‹ Émile (volume 2)Chapitre 101 sur 240 · LIVRE IV. iM · texte numérisé non relu

LIVRE IV. iM

f oin que l'amour vienne de la nature , il est la règle et le freiu de -^s penchants : c'est par lui qu'excepté l'objet aimé, un sexe n'est

!tib rien pour l'autre.

I^ préférence qu'on accorde , on veut l'obtenir ; l'amour doit être réciproque. Pour être aimé, il faut se rendre aimable; pour être préféré, il faut se rendre plus aimable qu'un autre, plus aimable que tout autre au moins aux yeux de l'objet aimé. De là les premiers regards sur ses semblables ; de là les premières comparaisons avec eux ; de là l'émulation , les rivalités , la jalousie. Un cœur plein d'un sentiment qui déborde aime à s'épancher; du besoin d'une maîtresse nait bientôt celui d'un ami. Celui qui sent combien il est doux d'élre aimé voudrait l'élre de tout le monde; et tous ne sauraient vouloir des préférences , qu'il n'y ait beaucoup de mécontents. Avec l'amour et l'amitié naissent les dissensions , l'inimitié , la haine. Du sein de tant de passions diverses je vois l'opinion s'élever un trône inébranlable, et les stupides mortels , asservis à son empire , ne fonder leur propre existence que sur les jugements d'autrui.

Étendez ces idées , et vous verrez d'où vient à notre amourpropre la forme que nous lui croyons naturelle ; et comment l'amour de soi, cessant d'être un sentiment absolu , devient orgueil dans les grandes âmes , vanité dans les petites , et dans toutes se nourrit sans cesse aux dépens du prochain. L'espèce de ces passions, n'ayant point son germe dans le cœur des enfants, n'y peut naître d'elle-même; c'cstnous seuls qui l'y portons, et jamais elles n'y prennent racine que par notre faute : mais il n'en est plus ainsi du cœur du jeune homme; quoi que nous puissions (aire , elles y naîtront malgré nous. Il est donc temps de changer de méthode.

Commençons par quelques réflexions importantes sur l'état criliquc dont il s'agit ici. Le pass.îge de l'enfance à la puberté n'est pas tellement déterminé par la nature qu'il ne varie dans les individus selon les tempéraments , et dans les peuples selon les rliinafs. Tout le monde sait les distinctions observées sur ce point en' V s chauds et les pays froids, et chacun voit que les

leii., s ardents sont formés plus tôt que les autres : mais

00 peut se tromper sur les causes, et souvent attribuer au physique ce qu'il faut imputer au moral ; c'est un des abus les plus fréquents de la philosophie de notre siècle. I.,es instructions de h

nature sont tardives et lentes ; celles des hommes sont presque toujours prématurées. Dans le premier cas, les sens éveillccl î'imagination; dans le second , l'imagination év«ille les sens; elle leur donne une activité précoce qui ne peut manquer d'éner\'er, d'affaiblir d'abord les individus , puis l'espèce même à la longue. Une observation plus générale et plus sûre que celle de l'effet des climats, est que la puberté et la puissance du sexe est toujours plus hâtive chez les peuples instruits et policés que chez les peuples ignorants et barbares'. Les enfants ont une sagacité singulière pour démêler à travers toutes les singeries de la décence les mauvaises mœurs qu'elle couvre. Le langage épuré qu'on leur dicte , les leçons d'honnêteté qu'on leur donne , le voile du mystère qu'on affecte de tendre devant leurs yeux , sont autant daiguillons à leur curiosité. A la manière dont on s'y prend , il est clair que ce qu'on feint de leur cacher n'est que pour le leur apprendre ; et c'est , de toutes les instructions qu'on leur doime , celle qui leur profite le mieux.

Consultez l'expérience , vous comprendrez à quel point celte méthode insensée accélère l'ouvrage de la nature et ruine le tem • pérament. C'est ici l'une des principales causes qui font dégénérer les races dans les villes. Les jeunes gens , épuisés de bonne heure , restent petits , faibles , mal faits , vieillissent au lieu de grandir, comme la vigne à qui l'on fait porter du fruit au printemps languit et meurt avant l'automne.

Il faut avoir vécu chez des peuples grossiers et simples pour

' Daiu les villes , dit M. de BufTon , cl chez les gens aisés, les enfants, accoutumés à des nourritures abondantes et succulentes , arrivent plus lot à cet état; à la campagne et dans le pauvre peuple, les enfants sont plus tardifs, parce qu'ils sont mal et trop peu nourris; il leur faut deux ou trois années de plus. (Hist. nat., tom. IV , pag. 238 , in-t2.) •l'admets l'observation , mais non l'explication , puisque , dans les pays où le villageois se nourrit trcs-hien et mange beaucoup , comme dans le Valais, cl même en certains cantons montueux de l'Italie, comme le Frioul, l'âge de puberté dans les deux sexes est (également plus tardif qu'au «:in des villes, où, pour satisfaire la vanité, l'on met souvent dans le manger )me extrême parcimonie, et où la plupart font, comme dit le proverlMi. habit de velours et ventre de son. On est étonné, dans ces mont;ignes, de voir de grands garronsforts commedes hommes avoircncore la V(»ix aiguë et le menton sans barbe, et de grandes filles, d'ailleurs très- formées, n'avoir aucun signe périodi(|Uc de leur sexe. Différence qui me parait venir uniquement de ce (juc, dans la simplicité de leurs mirurs , lenr imagination, plus longtemps paisible et calme, fait plus tard fermenter leur Mng, ft rend leur temi>éranient nioiits précoce-

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