‹ Émile (volume 2)Chapitre 104 sur 240 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

iiitnl est susceptible n'est pas l'amour, c'est ramilic. Le premier acte de son imagination naissante est de lui apprendre qu'il a des semblables, et l'espèce l'affecte avant le sexe. Voilà donc un autre avantage de l'innocence prolongée : c'est de profiter de la sensibilité naissante pour jeter dans le cœur du jeune adolescent les premières semences de l'humanité. Avantage d'autant plus précieux, que c'est le seul temps de la vie où les mêmes soins puissent avoir un vrai succès.

J'ai toujours vu que les jeunes gens corrompus de bonne heure , cl livrés aux femmes et à la débauche, étaient inhumains et cruels ; la fougue du tempérament les rendait impatients , vindicatifs, furieux : leur imagination, pleine d'un seul objet, se refusait ;» tout le reste; ils ne connaissaient ni pitié ni miséricorde; ils auraient sacrifié père , mère , et l'univers entier , au moindre de leurs plaisirs. Au contraire, un jeune homme élevé dans une heureuse smiplicité est porté par les premiers mouvements de la nature vers les passions tendres et affectueuses : son cœur compatissant s'émeut sur les peines de ses semblables; il tressaillit d'aise quand il revoit son camarade , ses bras savent trouver des étreintes caressantes , ses yeux savent verser des larmes d'attendrissement ; il est sensible à la honte de déplaire , au regret d'avoir offensé. Si l'ardeur du sang qui s'enflamme le rend vif, emporté, colère, on voit le moment d'après toute la bonté de son cœur dans l'effusion de son repentir; il pleure, il gémit sur la blessure qu'il a faite ; il voudrait au prix de son sang racheter celui qu'il a versé ; tout son emportement s'éteint , toute sa fierté s'humilie devant le sentiment de sa faute. Est-il offensé lui-même ; m fort de sa fureur , une excuse , un mot le désarme ; il pardonne les torts d'autrui d'aussi bon cœur qu'il répare les siens. L'adolescence n'est l'âge ni de la vengeance ni de la haine ; elle est celui 0ij|ft commisération , de la clémence , de la générosité. Oui , je le Jntîens , et je ne crains point d'être démenti par l'expérience , m enfant qui n'est pas mal né , et qui a conservé jusqu'à vingt ans son innocence, est à cet âge le plus généreux , le meilleur, le plus aimant et le plus aimable des hommes. On ne vous a jamais rien dit de semblable ; je le crois bien , vos philosophes , élevés dans toute la corruption des rolléges , n'ont garde de savoir cela. . C'est la faiblesse de l'homme qui le rend sociable ; ce sont nos ■iscres communes qui portent nos cœurs à rinimanité : nous ne

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lui devrions rien si nous n'étions pas hommes. Tout attachement est un signe d'insufrisance: si chacun de nous n'avait nul besoin des autres, il ne songerait guère à s'unir à eux*. Ainsi de notre infirmité même naît notre frêle bonheur. Un être vraiment heureux est un être solitaire; Dieu seul jouit d'un bonheur absolu : mais qui de nous en a l'idée ? Si quelque être imparfait pouvait se suffire à lui-même, de quoi jouirait-il, selon nous? Il serait seul, il serait misérable. Je ne conçois pas que celui qui n'a besoin de rien puisse aimer quelque chose : je ne conçois pas que celui qui n'aime rien puisse être heureux.

Il suit de là que nous nous attachons à nos semblables moins par le sentiment de leurs plaisirs que par celui de leurs peines; car nous y voyons bien mieux l'identité de notre nature et les garants de leur attachement pour nous. Si nos besoins communs nous unissent par intérêt, nos misères communes nous unissent par affection. L'aspect d'un homme heureux inspire aux autres moins d'amour que d'envie; on l'accuserait volontiers d'usurper un droit qu'il n'a pas , en se faisant un bonheur exclusif; et l'araour-propre souffre encore en nous faisant sentir que cet homme n'a nul besoin de nous. Mais qui est-ce qui ne plaint pas le malheureux qu'il voit souffrir? Qui est-ce qui ne voudrait pas le délivrer de ses maux, s'il n'en coûtait qu'un souhait pour cela? L'imagination nous met à la place du misérable plutôt qu'à celle de l'homme heureux ; on sent que l'un de ces états nous touche de plus près que l'autre. La pitié est douce , parce qu'en se mettant à la place de celui (pii souffre, on sent pourtant le plaisir de ne pas souffrir comme lui. L'envie est amère , en ce que l'aspect d'un homme heureux , loin de mettre l'envieux à sa place , lui donne le regret de n'y pas être. Il semble que l'un nous exempte des maux qu'il souffre , cl que l'autre nous ôte les biens dont il jouit.

Voulez-vous donc exciter et nourrir dans le cœur d'un jeune homme les premiers mouvements de la sensibilité naissante , et tourner son caractère vers la bienfaisance et vers la bonté ; n'allez point faire germer en lui l'orgueil, la vanité, l'envie, par la trompeuse image du bonheur des hommes ; n'exposez point d'abord à ses yeux la pompe des cours, le faste des palais, l'attrait des spectacles ; ne le promenez point dans les cercles , dans les bril-

* [Omnif in imhecillitale tst gratta et caritas. <".ic. . «le Nat. IVor.. I , ♦41.

laiil<'s .issemblécs ; ne lui monlrcz l'exlcricur de la granJe société qu'après l'avoir mis en état de l'apprécier en elle-même. Lui montrer le monde avant qu'il connaisse les hommes , ce n'est pas le former; c'est le corrompre : ce n'est pas l'instruire; c'est le tromper.

Les hommes ne sont naturellement ni rois, ni grands, ni courtisans, ni riches ; tous sont nés nus et pauvres, tous sujets aux misères de la vie , aux chagrins , aux maux , aux besoins, aux douleurs de toute espèce; enfin tous sont condamnés à la mort. Voilà |ui est vraiment de l'homme; voilà de quoi nul mortel n'est mpt. Commencez donc par étudier de la nature humaine ce qui ( n est inséparable , ce qui constitue le mieux l'humanité.

\ seize ans l'adolescent sait ce que c'est que souffrir , car il a ffcrl lui-même ; mais à peine sait-il que d'autres êtres souffrent -^i : le voir sans le sentir n'est pas le savoir , et , comme je l'ai ■entfois, l'enfant n'imaginant point ce que sentent les autres ne ronnail de maux que les siens : mais quand le premier développement des sens allume en lui le feu de l'imagination , il commence à se sentir dans ses semblables, à s'émouvoir de leurs plain- Ifs , et à souffrir de leurs douleurs. C'est alors que le triste tableau de l'humanité souffrante doit porter à son cœur le premier attendrissement qu'il ait jamais éprouvé.

Si ce moment n'est pas facile à remarquer dans vos enfants, à qui vous en prenez- vous ? Vous les instruisez de si bonne heure à jouer |p sentiment, vous leur en apprenez sitôt le langage, que, i)arlanl toujours sur le même ton , ils tournent vos leçons contre vous- ■léme, et ne vous laissent nul moyen de distinguer quand , cesnnl de mentir, ils commencent à sentir ce qu'ils disent. .Mais voyez mon Kmile; à l'àgc où je l'ai conduit il n*a ni senti ni menti, int de savoir ce que c'est qu'aimer, il n'a dit à personne , Je is aime bien: on ne lui a point prescrit la contenance qu'il dc- 1 1 prendre en la chambre de son |)ère , de sa mère ou de son gou- • rneur malade; on ne lui a point montré l'art d'affecter la tris- ''•>se qu'il n'avait pas. Il n'a feint de pleurer sur la mort de périme ;car il ne sait ce que c'est que mourir. Li morne insensibihit; il a dans le cceur est aussi dans ses manières. Indifférent à tout, rs à lui-même, comme tous les autres enfants , il ne prend inlc- ' i personne ; tout ce qui le distingue est qu'il ne veut point paire en prendre, et qu'il n'e«t pas faux comme eux.

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Emile, ayant peu refléchi sur les êtres sensibles, saura tard ce que c'est que souffrir et mourir. Les plaintes et les cris commenceront d'agiter ses entrailles , l'aspect du sang qui coule lui fera détourner les yeux ; les convulsions d'un animal expirant lui donneront je ne sais quelle angoisse avant qu'il sache d'où lui viennent ces mouvements. S'il était resté stupide et barbare , il ne les aurait pas ; s'il était plus instruit , il en connaîtrait la source : il a déjà trop comparé d'idées pour ne rien sentir , et pas assez pour concevoir ce qu'il sent.

Ainsi naît la pitié , premier sentiment relatif qui touche le cœur humain selon l'ordre delà nature. Pour devenir sensible et pitoyable , il faut que l'enfant sache qu'il y a des êtres semblables à lui qui souffrent ce qu'il a souffert , qui sentent les douleurs qu'il a senties , et d'autres dont il doit avoir l'idée , comme pouvant les sentir aussi. En effet, comment nous laissons-nous émouvoir à la pitié, si ce n'est en nous transportant hors de nous et nous identifiant avecl' animal souffrant , en quittant , pour ainsi dire, notre être pour prendre le sien.? Nous ne souffrons qu'autant que nous jugeons qu'il souffre; ce n'est pas dans nous , c'est dans lui que nous souffrons. Ainsi nul ne devient sensible que quand son imagi nation s'anime, et commence à le transporter hors de lui.

Pour exciter et nourrir cette sensibilité naissante , pour la gu deret la suivre dans sa pente naturelle, qu'avons-nous donc à fairf si ce n'est d'offrir au jeune homme des objets sur lesquels puisse agir la force expansive de son cœur, qui le dilatent , qui retendent sur les autres êtres, qui le fassent partout retrouver hors de lui; d'o carter avec soin ceux qui le resserrent, le concentrent, et tendent li ressort du moi humain ; c'est-à-dire , en d'autres termes , d'exci ter en lui la bonté , l'humanité, la commisération, la bienfaisance toutes les passions attirantes et douces qui plaisent naturellomen aux hommes, et d'empêcher de naître l'envie, la convoitise , 1. haine, toutes les passions repoussantes et cruelles , qui rendent pour ainsi dire, la sensibilité non-seulement nulle, mais Dégativj|i et font le tourment de celui qui les éprouve ?

Je crois pouvoir résumer toutes les réflexions précédentes fB deux ou trois maximes précises , claires , el faciles à saisir. ^

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