‹ Émile (volume 2)Chapitre 113 sur 240 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Tou» les coiHjuérauts n'ont pas été tués , tous les usurpateurs I ont pas échoué dans leurs entreprises; plusieurs paraîtront heu- • i^ux aux esprits prévenus des opinions vulgaires : mais celui qui , -Ans s'arrêter aux apparences, ne juge du bonheur des hommes nie par l'état de leurs cœurs , verra leurs misères dans leurs suci-s mêmes ; il verra leurs désirs et leurs soucis rongeants s'étenire ft s'accroître avec leur fortune ; il les verra [>erdre baleine en avançant , sans jamais parvenir à leurs termes : il les verra semblables à ces voyageurs inexpérimentés qui, s'engageant pour la première fois dans les Alpes, pensent les franchir à chaque montagne, et, quand ils sont au sommet, trouvent avec découragement de plus hautes montagnes au-devant d'eux.

.4uguste, après avoir soumis ses concitoyens et détruit ses rivaux , régit durant quarante ans le plus grand empire qui ait existé : mais tout cet immense pouvoir l'empêchait- il de frapper les murs de sa tète et de remplir son vaste palais de ses cris , en redemandant à Varus ses légions exterminées ? Quand il aurait vaincu tous ses ennemis , de quoi lui auraient seni ses vains triomphes , tandis que les peines de toute espèce naissaient sans cesse autour de lui , tandis que ses plus chers amis attentaient â >a vie , et qu'il était réduit à pleurer la honte ou la mort de tous te» proches? L'infortuné voulut gouverner le monde, et ne sut pas gouverner sa maison! Qu'arriva-t-il de cette négligence ? Il vit périr à la fleur de l'âge son neveu, son fils adoptif , son gendre ; son petit-fils fut réduit ;i manger la bourre de son lit, poui prolonger de quelques heures sa misérable vie ; sa fille et sa petitefille, après l'avoir couvert de leur infamie, moururent l'une de misère et de faim dans une lie déserte , l'autre en prison par la main d'un archer. Lui-même enfin , dernier reste de sa malheureuse famille , fut réduit par si propre femme à ne laisser après loi qu'un monstre pour lui succéder. Tel fut le sort de ce maître du monde , tant célébré pour sa gloire et pour son bonheur. Croirai-jc qu'un seul de ceux qui les admirent les voulût acquérir au même prix ?

J'ai pris l'ambition pour exemple ; mais le jeu de toutes les passions humaines offre de semblables leçons à qui veut étudier l'histoire pour se connaître et se rendre sage aux dépens des morts. Le temps approche où la vie d'Antoine aura pour le jeune homme une instruction plus prochaine que celle d'Auguste. Emile ne se

reconnaîtra guère dans les étranges objets qui frapperont ses regards durant ses nouvelles études ; mais il saura d'avance écarter l'illusion des passions avant (ju'clles naissent; et, voyant que de tous les temps elles ont aveuglé les hommes , il sera prévenu de la manière dont elles pourront l'aveugler à son tour , si jamaisil s'y livre'. Ces leçons, je le sais, lui sont mal appropriées; peut-être au besoin seront-elles tardives , insuffisantes : mais souvenez-vous que ce ne sont point celles que j'ai voulu tirer de cellL^ étude. En la commençant , je me proposais un autre objet ; et su rcment, «i cet objet est mal rempli , ce sera la faute du maitre.

Songez qu'aussitôt que l'amour-propre est développé , le moi relatif se met en jeu sans cesse, et que jamais le jeune homme n'observe les autres sans revenir sur lui-même et se comparer avec eux. Il s'agit donc de savoir à quel rang il se mettra parmi ses semblables après les avoir examinés. Je vois, à la manière dont on fait lire l'histoire aux jeunes gens, qu'on les transforme pour ainsi dire, dans tous les personnages qu'ils voient, qu'on s'efforce de les faire devenir tantôt Cicéron , tantôt Trajan , tantôt \lexandre ; de les décourager lorsqu'ils rentrent dans eux-mêmes ; de donner à chacun le regret de n'être que soi. Cette méthode a certains avantages dont je ne disconviens pas; mais quant a mon Emile, s'il arrive une seule fois , dans ces parallèles, qu'il aime mieux être un autre que lui; cet autre fùt-il Socrale, fùt-il Calon , tout est manqué : celui qui commence à se rendre étranger à lui-même ne tarde pas à s'oublier tout à fait.

Ce ne sont point les philosophes qui connaissent le mieux les hommes ; ils ne les voient qu'à travers les préjugés de la philosophie; et je ne sache aucun état où l'on en ait tant. Un sauvage nous juge plus sainement que ne fait un i)hiIosophe. Celui-ci sent ses vices , s'indigne des nôtres , et dit en lui-même. Nous sommes tous méchants : l'autre nous regarde sai»s s'émoavoir, et dit , Vous êtes des fous. Il a raison ; car nul ne fait le mal pour le mal. Mon élève est ce sauvage , avec cette différence qu'Emile ayant plus réfléchi, plus comparé d'idées, vu nos erreurs de plus près , se tient plus en gartle contre lui-même, et ne juge que de ce qu'il connaît.

' C'&st toujours le pr«.'jiis«5 ipii fomonlc dans nos c<iiiisritn|)«'liu>sité d»*» passions. Celui qui ne voit ([uc ce ijui est , et nestiiue (|ue ce ((u'il connaît, ne se passionne guère. Les erreurs Je nos jugcuients produisent l'ai-dcur •Je tous nos désirs.

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O août uos pa^Mous qui nous irritent cuiitre relies des autres ;

ost notre intérêt qui nous fait haïr les méchants ; s'ils ne nous faisaient aucun mal , nous aurions pour eux plus de pitié que de haine. Le mal que nous font les méchants nous fait ouhlier celui qu'ils se font à eux-mêmes. Nous leur pardonnerions plus aisément leurs vices , si nous pouvions connaître combien leur propre cœur les en punit. Nous sentons l'offense, et nous ne voyons pas le châtiment; les avantages sont apparents , la peine est intérieure. Celui qui croit jouir du fruit de ses vices n'est pas moins tourmenté que s'il n'eut point réussi; l'objet est changé , l'inquiétude est la même : ils ont beau montrer leur fortune et cacher leur cœur, leur conduite le montre en dépit d'eux : mais , pour le voir, il n'en faut pas avoir un semblable.

Les passions que nous partageons nous séduisent ; celles qui choquent nos intérêts nous révoltent ; et , par une inconséquence qui nous vient d'elles, nous blâmons dans les autres ce que nous voudrions imiter. L'aversion et l'illusion sont inévitables, quand on est forcé de souffrir de la part d'autrui le mal qu'on ferait si l'on était à sa place.

Que faudrait-il donc pour bien observer les hommes? Un grand intérêt à les connaître, une grande impartialité aies juger, un cœur assez sensible pour concevoir toutes les passions humaines , et assez calme pour ne pas les éprouver. S'il est dans la vie un moment favorable à celte étude , c'est celui que j'ai choisi pour Emile : plus tôt ils lui eussent été étrangers, plus tard il leur eût été semblable. L'opinion dont il voit le jeu n'a point encore acquis sur lui d'empire : les passions dont il sent l'effet n'ont point agité son cœur. 11 est homme, il s'intéresse à ses frères ; il est équitable, il juge ses pairs. Or, sûrement , s'il les juge bien , il ne voudra être à la place d'aucun d'eux ; car le but de tous les tourments qu'ils se domient , étant fondé sur des préjugés qu'il n'a |)as , lui imrait un but en l'air. Pour lui , tout ce qu'il désire est à sa portée. De qui dépeiulrait-il , se suftisant ù lui-même et libre de préjugés ? n a des bras , de la santé ' , de !a modération , peu de besoins, et de quoi les satisfaire. Nourri dans la plus absolue liberté, le plus grand des maux ()u'il conçoit est la servitude. Il plaint ces miséra-

' Je crois iM)uvoir ciniiplcrliardiiiicnll.i s.inté et labunnoruii.stiliitiun MnotnbredM avantagea acquis par son «klucalion, ou pIul<M m niiuiiire et* don* de la nature (|iie *on étlucaliun lui a conservés.

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bles rois, esclaves de tout ce qui leur obéit; il plaint ces faux sages enchaînés à leur vaine réputation ; il plaint ces riches sots , martyrs de leur faste ; il plaint ces voluptueux de parade , qui livrent leur vie entière à l'ennui, pour paraître avoir du plaisir. Il plaindrait l'ennemi qui lui ferait du mal à lui-même ; car, dans ses méchancetés , il verrait sa misère. Il se dirait : En se donnant le besoin de me nuire , cet homme a fait dépendre son sort du mien.

Encore un pas, et nous touchons au but. L'amour-propre est un instrument utile , mais dangereux ; souvent il blesse la main qui s'en sert, et fait rarement du bien sans mal. Emile, en considérant son rang dans l'espèce humaine et s'y voyant si heureusement placé , sera tenté de faire honneur à sa raison de l'ouvrage de la votre , et d'attribuer à son mérite l'effet de son bonheur. Il se dira : Je suis sage , et les hommes sont fous. En les plaignant il les méprisera, en se félicitant il s'estimera davantage; et, se sentant plus heureux qu'eux, il se croira plus digne de l'clrc. Voilà l'erreur la plus à craindre , parce qu'elle est la plus difficile à détruire. S'il restait dans cet état , il aurait peu gagné à tous nos soins ; et s'il fallait opter , je ne sais si je n'aimerais pas mieux encore l'illusion des préjugés que celle de l'orgueil.

Les grands hommes ne s'abusent point sur leur supériorité ; ils la voient, la sentent, et n'en sont pas moins modesles. Plus iU ont, plus ils connaissent tout ce qui leur manque. Ils sont moins vains de leur élévation sur nous , qu'humiliés du sentiment de leur misère; et, dans les biens exclusifs qu'ils possèdent, ils sont trop sensés pour tirer vanité d'un don qu'ils ne se sont pas fait. L'homme de bien peut être fier de sa vertu , parce qu'elle es! à lui; mais de quoi l'homme d'esprit est-il lier? Qu'a (ait Racine pour n'être pas Pradon .' Qu'a fait Boileau pour n'être p«s Cotin.»

Ici c'est tout autre chose encore. Restons toujours dans l'ordre commun. Je n'ai supposé dans mon élève ni un génie transcendant, ni un entendement bouché. Je l'ai choisi parmi les esprits vulgaires , pour montrer ce que peut l'éducation sur l'homme. Tous les cas rares sont hors des règles. Quand donc , en conséiuence de mes soins, Emile préfère sa manière d'être, de voir, d? sentir , à celle des autres hommes , Emile a mison ; mais quand il se croit pour cela d'une nature plus excellente , et plus heureusement né qu'eux, Emile a tort , il se trompe; il faut le li.tr.mni.r; ou

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