‹ Émile (volume 2)Chapitre 112 sur 240 · LIVRE iV. i · texte numérisé non relu

LIVRE iV. i

iiient de sa vie : Aristide écrit son propre nom sur une coquille, 't justifie ainsi son surnom : Philopoemea , le manteau bas, coupe in bois dans la cuisine de son bote. Voilà le véritable art de peinne. La physionomie ne se montre pas dans les grands traits , ni caraclore dans les grandes actions : c'est dans les bagatelles que ■ naturel se découvre. Les choses publiques sont ou trop commuas ou trop apprêtées, et c'est presque uniquement à celles-ci que i dignité moderne permet à nos auteurs de s'arrêter. Un des plus gratids hommes du siècle dernier fut incontestablement M. deTurenne. On a eu le courage de rendre sa vie intéres- - mie par de petits détails qui le font connaître et aimer; mais I imbien s'est-on vu forcé d'en supprimer qui l'auraient fait connaitre et aimer davantage ! Je n'en citerai qu'un , que je tiens de lion lieu , et que Plutarque n'eut eu garùe d'omettre , mais que Hnmsai n'eut eu garde d'écrire quand il l'aurait su.

Un jour d'été qu'il faisait fort chaud , le vicomte de Turenne , en petite veste blanche et en bonnet , était à la fenêtre de son antichambre : un de ses gens survient , et , trompé par l'habillement, le prend pour un aide de cuisine avec lequel ce domestique était familier. Il s'approche doucement par derrière , et , d'une main qui n'était pas légère , lui applique un grand coup sur les lesses. L'homme frappé se retourne à l'instant. Le valet voit en frémissant le visage de son maître. Il se jette à genoux tout éperdu : Monseignevr , j'ai cru que c'était George.... Et quand c'eût été George, s'écrie Turenne en se frottant le derrière , il ne fallait pat frapper si fort. Voilà donc ce que vous n'osez dire, misérables! Soyez donc à jamais sans naturel , sans entrailles ; trempez , durcissez vos cœurs de fer dans votre vile décence ; rendez-vous méprisables à force de dignité. Mais toi , bon jeune homme qui lis ee trait , et qui sens avec attendrissement toute la douceur d'àme qa^il montre, morne dans le premier mouvement , lis aussi les petitesses de ce grand homme, dès qu'il était question de sa naissance et de son nom Songe que c'est le même Turenne qui affectait de céder partout le pas à son neveu , alin qu'on vit bien que cet enfant était le chef d'une maison souveraine. Rapproche ces contrast<'> .linu- l.i nilur*'. méprise ropinion.pf connais l'homme.

Il y a bien jhu tic j;«iis en i-l.il d«' concevoir ii > .ini^ ijm ije«> lectures ainsi dirigées peuvent opérer sur l'esprit tout neuf d'un

jeune homme. A{)pesanlis sur des livres dès notre enfanee ; accoutumes à lire sans penser , ce que nous lisons nous frappe d'autant moins , que , portant déjà dans nous-mêmes les passions et les préjugés qui remplissent l'histoire el les vies des hommes , tout ce qu'ils font nous parait naturel , parce que nous sommes hors de la nature , et que nous jugeons des autres par nous. Mais qu'on se représente un jeune homme élevé selon mes maximes , qu'on se figure mon Emile, auquel dix-huit ans de soins assidus n'ont eu pour objet que de conserver un jugement intègre et un cœur sain ; qu'on se le figure , au lever de la toile , jetant pour la première fois les yeux sur la scène du monde , ou plutôt , placé derrière le théâtre , voyant les acteurs prendre et poser leurs habits , et comptant les cordes et les poulies dont le grossier prestige abuse les yeux des spectateurs. Bientôt à sa première surprise succéderont des mouvements de honte et de dédain pour son espèce : il s'indignera de voir ainsi tout le genre humain, dupe de lui-même, s'avilir à ces jeux d'enfants; il s'affligera de voir ses frères s'entre-déchirer pour des rêves , et se changer en bêtes féroces pour n'avoir pas su se contenter d'être hommes.

Certainement , avec les dispositions naturelles de l'élève , pour peu que le maître apporte de prudence et de choix dans ses lectures , pour peu qu'il le mette sur la voie des réflexions qu'il en doit tirer, cet exercice sera pour lui un cours de philosophie pratique, meilleur sûrement et mieux entendu que toutes les vaines spéculations dont on brouille l'esprit des )eunes gens dans nos écoles. Qu'après avoir suivi les romanesques projets de Pyrrhus , Cynéas lui demande quel bien réel lui procurera la conquête du monde , dont il ne puisse jouir dès à présent sans tant de tourments ; nous ne voyons là qu'un bon mot qui passe : mais Emile y verra une réflexion très-sage , qu'il eût faite le premier , el qui ne s'effacera jamais de son esprit, parce qu'elle n'y trouve aucun préjugé contraire qui puisse en empêcher l'impression. Quand ensuite, en lisant la vie de cet insensé , il trouvera que tous ses grands desseins ont abouti à s'aller faire tuer par la main d'une femme, au lieu d'admirer cet héroïsme prétendu , que verra-t-il dans tous les exploits d'un si grand capitaine , dans toutes les intrigues d'un si grand politique, si ce n'est autant de pas pour aller chercher cette malheureuse tuile qui devait terminer sa vie et ses projets jwr une mort déshonorante?

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