‹ Émile (volume 2)Chapitre 109 sur 240 · MILE · texte numérisé non relu

MILE

société humaine ont toujours pris les effets pour les causes , et n'ont fait que s'égarer Jans tous leurs raisonnements.

Il y a dans l'état de nature une égalité de fait réelle et indestructible , parce qu'il est impossible dans cet état que la seule différence d'homme à homme soit assez grande pour rendre l'un dependant de l'autre. Il y a dans l'état civil une cgalilé de droit chimérique et vaine , parce que les moyens destinés à la maintenir servent eux-mêmes à la détruire , et que la force publique ajoutée au plus fort pour opprimer le faible rompt l'espèce d'équilibre que la nature avait mis entre eux ' . De cette première contradiction découlent toutes celles qu'on remarque dans l'ordre civil entre l'apparence et la réalité. Toujours la multitude sera sacrifiée au polit nombre, et l'intérêt public à l'intérêt particulier; toujours ces noms spécieux de justice et de subordination serviront d'instruments à la violence et d'armes à l'iniquité : d'où il suit que les ordres distingués qui se prétendent utiles aux autres ne sont en effet utiles qu'à eux-mêmes aux dépens des autres; par où l'on doit juger de la considération qui leur est due selon la justice et selon la raison. Reste à voir si le rang qu'ils se sont donné est plus favorable au bonheur de ceux qui l'occupent , pour savoir quel jugement chacun de nous doit porter de son propre sort. Voilà maintenant l'étude qui nous importe; mais, pour la bien faire, il faut commencer par connaître le cœur humain.

S'il ne s'agissait que de montrer aux jeunes gens l'homme par son masque , on n'aurait pas besoin de le leur montrer, ils le verraient toujours de reste; mais, puisque le masque n'est pas l'homme, et qu'il ne faut pas que son vernis les séduise , en leur peignant les hommes peignez-les-leur tels qu'ils sont , non pas afin qu'ils les haïssent , mais afin qu'ils les plaignent et ne leur veuillent pas ressembler. C'est, à mon gré , le sentiment le naieux enlendu que l'homme puisse avoir sur son espèce.

Dans celte vue , il importe ici de prendre une roule opposée à celle qu3 nous avons suivie jusqu'à présent , et d'instruire plutôt le jeune homme par rexpérience d'autrui que par la sienne. Si les hommes le trompent, il les prendra en haine; mais si , respecté d'eux, il les voit se tromper mutuellement, il en aura pilié. Le

' L'espri' universel des lois de tous les pays est de favoriser toujours le fort contre le faible , et celui qui a contre celui qui n'a rien : ccl incoiivdnicnî est inévitntile, et il c«t sans cxceptijn.

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