‹ Émile (volume 2)Chapitre 105 sur 240 · LIVRE IV. 2àâ · texte numérisé non relu

LIVRE IV. 2àâ

PREHIKRE MAMME.

MU . -i (jrt--. dans le caur humain de se mettre à la place des gens qui «ont plus heureux que nous , mais seulement de ceux ({ui sout plus k |)taindre.

•'S l'on trouve des exceptions à cette maxime, elles sont plus apparentes que réelles. Ainsi l'on ne se met pas à la place du riche ou du grand auquel on s'attache ; même en s'attachant sincèrement, on ne fait que s'approprier une partie de son bien-être. Quelquefois on l'aime dans ses malheurs : mais, tant qu'il prospère, il n'a de véritable ami que celui qui n'est pas la dupe des apparences , et qui le plaint plus qu'il no l'onvio, malgré sa prospérité.

On est touché du bonheur de certain ^ . lai:-, par exemple, de la Tie champêtre et pastorale. I.e charme de voir ces bonnes gens heureux n'est point empoisonné par l'envie , on s'intéresse à eux véritablement. Pourquoi cela ? parce qu'on se sent maître de descendre à cet état de paix et d'innocence , et de jouir de la même félicité : c'est un pis-aller qui ne donne que des idées agréables, attendu qu'il suffit d'en vouloir jouir pour le pouvoir. Il y a toujours du plaisir à voir ses ressources, à contempler son propre bien , même quand on n'en veut pas user.

Il suit de là que , pour porter un jeune homme à l'humanité , loin de lui faire admirer le sort brillant des autres , il faut le lui montrer par les côtés tristes, il faut le lui faire craindre. Alors, par une conséquence évidente , il doit se frayer une roule au bon-

ir , qui ne soit sur les traces de personne.

DEUXIÈ.\1E .HAXLME.

On ne plaint januis dans autrui <|ue les maux dont on ne se croit pas exempt soi-même.

A"// i'intirti innli, tni>if'ris sttri-nrrtri' d'iSCO,

.ENEID., 1, 634.

foneconnai» ti>ii lit- m iil-iu , m ■^i jmommj i , de si touchant ,de . rai , que ce vers-là.

l''>urquoi les rois sont-ils sans pitié pour leurs sujets.' c'est qu'ils nptenl de n'étrejamais hommes. Pourquoi les riches sont-ils si ; s envers les pauvres .' c'est qu'ils n'ont pas jjour de le devenir, irquoi la noblesse a-t-elle un si grand mépris pour le peuple.^ >t qu'un noble ne sera jamais roturier. Pourquoi les Turcs sont-

ilsgcnéialeraent plus liumains , plus hospilaliors que nous ? c'est que, dans leur gouvernement tout à fait arbitraire , la grandeur et la fortune des particuliers étant toujours précaires et chancelantes , ils ne regardent point l'abaissement et la misère comme un état étranger à eux ' ; chacun peut être demain ce qu'est aujourd'hui celui qu'il assiste. Cette réflexion , qui revient sans cesse dans les romans orientaux, donne à leur lecture je ne sais quoi d'attendrissant que n'a point tout l'apprêt de notre sèche morale. N'accoutumez donc pas votre élève à regarder du haut de sa gloire les peines des infortunés , les travaux des misérables , et n'espérez pas lui apprendre à les plaindre , s'il les considère comme lui étant étrangers. Faites-lui bien comprendre que le sort de ces malheureux peut être le sien, que tous leurs maux sont sous ses pieds, que mille événements imprévus et inévitables peuvent l'y plonger d'un moment à l'autre. Apprenez-lui à ne compter ni sur la naissance , ni sur la santé, ni sur les richesses ; montrez-lui toutes les vicissitudes de la fortune ; cherchez-lui les exemples toujours trop fréquents de gens qui , d'un état plus élevé que le sien, sont tombés au-dessous de celui de ces malheureux : que ce soit par leur faute ou non , ce n'est pas maintenant de quoi il est question; sait-il seulement ce que c'est que faute .' N'empiétez jamais sur l'ordre de ses connaissances , et ne l'éclairez que par les lumières qui sont à sa portée : il n'a pas besoin d'être fort savant pour sentir que toute la prudence humaine ne peut lui répondre si dans une heure il sera vivant ou mourant; si les douleurs de la néphrétique ne lui feront point grincer les dents avant la nuit ; si dans un mois il sera riche ou pauvre ; si dans un an peut-être il ne ramera point sous le nerf de bœuf dans les galères d'Alger. Surtout n'allez pas lui dire tout cela froidement comme son catéchisme ; qu'il voie , qu'il sente les calamités humaines : ébranlez , effrayez son imagination des périls dont tout homme est sans cesse environné ; qu'il voie autour de lui tous ces abimes , et qu'à vous les entendre décrire il se presse , contre vous de peur d'y tomber. Nous le rendrons timide et poltron, direz-vous. Nous verrons dans la suite ; mais, quant à présent, commençons par le rendre humain ; voilà surtout ce qui nous importe.

iS ' Cela parait changer un peu maintenant -. les état» semblent devenlf ^j

pins fixe», cl les homme» deviennent aussi plus dur».

Page 1