‹ Émile (volume 2)Chapitre 102 sur 240 · LIVRE IV. 2î · texte numérisé non relu

LIVRE IV. 2î

fonnaitrc jusqu'à quel âge une heureuse ignorance y pe^l prolonger l'innocence des enfants. C'est un spectacle à la fois louchant et risible d'y voir les deux sexes, livrés à la sécurité de leurs cœurs , prolonger dans la fleur de l'âge et de la beauté les jeux naïfs de l'enfance , et montrer par leur familiarité même la pureté de leurs plaisirs. Quand enfin cette aimable jeunesse vient à se marier, les deux époux , se donnant mutuellement les prémices de leur personne, en sont plus chers l'un à l'autre; des multitudes d'enfants , sains et robustes , deviennent le gage d'une union que rien n'altère , et le fruit de la sagesse de leurs premiers ans.

Si l'âge où l'homme acquiert la conscience de son sexe diflëre autant par l'effet de l'éducation que par l'action de la nature, il suit de là qu'on peut accélérer et retarder cet âge selon la manière dont on élève les enfants ; et si le corps gagne ou perd de b consistance à mesure qu'on retarde ou qu'on accélère ce progrès, il suit aussi que , plus on s'applique à le retarder, plus un jeune homme acquiert de vigueur et de force. Je ne parle encore que des effets purement physiques : on verra bientôt qu'ils ne se bornent |)as là.

De ces réflexions je tire la solution de cette question si souvent agitée , s'il convient d'éclairer les enfants de bonne heure sur les objets de leur curiosité , ou s'il vaut mieux leur donner le change par de modestes erreurs. Je pense qu'il ne faut faire ni l'un ni faatre. Premièrement , cette curiosité ne leur vient point sans qu'on y ait donné lieu. Il faut doue faire en sorte qu'ils ne l'aient pas. En second lieu , des questions qu'on n'est pas forcé de ré- Modre n'exigent point qu'on trompe celui qui les fait : il vaut lûeux lui imposer silence que de lui répondre en mentant. Il sera pan surpris de cette loi , si l'on a pris soin de l'y asservir dans les choses indifférentes. Enfin , si l'on prend le parti de répondre, pa ce soit avec la plus grande simplicité , sans mystère , sans emkaiips, sans sourire. Il y a beaucoup moins de danger à satisfaire h cariosité de l'enfant qu'à l'exciter.

Que vos réponses soient toujours graves , courtes , déadées • el sans jamais paraître hésiter. Je n'ai pas besoin d'ajouter quelles daivent élre vraies. On ne peut apprendre aux enfants le dangci et mentir aux hommes , sans sentir, de la part des hommes , le danger plus grand de mentir aux enfants. Un seul mensonge avéré du niaitr? % r^lVYc ruinerait à jamais (ouf le fruit de l'éducvition

Une ignorance absolue sur certaines matières est peut-être ce qui conviendrait le mieux aux enfants : mais qu'ils apprennent de bonne heure ce qu'il est impossible de leur cacher toujours. Il faut, ou que leur curiosité ne s'éveille en aucune manière, ou qu'elle soit satisfaite avant l'âge où elle n'est plus sans danger. Votre conduite avec votre élève dépend beaucoup en ceci de sa situation particulière , des sociétés qui l'environnent , des circonstances oii l'on prévoit qu'il pourra se trouver, etc. Il importe ici de ne rien donner au hasard ; et , si vous n'êtes pas sur de lui faire ignorer jusqu'à seize ans la différence des sexes, ayez soin qu'il l'apprenne avant dix.

Je n'aime point qu'on affecte avec les enfants un langage trop épuré, ni qu'on fasse de longs détours, dont ils s'aperçoivent, pour éviter de donner aux choses leur véritable nom. Les bonnes mœurs, en ces matières, ont toujours beaucoup de simplicité; mais des imaginations souillées parle vice rendent l'oreille délicate , et forcent de rafliner sans cesse sur les expressions. Les termes grossiers sont sans conséquence ; ce sont les idées lascives qu'il faut écarter.

Quoique la pudeur soit naturelle à l'espèce humaine , naturellement les enfants n'en ont point. La pudeur ne nait qu'avec la connaissance du mal : et comment les enfants , qui n'ont ni ne doivent avoir cette connaissance, auraient-ils ce sentiment qui ei. est l'effet.^ Leur donner des leçons de pudeur et d'honnêteté, c'est leur apprendre qu'il y a des choses honteuses et déshonnctes , c'est leur donner un désir secret de connaître ces choses-là. Tôt, ou tard ils en viennent à bout, et la première étincelle qui touche à l'imagination accélère à coup sûr l'embrasement des sens. Qui- » conque rougit est déjà coupable; la vraie innocence n'a honte de f rien.

Les enfants n'ont pas les mêmes désirs que les hommes; mais, sujets comme eux à la malpropreté qui blesse les sens, ils pcuviml de ce seul assujettissement recevoir les mêmes leçons de bienséanco • Suivez l'esprit de la nature , qui , plaçant dans les mêmes lieux les organes des plaisirs secrets et ceux des besoins dégoûtants, no inspire les mêmes soins à différents âges , tantvH jwr une idé« tantôt par une autre ; à l'homme par la modestie , à l'enfant par' la propreté. '

Jfc ne vois (lu'un bon moyen de conserver aux eufanls leui''

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