‹ Émile (volume 2)Chapitre 106 sur 240 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

THUISIÈME MAXU1£.

pitié iju'oii a du mal dautnii ne se mesure pas sur la quantité «le ce mal , mais sur le sentiment qu'on prête à ceux qui le souffrent.

On ne plaint un malhcureus qu'autant qu'on croit qu'il se trouve , plaindre. Le sentiment physique de nos maux est plus borné qu'il ne semble; mais c'est par la mémoire qui nous en fait sentir la continuité , c'est par l'imagination qui les étend sur l'avenir, qu'ils nous rendent vraiment à plaindre. Voilà , je pense , une dt's causes qui nous endurcissent plus aux maux des animaux qu'à ceux des hommes .quoique la sensibilité commune dut également nous identifier avec eux. On ne plaint guère un cheval de charretier dans son écurie , parce qu'on ne présume pas qu'en mangeant son foin il songe aux coups qu'il a reçus et aux fatigues qui l'attendent. Oq ne plaint pas non plus un mouton qu'on voit paitre , quoiqu'on sache qu'il sera bientôt égorgé, parce qu'on juge qu'il ne prévoit pas son sort. Par extension l'on s'endurcit ainsi sur le sort des hommes ; et les riches se consolent du mal qu'ils font aux pauvres, en les supposant assez stupides pour n'en rien sentir. En général je juge du prix que chacun met au bonheur de ses semblables par le cas qu'il parait faire d'eux. Il est naturel qu'on fasse bon marché du bonheur des gens qu'on méprise. Ne vous étonnez donc plus ai les politiques parlent du peuple avec tant de dédain , ni si la plupart des philosophes affectent de faire l'homme si méchant.

C'est le peuple qui compose le genre humain ; ce qui n'est pas peuple est si peude chose, que ce n'est pas la peine de le compter. L'homme est le même dans tous les états : si cela est , les états les plus nombreux méritent le plus de respect. Devant celui qui pense, toutes les distinctions civiles disparaissent : il voit les mêmes passions , les mêmes sentiments dans le goujat et dans l'homme illustre ; il n'y discerne que leur langage , qu'un coloris plus ou moins apprêté ; et si quelque différence essentielle les distingue , elle est ao préjudice des plus dissimulés. Le peuple se montre tel qu'il est, et n'est pas aimable : mais il faut bien que les gens du monde se déguisent; s'ils se montraient tels qu'ils sout , ils feraient horreur.

Il y a , disent encore nos sages , même dose de bonheur et de peine dans tous les états. Maxime aussi funeste qu'insoutenable ; car si tous sont également heureux , qu'ai-je besoin de m'inconinoder pour personne ? Que chacun reste comme il est ; que l'esclave

soit maltraité , que l'inlinnc souffre , que le gueux périsse ; il n'y a rien à gagner pour eux à changer d'étif . Ils font l'énuméralion des peines du riche , et naonlrent l'inanilc de ses vains plaisirs : quel grossier sophisme ! les peines du riche ne lui viennent point de son état, mais de lui seul, qui en abuse. Fùt-il plus malheureux que le pauvre même , il n'est point à plaindre , parce que ses maux sont tous son ouvrage , et qu'il ne tient qu'il lui d'être heureux. Mais la peine du misérable lui vient des choses , de la rigueur du sort qui s'appesantit sur lui. Il n'y a pointd'habitude qui lui puisse ôler le sentiment physique de la fatigue , de l'épuisement , de la faim : le bon esprit ni la sagesse ne servent de rien pour l'exempter des maux de son état. Que gagne Épictète de prévoir que son maître va lui casser la jambe .^ la lui casse-t-il moins pour cela ? i a par-dessus son mal le mal de la prévoyance. Quand le peuple serait aussi sensé que nous le supposons stupide, que pourrait-il être autre que ce qu'il est.' que pourrait-il faire autre que ce qu'il fait ? Étudiez les gens de cet ordre , vous verrez que , sous un autre langage , ils ont autant d'esprit et plus de bon sens que vous. Respectez donc votre espèce ; songez qu'elle est composée essentiellement (le la collection des peuples ; que quand tous les rois et tous les philosophes en seraient ôtés , il n'y paraîtrait guère , et que les choses n'en iraient pas plus mal. En un mot , apprenez à votre élève à aimer tous les hommes , et même ceux qui les dôprisent; faites en sorte qu'il ne se place dans aucune classe , mais qu'il se retrouve dans toutes : parlez devant lui du genre humain avec attendrissement , avec pitié même , mais jamais avec mépris Homme , ne déshonore point l'homme.

C'est par ces routes et d'autres semblables, bien contraires à celles qui sont frayées, qu'il convient de pénétrer dans le cœur du jeune adolescent pour y exciter les premiers mouvements de la nature, le développer et l'étendre sur ses semblables; à quoi j'ajoute qu'il importe do mêler à ces mouvements le moins d'intérêt personnel qu'il est possible : surtout point de vanité, point d'émulation , point de gloire , point de ces sentiments qui nous forcent de nous comp;u"er aux autres ; car ces comparaisons ne se font jamais sims qtieUjue impression do haine contre ceux qui nous disputent la préférence , ne fût-ce que dans notre propre estime. .\lors il faut s'aveugler ou s'irriter, être un méchant ou un sol : lAchons d'éviter cette alternative. Ces passions si dangereuses nal-

LIVKt IV. 259

t root tôt ou tard, me dit-ou , malgré nous. Je ne le nie pas ; chaque hose a son temps et son lieu ; je dis seulement qu'on ne doit pas ;iraider à uaitre.

Voilà l'esprit de la méthode qu'il faut se prescrire. Ici les exem- ^s et les détails sont inutiles , parce qu'ici commence la division : esque infinie des caractères , et que chaque exemple que je donrais ne conviendrait pas peut-être à un sur cent raille. C'est à cet -e aussi que commence, dans l'habile maître, la véritable fonc- >n de l'observateur et du philosophe qui sait l'art de sonder les a-urs en travaillant à les former. Tandis que le jeune homme ne songe point encore à se contrefaire, et ne l'a point encore appris, à chaque objet qu'on lui présente on voit dans son air, ms ses yeux , dans son geste , l'impression qu'il en reçoit ; on * sur son visage tous les mouvements de son àme : à force de 5 épier on parvient à les prévoir , et enfin à les diriger. On remarque en général que le sang , les blessures , les cris , les gémissements , l'appareil des opérations douloureuses , et tout ce qui porte aux sens des objets de souffrance, saisit plus tôt et plus généralement tous les hommes. L'idée de destruclioii . étant plus composée , ne frappe pas de même; l'image de la morl touche plus lard et plus faiblement, parce que nul n'a par devers soi l'expérience de mourir : il faut avoir vu des cadavres pour sentir les angoisses des agonisants. Mais quand une fois cette image s'est bien formée dans notre esprit , il n'y a pomt ae spectacle plus horrible à nos yeux , soit à cause de l'idée de destruction totale qu'elle donne alors par les sens , soit parce que, sachant que ce moment est inévitable pour tous les hommes, on «e sent plus vivement affecté d'une situation à la(juplie on est sûr de ne pouvoir échapper.

Ces impressions diverses ont leurs modificaliou» tl kui» il«'- - lés , qui dépendent du caractère particulier de chaque individu si de ses habitudes antérieures ; mais ciles sont universelles, el oui n'en ç^t tout à fait exempt. Il en est Je plus tardives cl de moins générales, qui sont plus propres aux âmes sensibles . ce sont celles qu'on reçoit des peines morales , des douleurs intei - Des , des afflictions , des langueurs , de la tristesse. Il y a des ^ns qui ne savent être émus que par des cris et des pleurs ; le» k>ngs et sourds gémissements d'uo cœur serré de détresse ne leur ■lit jamais arraché des soupirs ; jamais l'aspect d'une rontenancr-

260 KMILK.

abattue , duii visage hâve et plombé , d'un œil itciiil et qui liC peut plus pleurer, ne les fit pleurer eux-mêmes; les maux de l'cime ne sont rien pour eux : ils sont jugés, la leur ne sent rien ; n'attendez d'eux que rigueur inflexible , endurcissement , cruauté. Ils pourront être intègres et justes, jamais cléraenls, généreux , pitoyables. Je dis qu'ils pourront être justes , si toutefois un homme peut l'être quand il n'est pas miséricordieux.

Mais ne vous pressez pas déjuger les jeunes gens par cette règle , surtout ceux qui , ayant été élevés comme ils doivent l'être , n'ont aucune idée des peines morales qu'on ne leur a jamais fait éprouver; car, encore une fois, ils ne peuvent plaindre que les maux qu'ils connaissent ; et cette apparente insensibilité , qui ne vient que d'ignorance , se change bientôt en attendrissement , (|uand ils commencent à sentir qu'il y a dans la vie humaine mille douleurs qu'ils ne connaissaient pas. Pour mon Emile , s'il a eu de la simplicité et du bon sens dans son enfance, je suis bien sur qu'il aura de l'àme et de la sensibilité dans sa jeunesse; car la vérité des sentiments tient beaucoup à la justesse des idées.

Mais pourquoi le rappeler ici? Plus d'un lecteur me reprochera sans doute l'oubli de mes premières résolutions , et du bonheur constant que j'avais promis à mon élève. Des malheureux , des mourants, des spectacles de douleur et de misère ! quel bonheur, quelle jouissance pour un jeune cœur qui nait à la vie! Son trisie instituteur , qui lui destinait uiie éducation si douce , ne le fait naître que pour souffrir. Voilà ce qu'on dira : que m'importe? j'ai promis de le rendre heureux , non de faire qu'il iwrùt rétro. Est-ce ma faute si, toujours dupe de l'apparence , vous la prenez, pour la réalité ?

Prenons deux jeunes gens sortant de la première éducation , et entrant dans le monde par deux portes directement opposées. L'une monte tout à coup sur l'Olympe, et se répand dans la plus brillante société; on le mène à la cour , chez les grands, chez les riches , chez les jolies femmes. Jo le suppose fêté partout , et je n'examine pas l'effet de cet accueil sur sa raison ; je suppose qu'elle y résiste. Les plaisirs volent au-devant de lui, tous les jours de nouvomx objets l'amusent; il se livre à tout avec «mi intérêt qui vous séduit. Vous le voyez attentif , empressé , curieux ; sa première admiration vous fraooe : vous l'estimez con-

LIVRK IV. 2«I

!il : mais voyez l'état de son âme ; vous croyez qu'il jouit ; moi,

crois qu'il souffre.

Qu'aperroit-il d'abord en ouvrant les yeux? des multitudes de , : t-lendus biens qu'il ne connaissait pas, et dont la plupart , n'étant qu'un moment à sa portée , ne semblent se montrer à lui que ' oiir lui donner le regret d'en être privé. Se promène-t-il dans un

lais , vous voyez à son inquiète curiosité qu'il se demande pourvoi sa maison paternelle n'est pas ainsi. Toutes ses questions \ ous disent qu'il se compare sans cesse au maître de cette mai-

n ; et tout ce qu'il trouve de mortifiant pour lui dans ce paral-

lo aiguise sa vanité en la révoltant. S'il rencontre un jeune homme mieux rais que lui , je le vois murmurer en secret contre i'.ivarice de ses parents. Est-il plus paré qu'un autre , il a ladou> hnir de voir cet autre l'effacer ou par sa naissance ou par son es- (>rit , et toute sa dorure humiliée devant un simple habit de drap. Brille-t-il seul dans une assemblée ; s'élère-t-il sur la pointe du |iied pour être mieux vu; qui est-ce qui n'a pas une disposition -••crête à rabaisser l'air superbe et vain d'un jeune fat.» Tout s'u-

t bientôt comme de concert ; les regards inquiétants d'un homme rave, les mots railleurs d'un caustique , ne tardent pas d'arriver l'isqu'à lui ; et, ne fût-il dédaigné que d'un seul homme , le mépris de cet homme empoisonne à l'instant les applaudissements (les autres.

Donnons-lui tout , prodiguons-lui les agréments , le mérite ;

l'il soit bien fait, plein d'esprit, aimable . il sera recherché des Mmmes; mais en le recherchant avant qu'il les aime, elles le rendront plutôt fou qu'amoureux : il aura de bonnes fortunes , mais il n'aura ni transports ni passion pour les goûter. Ses désirs toujours prévenus n'ayant jamais le temps de naitre au sein des ftlaisirs , il ne sent que l'ennui de la gêne : le sexe fait pour le hontiour du sien le dégoûte et le rassasie même avant qu'il le connaisse; s'il continue à le voir, ce n'est plus que par vanité; et ipiand il s'y attacherait par un goût véritable , il ne sera pas seul

une, seul brillant, seul aimable, et ne trouvera pas toujours i ins ses maîtresses des prodiges de fidélité.

Je ne dis rien des tracasserie» , des trahisons , des noircfliirs , des repentirs de toute espèce inséparables d'une pareille vie. LVx- [»<^ripnce du monde en dégoûte, on le sait : je ne parle que des cu- "iig atlaché« à la première illusion.

Quel contraste pour celui qui , renfermé jus(|uici dans le sein de sa famille et de ses amis, s'est vu l'unique objet de toutes leurs attentions , d'entrer tout à coup dans un ordre de choses où il est compté pour si peu ; de se trouver comme noyé dans une sphère étrangère, lui qui fit si longtemps le centre de la sienne! Que d'affronts , que d'humiliations ne faut-il pas qu'il essuie , avant de perdre , parmi les inconnus , les préjugés de son importance pris et nourris parmi les siens ! Enfant , tout lui cédait, tout s'empressait autour de lui : jeune homme , il faut qu'il cède à tout le monde; ou, pour peu qu'il s'oublie et conserve ses anciens airs , que de dures leçons vont le faire rentrer en lui-même ! L'habitude d'obtenir aisément les objets de ses désirs le porte à beaucoup désirer , et lui fait sentir des privations continuelles. Tout ce qui le flatte le tente ; tout ce que d'autres ont , il voudrait l'avoir : il convoite tout, il porte envie à tout le monde , il voudrait dominer partout ; la vanité le ronge , l'ardeur des désirs effrénés enflamme son jeune cœur; la jalousie et la haine y naissent avec eux ; toutes les passions dévorantes y prennent à la fois leur essor ; il en porte l'agitation dans le tumulte du monde ; il la rapporte avec lui tous les soirs; il rentre mécontent de lui et des autres; il s'endort plein de mille vains projets , troublé de mille fantaisies ; et son orgueil lui peint jusque dans ses songes les chimériques biens dont le désir le tourmente, et qu'il ne possédera de sa vie. Voilà votre élève : voyons le mien.

Si le premier spectacle qui le frappe est un objet de tristesse , le premier retour sur lui-mimo est un sentiment de plaisir. En voyant de combien de maux il est exempt , ii se sent plus heureux qu'il ne pensait l'être. Il partage les peines de ses semblables , mais ce partage est volontaire et doux. Il jouit à la fois de la pitié qu'il a pour leurs maux , et du bonheur qui l'en exempte ; il se sent dans cet état de force qui nous clend au delà de nous , et nous fait porter ailleurs l'activité superflue à notre bien-élre. Pour plaindre le mal d'autrui , sans doute il faut le connaître ; mais il ne faut pas le sentir. Quand on a souffert , ou qu'on craint de souffrir, on plaint ceux qui souffrent; mais tandis qu'on soulfre, on ne plaint que soi. Or si, tous étant assujettis aux misères de la vie , nul n'accorde aux autres que la sensibilité dont il n'a pas actuellement besoin pour lui-même , il s'ensuit que la oooimisération doit être un sentiment très-doux , puisqu'elle dépose eu

LIVRK IV. 963

notre faveur , et qu'au contraire un homme dur est toujours mallieureur, puisque l'état de son cœur ne lui laisse aucune sensibilité surabondante qu'il puisse accorder aux peines d'autrni.

Nous jugeons trop du bonheur sur les apparences : nous le supposons où il est le moins ; nous le cherchons où il ne saurait être : la gaieté n'en est qu'un signe très-équivoque. Un homme gai n'est souvent qu'un infortuné qui cherche à donner le change aux autres , et à s'étourdir lui-même. Ces gens si riants , si ouverts , si sereins dans un cercle , sont presque tous tristes et grondeurs chez < ux , et leurs domestiques portent la peine de l'amusement qu'ils lionnent à leurs sociétés. Le vrai contentement n'est ni gai ni fo- ! lire ; jaloux d'un sentiment si doux , en le goûtant on y pense , on le savoure , on craint de l'évaporer. Un homme vraiment heureux ne parle guère et ne rit guère; il resserre, pour ainsi dire, lo bonheur autour de son cœur. Les jeux bruyants , la turbulente joie , voilent les dégoûts et l'ennui. Mais la mélancolie est amie de I volupté : l'attendrissement et les larmes accompagnent les plus louces jouissances, et l'excessive joie elle-même arrache plutôt des pleurs que des ris.

Si d'abord la multitude et la variété des amusements parait contribuer au bonheur, si l'uniformité d'une vie égale parait d'abord ennuyeuse , en y regardant mieux on trouve , au contraire , que la pins douce habitude de l'âme consiste dans une modération de l'iui.ssance qui laisse peu île prise au désir et au dégoût. L'inquiét iide (les désirs produit la curiosité , l'inconstance ; le vide des turbulents plaisirs produit l'ennui. On ne s'ennuie jamais de son étal (juand on n'en connaît point de plus agréable. De tous les hommes Ju monde , les sauvages sont les moins curieux et les moins ennuyés ; tout leur est indifférent : ils ne jouissent pas des choses , mais d'eux ; ils passent leur vie à ne rien faire , et ne s'ennuienl jamais.

L'homme du monde est tout entier dans son masque. N'étant presque jamais en lui-même, il y est toujours étranger, et mal i son aise quand il est forcé d'y rentrer. Ce qu'il est n'est rien , ce ipi'il parait est tout pour lui.

Je ne puis m'empécher de me représenter , sur le visage du jeune l»r»mme dont j'ai parlé ci-devant, je ne sais quoi d'impertinent , ;le doucereux , d'affecté , qui déplaît , qui rebute les gens unis; el lur celui (lu mien , une physionomie intéressante et simple , qui

montre le contentement, la véritable sérénité de l'âine ; qui inspire l'estime, la confiance, et qui semble n'attendre que l'épanchemcnt de l'amitié pour donner la sienne à ceux qui l'approchent. On croit que la physionomie n'est qu'un simple développement de traits déjà marqués par la nature. Pour moi , je penserais qu'outre ce développement, les traits du visage d'un homme viennent insensiblement à se former et prendre de la physionomie par l'impression fréquente et habituelle de certaines affections de l'àme. Ces affections se marquent sur le visage , rien n'est plus certain; et quand elles tournent en habitude, elles y doivent laisser des impressions durables. Voilà comment je conçois que la physionomie annonce le caractère, et qu'on peut quelquefois juger de l'un par l'autre, sans aller chercher des explications mystérieuses qui supposent des connaissances que nous n'avons pas.

Un enfant n'a que deux affections bien marquées , la joie et la douleur : il rit ou il pleure ; les intermédiaires ne sont rien pour lui ; sans cesse il passe de l'un de ces mouvements à l'autre. Celle alternative continuelle empêche qu'ils ne fassent sur son visage aucune impression constante , et qu'il ne prenne de la physionomie : mais dans l'âge où, devenu plus sensible, il est plus vivement ou plus constamment affecté , les impressions plus profondes laissent des traces plus difficiles à détruire; et de l'étal habituel de l'âme résulte un arrangement de traits que le temps rend ineffaçables. Cependant il n'est pas rare de voir des hommes changer de physionomie à différents âges. J'en ai vu plusieurs dans ce cas ; et j'ai toujours trouvé que ceux que j'avais pu bien observer et suivre avaient aussi change de passions habituelles. Cette seule observation , bien confirmée , me i)araitrait décisive , et n'est pas déplacée dans un traité d'éducation , où il importe d'apprendre à juger des mouvements de l'àme par les signes extérieurs.

Je ne sais si , pour n'avoir pas appris à imiter des manières de convention et à feindre des sentiments qu'il n'a pas , mon jeune homme sera moins aimable , ce n'est pas de cela qu'il s'agit ici : je sais seulement qu'il sera plus aimant ; et j'ai bien de la peine à croire que celui qui n'aime que lui puisse assez bien se déguiser pour plaire autant que celui qui tire de son attachement pour les autres un nouveau sentiment de bonheur. Mais quant à ce sentiment même , je crois en avoir assez dit pour guider sur ce point un lecteur raisonnable, et montrer que jonc mosuis pas contredH.

LIVRB IV. Mft

Je reviens donc à ma méthode, et je dis : Quand lage critique .ii|»rochc, offrez aux jeunes gens des spectacles qui les retiennent, non des spectacles qui les excitent : donnez le change à leur .....igination naissante par des objets qui, loin d'enflammer leurs -'MIS , en répriment l'activité. Éloignez-les des grandes villes , où 1 1 parure et l'immodestie des femmes hâte et prévient les leçonsde 1 1 nature, oii tout présente à leurs yeux des plaisirs qu'ils ne doiit conuaitre que quand ils sauront les choisir. Ramenez-les dans is premières habitations, où la simplicité champêtre laisse les -sions de leur âge se développer moins rapidement : ou si leur it pour les arts les attache encore à la ville , prévenez en eux , " ce goût même , une dangereuse oisiveté. Choisissez avec soin i-s sociétés , leurs occupations , leurs plaisirs : ne leur montrez ■ des tableaux touchants , mais modestes , qui les remuent sans -éduire , et qui nourrissent leur sensibilité sans émouvoir leurs -. Songez aussi qu'il y a partout quelques excès à craindre, [lie les passions immodérées font toujours plus de mal qu'on •I veut éviter. Il ne s'agit pas de faire de votre élève un gardei tde, un frère de la charité, d'affliger ses regards par des ob- , ■ > continuels de douleurs et de souffrances , de le promener d'infirme en infirme, d'hôpital en hôpital, et de la Grève aux prisons : il faut le toucher et non Tendu.'-cir à l'aspect des misères humaines. Longtemps frappé des mêmes spectacles , on n'en it plus les impressions; l'habitude accoutume à tout ; ce qu'on ' trop on ne l'imagine plus, et ce n'est que l'imagination qui is fait sentir les maux d'autrui : c'est ainsi qu'à force de voir irir et souffrir, les prêtres et les médecins deviennent irapiibles. Que votre élève connaisse donc le sort de l'homme et misères de ses semblables ; mais qu'il n'en soit pas trop sout le témoin. Un seul objet bien choisi , et montré dans un jour venable, lui donnera pour un mois d'attendrissement et de '• xions. Ce n'est pas tant ce qu'il voit, que son retour sur ce lia vu , qui détermine le jugement qu'il en porte ; et l'impres- I durable qu'il reçoit d'un objet lui virnt moins de l'objet me, que du point de vue sous lequel on le porte à se le rapr. C'est ainsi qu'en ménageant les exemples, les leçons, les i.:es, vous éraousserez longtemps l'aiguillon des sens, et don» ri'zlechangeàla nature ensuivant ses propres directions. A mesure qui! ac(|uiert des lumière!* , choisissez de^ idées qui

iga ÉMiLi:.

s'y rapportent; à mesure que ses désirs s'allument, choisissez des tableaux propres à les réprimer. Un vieux militaire qui s'est distingué par ses mœurs autant que par son courage m'a raconté que , dans sa première jeunesse , son père , homme de sens , mais très-dévot, voyant son tempérament naissant le livrer aux femmes , n'épargna rien pour le contenir ; fnais enfin , malgré tous ses soins , le sentant prêt à lui échapper , il s'avisa de le mener dans un hôpital de véroles, et, sans le prévenir de rien, le fit entrer dans une salle où une troupe de ces malheureux expiaient, par un traitement effroyable, le désordre qui les y avait exposés. A ce hideux aspect, qui révoltait à la fois tous les sens, le jeune homme faillit à se trouver mal. « Va , misérable débauché , lui dit n alors le père d'un ton véhément , suis le vil penchant qui t'en- « traîne; bientôt tu seras trop heureux d'être admis dans celte « salle , où, victime des plus infâmes douleurs, tu forceras ton « père à remercier Dieu de ta mort. »

Ce peu de mots, joints à l'énergique tableau qui frappait le jeune homme, lui firent une impression qui ne s'effaça jamais. Condamné par son état à passer sa jeunesse dans les garnisons, il aima mieux essuyer toutes les railleries de ses camarades , que d'imiter leur libertina}:c. « J'ai été homme, me dit-il, j'ai eu des faiblesses; « mais parvenu jusqu'à mon âge, je n'ai jamais pu voir une lillc " publique sans horreur. » Maitre, peu de discours ; mais apprenez à choisir les lieux, les temps, les personnes, puis donnez toutes vos leçons en exemples , et soyez sur de leur effet.

L'emploi de l'enfance est peu de chose : le mal qui s'y glissi n'est point sans remède, et le bien qui s'y fait peut venir plus tard Mais ii rJcn est pas ainsi du premier âge, où l'homme comnienci vériùil)lement à vivre. Cet âge ne dure jamais assez pour lqu'on en doit faire, et son importance exige une atlenlioi. - ^ relâche : voilà pourquoi j'insiste sur l'art de le prolonger. Un des I meilleurs préceptes de la bonne culture est de tout retarder tant qu'il est possible. Rendez les progrès lents et sûrs : empêchez que l'adolescent ne devienne homme au moment où rien ne lui reste à faire pour le devenir. Tandis que le corps croit , les esprits desti nés d donner du baume au sang cl de la force aux fibres se forment et s'élaborent. Si vous leur faites prendre un cours différent, et que ce qui est destiné à perfectionner un individu serve à la formation d'un anire tous deux restent dans un élat do faiblesse,

LIVKK IV. 267

el l'ouvrage de la nature demeure imparfait. Les opérations de l'espnt se sentent à leur tour de cette altération ; et l'âme , aussi débile que le corps, n'a que des fonctions faibles et languissantes. Des membres gros et robustes ne font ni le courage ni le génie ; et je conçois que la force de Tàme n'accompagne pas celle du corps, quand d'ailleurs les organes de la communication des deux substances sont mal disposés. Mais, quelque bien disposés quils puissent être , ils agiront toujours faiblement , s'ils n'ont pour iiiincipe qu'un sang épuisé , appauvri , et dépourvu de cette subs- .• qui donne de la force et du jeu à tous les ressorts de la maae. Généralement on aperçoit plus de vigueur d'âme dans les h'inmesdont les jeunes ans ont été préservés d'une corruption inaturée, que dans ceux dont le désordre a commencé avec le \ oir de s'y livrer ; et c'est sans doute une des raisons pourquoi ['(""uples qui ont des mœurs surpassent ordinairement en bon

> et en courage les peuples qui n'en ont pas. Ceux-ci brillent Hiement parje ne sais quelles petites qualités déliées, qu'ils ap-

iit esprit , sagacité , finesse ; mais ces grandes et nobles fonc-

> de sagesse et de raison qui distinguent et honorent l'homme lie belles actions, par des vertus, par des soins véritable-

:it utiles , ne se trouvent guère que dans les premiers.

I -'S maîtres se plaignent que le feu de cet âge rend la jeunesse

^ciplinable, etjele^ois : mais n'est-ce pas leur faute .^ Silôf

Is ont laissé prendre à ce feu son cours par les sens , ignorenl-

liTon ne peut plus lui en donner un autre .' Les longs et froids

l'un pédant effaceront-ils dans l'esprit de son élève l'i-

: - plaisirs qu'il a conçus ? banniront-ils de son cœur les dé-

- qui le tourmentent.' amortiront-ils l'ardeur d'un tempérament ' •! 'lit l'usage? ne s'irritera-t-il pas contre les obstacles qui

it au seul bonheur dont il ait l'idée? Et , dans la dure loi n Kii prescrit sans pouvoir la lui faire entendre, que verratsinon le caprice et la haine d'un homme qui cherche à le touriiter ? Est-il étrange qu'il se mutine et le haïsse à son tour? !'• conçois bien qu'en se rendant facile on peut se rendre plus 'I>ortable , et conserver une apparente autorité. Mais je ne vois

- trop à quoi sert l'autorité qu'on ne garde sur son élève qu'en l'ulaot les vices qu'elle devrait réprimer; c'est comme si, pour KMT un cheval fougueux, l'écuyer le faisait sauter dans un pré-

Loin que ce fou de l'adolescent soit un obstacle a l'éducatiou , c'est par lui qu'elle se consomme et s'achève ; c'est lui qui vous donne une prise sur le cœur d'un jeune homme , quand il cess(> «l'être moins fort que vous. Ses premières affections sont les rênes avec lesquelles vous dirigez tous ses mouvements, il était libre ,

. et je le vois asservi. Tant qu'il n'aimait rien : il ne dépendait que de lui-même et de ses besoins; sitôt qu'il aime , il dépend de ses altachements. Ainsi se forment les premiers liens qui l'unissent à son espèce. En dirigeant sur elle sa sensibilité naissante, necroyeK |)as qu'elle embrassera d'abord tous les hommes, et que ce mot de genre humain signifiera pour lui quelque chose. Non, c«tle sensibilité se bornera premièrement à ses semblables ; et ses semblables ne seront point pour lui des inconnus, mais ceux avec lesquels il a des liaisons, ceux que l'habitude lui a rendus chers ou nécessaires, ceux qu'il voit évidemment avoir avec lui des manières de penser et de sentir communes, ceux qu'il voit exposés aux peines qu'il a souffertes et sensibles aux plaisirs qu'il a goûtés , ceux , en un mot, en qui l'identité de nature plus manifestée lui donne une plus grande disposition à s'aimer. Ce ne sera qu'après avoir cullivé son naturel en mille manières, après bien des réflexions sur ses propres sentiments et sur ceux qu'il observera dans les autres , qu'il pourra parvenir à généraliser ses notions individuelles sous l'idée ïbstraite d'humanité, et joindre à ses affections particulières celles qui peuvent l'identifier avec son espèce.

En devenant capable d'attachement , il devient sensible à celui des autres ' , et par là même attentif aux signes de cet attache* ment. Voyez-vous quel nouvel empire vous allez acquérir sur luif Que de chaînes vous avez mises autour de son cœur avant qu'B s'en aperçut ! Que ne senlira-t-il point quand , ouvrant les yeux sur lui-mcme , il verra ce que vous avez fait pour lui ; quaud il pourra se comparer aux autres jeunes gens de son âge , et vous comparer aux autres gouverneurs! Je dis quand il le verra, mais

^ga^dez-vous de le lui dire ; si vous le lui dites, il ne le verra plus. Si vous exigez de lui de l'obéissance en retour des soins que veut lui avez rendus, il croira que vous l'avez surpris : il se dira qu'«i

' I/altachcnifiiit i>cut se passer de retour, jam.iis l'ainitif^. Elle «*st (^di3np;c, un contrat comme les autres: mais elle est le plus saint de tooSi Le mot «r<(nii n"a point d'autre corrélatif (juc lui-même. Tout liommc <|iri n'est pas lami de son ami est tri-s- sûrement un fourl>e : car rc ncst t\a'ta rendmt ou feignant de rendre Tainitié. ipi'on pont rol)tenir.

Page 1