LIVRE IV
<[)eclacle du inoiule , disait Pythagore , ressemble à celui des jeux •lytnpiques : les uns y tiennent boutique et ne songent qu'à leur profit ; les autres y payent de leur personne et cherchent la gloire ; d'autres se contentent de voir les jeux, et ceux-ci ne sont pas les 'lires.
Je voudraisqu'on choisit tellement les sociétés d'un jeune homme, lii'il pensât bien de ceux qui vivent avec lui, et qu'on lui apprit a -i bien connaître le monde , qu'il pensât mal de tout ce qui s'y fait, ^ui'il sache que l'iiomme est naturellement bon, qu'il le sente, lu'il juge de son prochain par lui-même; mais qu'il voie comment la société déprave et pervertit les hommes ; qu'il trouve dans ItMirs préjugés la source de tous leurs vices ; qu'il soit porté à estimer chaque individu , mais qu'il méprise la multitude ; qu'il voie ;ue tous les hommes portent à peu près le même masque , mais |u'il sache aussi qu'il y a des visages plus beaux que le masque |ui les couvre.
Cette méthode , il faut l'avouer, a ses inconvénients , et n'est pas facile dans la pratique; car s'il devient observateur de trop l)onne heure , si vous l'exercez à épier de trop près les actions d'autnii , vous le rendrez médisant et satirique , décisif et prompt à juger : il se fera un odieux plaisir de cherchcT à tout de sinistres interprétations , et à ne voir en bien rien même de ce qui est bien. Il s'accoutumera du moins au spectacle du vice , et à voir les méhants sans horreur, comme on s'accoutume à voir les malheureux sans pitié. Bientôt la perversité générale lui servira moins de leçon que d'excuse : il se dira que si l'homme est ainsi , il ne doit pas vouloir être autrement.
Que si vous voulez l'instruire par principe, et lui faire connaître avec la nature du cœur humain l'application des causes externes qui tournent nos penchants en vices ; en le transportant ainsi tout d'un coup des objets sensibles aux objets intellectuels, vous employez une métaphy:»ique qu'il n'est point en état de comprendre; vous retombez dans l'inconvénient, évité si soigneusement jusqu'ici, de lui donner des leçons qui ressemblent à des leçons , de substituer dans son esprit l'expérience et l'autorité du maître 1 sa propre expérience et au progrès de sa raison.
Pour lever à la fois ces deux obstacles, et pour mettre le cœur humain à sa portée sans risquer de gâter le sien, je voudrais lui montrer les hommes au loin, les lui montrer dans d'autres temps ou
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dans d'autres lieux , et de sorte qu'il pùl voir la scène sans jamais y pouvoir agir. Voilà le moment de l'histoire ; c'est par elle (ju'il lira dans les cœurs sans les leçons de la philosophie ; c'est par elle qu'il les verra , simple spectateur, sans intérêt et sans passion , comme leur juge , non comme leur complice ni comme leur accusateur.
^ Pour connaître les hommes il faut les voir agir. Dans le monde on les entend parler ; ils montrent leurs discours et cachent leurs actions : mais dans l'histoire elles sont dévoilées, et on les juge sur les faits. Leurs propos même aident à les apprécier ; car, comparant ce qu'ils font à ce qu'ils disent , on voit à la fois ce qu'ils sont et ce qu'ils veulent paraître : plus ils se déguisent , mieux on les connaît.
Malheureusement cette étude a ses dangers, ses inconvénients de |)lus d'une espèce. Il est difficile de se mettre dans un point de vue (l'oLi l'on puisse juger ses semblables avec équité. Un des grands vices de l'histoire est qu'elle peint beaucoup plus les hommes par leurs mauvais côtés que par les bons : comme elle n'est intéressante que par les révolutions, les catastrophes, tant qu'un peuple croit et prospère dans le calme d'un paisible gouvernement, elle n'en dit rien : elle ne commence à en parler que quand , ne pouvant plus se suffire à lui-même, il prend part aux affaires de ses voisins, ou les laisse prendre part aux sienues; elle ne l'illustre que quand il est déjà sur son déclin : toutes nos histoires commencent ou elles devraient finir. Nous avons fort exactement celle des peuples qui se détruisent ; ce qui nous manque est celle des peu pies qui se multiplient ; ils sont assez heureux et assez sages pour qu'elle n'ait rien à dire d'eux : et en effet nous voyons , même (le nos jours, que les gouvernements qui se conduisent le mieux sont ceux dont on parle le moins. Nous ne savons donc que le mal , à peine le bien fait-il époque. Il n'y a que les méchants de célèbres, les bons sont oubliés ou tournes en ridicule; el voilii comment l'histoire , ainsi que la philosophie , calomnie sans cesse le genre humain *.
* [Var sont oubliés. Le temps, dit Bacon, coiumeuH grand fleuve .
ne nous aj:porie que ce qui est de plus léger cl df moins soUdi' ; tout ce qui a le plus de poi(i« va au fond, et demeura englouti dans son vaste iU. yoilà comment... — L'auteur, eu suppriuiant ce i>a!>»age de Bacon, l'a remplacé pai ces mois, ou tournés en ridicule, qui ne 80ut pas dans le manuscrit. Il a bien senti i|ue cette image du temps compara i
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De plus , il s'en faut bien que les faits décrits dans Thistoire ne -oient la peinture exacte des mêmes faits tels qu'ils sont arrivés : ,s changent de forme dans la tête de l'historien, ils se moulent sur ses intérêts , ils prennent la teinte de ses préjugés. Qui est-ce qui sait mettre exactement le lecteur au lieu de la scène , pour voir un événement tel qu'il s'est jKissé? L'ignorance ou la partialité déguise tout. Sans altérer même un trait historique , en étendant ou resserrant des circonstances qui s'y rapportent , que de faces différentes on peut lui donner : Mettez un même objet à divers points de vue , à peine paraitra-t-il le même , et pourtant rien n'aura changé , que l'œil du spectateur. Suffit-il , pour l'honnear de la vérité , de me dire un fait véritable en me le faisant voir tout autrement qu'il n'est arrivé? Combien de fois un arbre de plus nu moins, un rocher à droite ou à gauche, un tourbillon de poussière élevé p.ir le vent , ont décidé de l'événement d'un combat , sans que personne s'en soit aperçu ! Cela empêche-t-il que l'historien ne vous dise la cause de la défaite ou de la victoire avec autant d'assurance que s'il eût été partout? Or que m'importent les faits en eux-mêmes, quand la raison m'en reste inconnue? et quelles leçons puis-je tirer d'un événement dont j'ignore la vraie r.iiise 7 L'historien m'en donne une , mais il la controuve ; et la critique elle-même , dont on fait tant de bruit , n'est qu'un art de conjecturer, l'art de cfioisir entre plusieurs mensonges celui qui ressemble le mieux à la vérilé.
N'avez-vous jamais lu Cléop.itrc uu Ca^-^jn Iro, ou d aulros li vres de celte espèce? L'auteur choisit un événement connu , puis l'accommodant à ses vues, l'ornant de détails de son invention , i'' personnages qui n'ont jamais existé, et de portraits imaginaires , entasse fictions sur fictions pour rendre sa lecture agréable. Je vois peu de différence entre ces romans et vos histoires, si ce n'est que le romancier se livre davantage à sa propre imagination , et que l'historien s'asservit plus à celle d'autrui : à quoi j'ajouterai , si l'on veut , que le premier se propose un objet moral , bon ou mauvais , dont l'autre ne se soucie guère.
On me dira que la fidélité de l'histoire intéresse moins que la vérité des mœurs et des caractères; pourvu que le cœur humain
lin fl.inr. il lit (l'une appHcalion forr«'c en cette occasion, et il a corn- «faiw nwnifre S ta fol» pli» ^mple et pli» henretwe.] ^iote
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soitbien peint, il importe peu que les événements soient fidèlement rapporlés : car, après tout , ajoute-t-on , que nous font des faits arrivés il y a deux mille ans? On a raison, si les portraits sont bien rendus d'après nature ; mais si la plupart n'ont leur modèle que dans l'imagination de l'historien , n'est-ce pas retomber dans l'inconvénient qu'on voulait fuir, et rendre à l'autorité des écrivains ce qu'on veut ôter à colle du maître ? Si mon élève ne doit voir que des tableaux de fantaisie , j'aime mieux qu'ils soient tracés de ma main que d'une autre ; ils lui seront du moins mieux appropriés.
Les pires historiens pour un jeune homme sont ceux qui jugent. Les faits ! les faits ! et qu'il juge lui-même ; c'est ainsi qu'il apprend à connaître les hommes. Si le jugement de l'auteur le guide sans cesse, il ne fait que voir par l'œil d'un autre; et quand cet œil lui manque, il ne voit plus rien.
Je laisse à part l'histoire moderne , non-seulement parce qu'elle n'a plus de physionomie et que nos hommes se ressemblent tous, mais parce que nos historiens , uniquement attentifs à briller, ne songent qu'à faire des portraits fortement colories , et qui souvent ne représentent rien ' . Généralement les anciens font moins de portraits , mettent moins d'esprit et plus de sens dans leurs jugements ; encore y a-t-il entre eux un grand choix à faire , et il ne faut pas d'abord prendre les plus judicieux , mais les plus simples. Je ne voudrais mettre dans la main d'un jeune homme ni Polybe ni Salluste; Tacite est le livre des vieillards, les jeunes gens ne sont pas faits pour l'entendre : il faut apprendre à voir dans les actions humaines les premiers traits du cœur de l'homme, avant d'en vouloir sonder les profondeurs; il faut savoir bien lire dans ies faits avant de lire dans les maximes. La philosophie en maximes ne convient qu'à l'expérience. La jeunesse ne doit rien généraliser : toute son instruction doit être en règles particulières.
Thucydide est, à mon gré , le vrai modèle des historiens. Il rapporte les faits sans les juger ; mais il n'omet aucune dos circonstances propres à nous en faire juger nous-mêmes. Il met tout ce qu'il raconte sous les yeux du lecteur ; loin de s'interposer entre les événements et les lecteurs , il se dérobe; on ne croit plus lire,
' Voyez Uavila, Gnicciardin, Strada, Solis, Machiavd , et quelquefois «le riioH lui-même. Vertot est presque le seul qui savait peindre sans faire de portraits.