstant de la mort, que je n'ai jamais pu surmonter Thorreur de me mutiler le visage en me faisant sauter la cervelle. L'arme rendait à ma main tous les battements de mon cœur : il était agité. Enfin la détente s'abattit ; mais elle s'abattit deux fois sans que l'amorce brûlât. Un instant ma résolution fut ébranlée par ce contre-temps ; je versai quelques larmes, m'éloignai deux fois de mon bureau et deux fois j'y revins. Honteux de ma lâcheté, je saisis le second pistolet. Mon esprit était assiégé de trop de réflexions pour me laisser le calme d'ajuster : le coup partit, et, quoique mes yeux se fussent déjà voilés, je crus voir passer labdlle quand je la sentis me déchirer les chairs et traverser mon épaule : c'était précisément le bras où j'avais été blessé en duel, et il était encore soutenu par une écharpe. Je tombai sans connaissance sur le parquet; mon

premier mot en retrouvant la vie exprima la regret de reoaitre ea quelque sorte une seconde fois sans avoir retrouvé ni mon père ni ma mère.

Toujours la même pensée : le remords seul devrait avoir cette implacable opiniâtreté.

Il y aurait un caractère intéressant à développer dans un roman; ce serait celui d'un jeune homme né comme moi sans famille^ sans fortune, suffisant à tout ce qui lui manquerait par sa seule énergie» et dont lea forces croîtraient avec les obstacles ; ua jeune homme qui se placerait au-dessus d'une telle position par un tel caractère, qui, loin de se laisser abattre par les difficultés, ne penserait qu*à les vaincre, et, esclave seulement de ses devoirs et de sa délicatesse, aurait su parvenir» en conservant aoQ

indépendance, à un poste assez élevé pour attirer sur lui les regards de la foule» et se venger ainsi de l'abandon. Tracer ce caractère, raconter cette vie, ce serait remonter aux droits primitifs de Thomme, ce serait toucher à toutes les conditions sociales, ce serait appeler l'attention du phUosophe et du législateur sur des questions qui n'ont pas encore été soulevées, ou qui, présentées autrefois sous un autre jour, ont reçu des décisions qui ne sont plus dignes des progrès que le siècle a faits dans laf science de l'homme et de ses droits.

Un tel caractère serait sans doute un modèle que je me suis plus d'une fois proposé. Mais si nous pouvons modifier notre caractère, je ne crois pas qu'il nous soit donné de le changer : je dois le savoir, car tous mes efforts ont été vains pour ployer le mien docilement au malheur de ma po sition.

L'homme qui a regu de la nature une vraie sensibilité peut s'étourdir un instant ; mais son cœur

le ramène avec plus de force à ses méditations. Ce savoir de glisser légèrement sur la vie, de ne s'attacher à rien pour que rien ne retienne; cet art de plaisanter pour se dispenser d'approfondir; ce secret de combler le vide de l'existence en multipliant les détails, n'appartiennent qu'à Timagination bornée et à l'âme desséchée : et doit-on envier à Tinsouciance ce triste privilège d'une philosophie fausse qui se préserve, il est vrai, des épines de la rose en se bornant à reSeuiller, mais aussi qui la fane sans jouir de son parfum ?

Très-affaibli par une perte considérable de sang, je me trouvai étendu sur mon lit quand je revins à moi; j'essayai de soulever mon bras pour me convaincre que mon retour à la vie n'était point un

rêve de la tombe ; j'eatr'ouvris les yeux pour me

reconnaître, et mes paupières s'abaissèrent pour

retenir une larme, lorsque je n'aperçus autour de

înoi que Thomme qui me servait, et un ofGioier de

justice occupé à dresser son procès-verbal.

Le premier mouvement des gens attirés par le

bruit de Texplosion avait été d'envoyer chercher un

commissaire de police avant de s'assurer seule**

ment si j'éiiistais encore et si j'avais besoin de se^

« cours I Je ne puis dire quel sentiment douloureux

j'éprouvai à sa vue... Un commissaire de police»

lorsqu'il m'eût été si doux de rencontrer le regard

d'une mère, dût-il avoir Texpression la plus sévère

du reproche le plus mérité 1 Et quand j'entendis

ces mots : « Il n'est pas mort, » prononcés avecce

ton sec et joyeux de' Tégoïsme qui échappe à une

contrariété ou à un dangert alors j'aurais donné ce

qui me restait de sang dans les veines pour pouvoir

crier à ces êtres indifférents qui m'entouraient de

me laisser mourir en repos.

ÉMILB« 87

On pansa ma blessure ; elle était profonde, mais elle n'était pas dangereuse. Le plus grand calme me fut prescrit; mais étaiMl possible à mon imagination surexcitée !

Je souffrais... je souffrais de la douleur qu'avait laissée le passage de la balle ; cette douleur phy* sique était accablante, mais ce n'était rien» non ce n'était rien près de cette douleur morale que j'éprouvais de n'apercevoir sur le visage de ceux qui m'approchaient que Texpression de cette curiosité avide qui se venge par une stupide ironie des secrets qu'elle ne peut pénétrer.

Que de fois je portai la main à mon épaule fra**

cassée, tenté d'arracher l'appareil mis sur la blés-

* sure, en considérant l'isolement où je me trouvais,

et que de fois je rougis de cet abandon vis- à-* vis de

ceux qui me soignaient I J'aurais moins sQuffert si

j'eusse été seul ; mon coeur n'en aurait pas été moins

navré, mais mon orgueil n'eût pas été si durement

humilié.

Une SA\re ardente s'empara de mon cerveau. Ce que j'ai su depuis, c'est que dans mon délire je

prononçais toujours les mêmes mots : une seule pensée m'occupait, j'appelais mon père et ma mère, et, lorsque le médecin qui me donnait des soins s'étonna de ne voir au chevet de mon lit aucun de mes parents ou aucun de mes amis, on lui répondit qu'on ne m'en connaissait pas.

L'abbé de Latour fut le seul qui vint me voir, mais sans que je le reconnusse, et lorsque je lerevis depuis il ne m'adressa aucun reproche, ne me parla point d'une tentative malheureuse qu'il jugeait sévèrement. Je n'osai m'informer si mes parents en avaient été instruits : son extrême réserve aurait seule interdit la confiance quaûd son âge l'aurait permise au mien.

Ne dirait-on p^s que la mort s'éloigne de l'infortuné qui l'appelle, et qu'elle ne respecte que les victimes que le malheur a marquées de son sceau? Tandis que j'échappais aux dangers d'une fièvre

presque toujours mortelle, — moi dont l'existeuce n'intéressait personne,— votre sœur, Mathilde, jeune et jolie, dont l'âme pure s'élevait sans cesse vers Dieu pour le remercier du bonheur qu'elle croyait lui devoir, du bonheur même qu'elle espérait, Armandine était retirée de la vie, enlevée à l'idolâtrie de toute une famille que sa perte plongeait dans le désespoir. Ahl la mort choisit-elle donc ceux qu'elle frappe?ou faut-il croire, envQyantles êtres les moins dignes d'estime et de bonheur le plus souvent prospérer et le plus longuement jouir, que l'existence n'est qu'un noviciat, et que le Juge suprême ne leur laisse user cette vie qu'afin de retarder pour eux une vie meilleure qui ne commence qu'à la mort?

Enfin, après un mois de délire et de souffrance, placé pour ainsi dire entre l'existence que je ne pouvais ressaisir, et la mort qui m'échappait, je recouvrai la santé. Mon bras était encore suspendu dans l'écharpe qui le soutenait, lorsque je vous vis.

90 ÉMILB.

Mathilde» pour la première fois. Â peine mes yeux eurent-ils rencontré vos yeux, que je sentis que mon âme n'était que la moitié de votre âme, et que vous alliez devenir l'arbitre de ma destinée.

Je craignais vos questions, je ne craignais pas moins les conjectures que vous pouviez faire sur l'accident qui me privait de Tusage de mon bras : je craignais de vous paraître querelleur, duelliste;

^ je craignais plus encore que vous n'apprissiez Tattentat d'un homme sur lui-même. Sans doute, malgré les idées communes sur le suicide, il est plus facile de plaindre que de condamner celui qui s'est défait d'une existence qu'il ne pouvait supporter ; mais, quand il survit à sa funeste tentative, on est moins disposé à la pitié qu'au mépris. Ab I Mathilde , en pensant ainsi, j'osais me mettre &

, votre place pour me juger : je rougis, je me trou* blai, quoique toujours persuadé que le suicide est un bien dès que l'existence est un mal,, que Dieu est trop puissant pour punir la faiblesse, et

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