LIVRE IV
nous qui ne voulons rien enseigner à notre Emile qu'il ne put apprendre de lui-même par tout pays, dans quelle religion l'élèverons- Dous? à quelle secte agrégerons-nous Thomme de la nature? La réponse est fort simple , ce me semble ; nous ne l'agrégerons ni à !f-ci ni à celle-là , mais nous le mettrons en état de choisir celle . lo meilleur usage de sa raison doit le conduire^
Incedoper ignés, SupposUos cineri dolosa.
Vim|)orte ! le zèle et la bonne foi m'ont jusqu'iri tenu lieu de prudence. J'espère que ces garants ne m'abandonneront point au Itesoin. Lecteurs , ne craignez pas de moi des précautions indignes d'an ami de la vérité : je n'oublierai jamais ma devise ; mais il m'est trop permis de me défier de mes jugements. Au Heu de vous dire ici de mon chef ce que je pense , je vous dirai ce que pensait an homme qui valait mieux que moi. Je garantis la vérité des faits qui vont être rapportés ; ils sont réellement arrivés à l'auteur du papier que je vais transcrire ; c'est à vous de voir si l'on peut en tirer des réflexions utiles sur le sujet dont il s'agit. Je ne vous propose point le sentiment d'un autre ou le mien pour règle ; je vous loffre à examiner.
'« Il y a trente ans que, dans une ville dllalie , un jeune homme
■ expatrié se voyait réduit à la dernière misère. Il était né calvi- « niste ; mais, par les suites d'une étourderie, se trouvant fugitif ,
■ en pays étranger, sans ressource , il changea de religion pour
• avoir du paiu. Il y avait dans cette ville un hospice pour les pro-
■ Bélytes ; il y fut admis. En l'instruisant sur la controverse , on
• lui donna des doutes qu'il n'avait pas , et on lui apprit le mal
■ qu'il ignorait : il entendit des dogmes nouveaux, il vit des mœurs
• encore plus nouvelles ; il les vit, et faillit en être la victime.
• Il voulut fuir , on l'enfermi ; il se plaignit , on le punit de ses « plaintes : à la merci de ses tyrans , il se vit traiter en criminel
• pour n'avoir pas voulu céder au crime. Que ceux qui savent «combien la première épreuve de la violence et de l'mjuslicc ir-
• rite un jeune cœur sans expérience , se figurent l'état du sien.
• Des larmes de rage coulaient de ses yeux, l'indignation l'élouf-
• bit : il implorait le ciel et les hommes , il se confiait à tout le « inonde , et n'était écouté de personne. Il ne voyait que de vils
I • domestiques soumis à l'infàrac qui lootrageait , ou des compilée.
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« ces (lu même crime , qui se raillaient de sa résistance et l'exci- « taient à les imiter. Il était perdu sans un honnête ecclésiastique « qui vint à l'hospice pour quelque affaire, et qu'il trouva le « moyen de consulter en secret. L'ecclésiastique était pauvre, et « avait besoin de tout le monde ; mais l'opprimé avait encore plus ■■< besoin de luiyct il n'hésita pas à favoriser son évasion, au risque « de se faire un dangereux ennemi.
« Échappé au vice pour rentrer dans l'indigence , le jeune « homme luttait sans succès contre sa destinée : un moment il se crut " au-dessus d'elle. A la première lueur de fortune ses maux et son « protecteur furent oubliés. Il tut bientôt puni de cette ingratitude; « toutes ses espérances s'évanouirent ; sa jeunesse avait beau If « favoriser, ses idées romanesques gâtaient tout. N'ayant niasse/ « de talents ni assez d'adresse pour se faire un chemin facile, ne n sachant être ni modéré ni méchant , il prélendit à tant de choses « qu'il ne sut parvenir à rien. Retombé dans sa première délresse , « sans pain , sans asile , prêt à mourir de faim , il se ressouvint do » son bienfaiteur.
« Il y retourne , il le trouve , il en est bien reçu : sa vue rappelle « à l'ecclésiastique une bonne action qu'il avait faite; un tel souvc- « nir réjouit toujours l'àrae. Cet homme était naturellement Im- « main , compatissant ; il sentait les peines d'autrui par les siennes, « et le bien-être n'avait point endurci son cœur ; enlln les leçons « de la sagesse et une vertu éclairée avaient affermi son bon natu- K rel. Il accueille le jeune homme , lui cherche un gite , l'y recom- « mande ; il partage avec lui son nécessaire , à pchïe suflisant pour «deux. Il fait plus, il l'instruit, le console, et lui apprend l'art < difficile de supporter patiemment l'adversité. Gens à préjugés, « est-ce d'un prêtre , est-ce en Italie que vous eussiez espéré tout c cela?
«Cet honnête ccclésiasti<iue était un pauvre vicaire savoyard, « qu'une aventure de jeunesse avait mis mal avec son évênjuo , et « qui avait passé les monts pour chercher les ressources (|iii lui « manquaient dans sou pays. Il n'était ni sans esprit ni sans lel- « 1res ; et avec une figure intéressante il avait trouve des prolecteurs «qui le placèrent chez un minisire pour élever son fils. Il préfé- « rait la pauvreté à la dépendance , et il ignorait comment il faut « 30 conduire chez les grands. Il ne resta ps longtemps chez celui- M ci : en le qiiillant il ne perdit point son estime; et comme il vi-