‹ Émile (volume 2)Chapitre 121 sur 240 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

•*iOii do leur qualité d'honune , ni par consôqufiit du droit aux bienfaits de leur créalour. Pourquoi donc n'en pas convenir pour ceux qui , séquestrés de toute société dès leur enfance , auraient mené une vie absolument sauvage , privés des lumières qu'on n'acquiert que dans le commerce des hommes ' ? Car il est d'une impossibilité démontrée qu'un pareil sauvage put jamais élever ses réflexions jusqu'à la connaissance du vrai Dieu. La raison nous dit qu'un homme n'est punissable que par les fautes de sa volonté, et qu'une ignorance invincible ne lui saurait être imputée à crime. D'où il suit que , devant ia justice éternelle , tout homme qui croirait , s'il avait des lumières nécessaires, est réputé croire , et qu'il n'y aura d'incrédules punis que ceux dont le cœur se ferme à la vérité.

Gardons-nous d'annonc«r la vérité à ceux qui ne sont pas en étal de l'entendre , car c'est y vouloir substituer l'erreur. Il vaudrait mieux n'avoir aucune idée de la Divinité que d'en avoir des idées basses, fantastiques, injurieuses, indignes d'elle : c'est un moindre mal de la méconnaître que de l'outrager. J'aimerais mieux , dit le bon Plutarque * , qu'on crût qu'il n'y a point de Plutarque au monde , que si l'on disait : Plutarque est injuste , envieux , jaloux , et si tyran , qu'il exige plus qu'il ne laisse le pouvoir de faire.

Le grand mal des images difformes de la Divinité qu'on trace dans l'esprit des enfants est qu'elles y restent toute leur vie , et qu'ils ne conçoivent plus , étant hommes , d'autre Dieu que celui des enfants. J'ai vu en Suisse une bonne et pieuse mère de famille tellement convaincue de cette maxime , qu'elle ne voulut point instruire son fils de la religion dans le premier âge, de peur que , content de cette instruction grossière , il n'en négligeât une meilleure à l'âge de raison. Cet enfant n'entendait jamais par|er de Dieu qu' 1 illement et révérence , et , sitôt qu'il eniroulait par-

Iri , on lui imposait silence , comme sur un sujet trop

sublime et trop grand pour lui. Cette réserve excitait sa curiosité, et "ftiti amour-propre aspirait au moment de connaître ce mystère qu'on lui cachait avec tant de soin. Moins on lui parlait de Dieu , moins on souffrait qu'il en parlât lui-mème,et plus il s'en occupait :

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ail ÉMILK.

est enfant voyait Dieu partout. Et ce que je craindrais de cet air de noyslèrc indiscrètement affecté, serait qu'en allumant trop i'imagination d'un jeune homme on n'altérât sa tète, et qu'enfin l'on n'en fit un fanatique , au lieu d'en faire un croyant.

Mais ne craignons rien de semblable pour mon Emile, qui , refusant constamment son attention à tout ce qui est au-dessus de sa portée, écoute avec la plus profonde indifférence les choses qu'il n'entend pas. Il y en a tant sur lesquelles il est habitué à dire , cela n'est pas de mon ressort, qu'une de plus ne l'embarrasse guère; et , quand il commence à s'inquiéler de ces grandes questions , ce n'est pas pour les avoir entendu proposer , mais c'est quand le progrès naturel de ses lumières porte ses recherches de ce c6té-lâ.

Nous avons vu par quel chemin l'esprit humain cultivé s'approche de ces mystères; et je conviendrai volontiers qu'il n'y parvient naturellement, au sein de la société même , que dans un âge plus avancé. Mais comme il y a dans la même société des causes incvi fables, par lesquelles le progrès des passions est accéléré ; si l'on n'accéléi'ait de même le progrès des lumières qui servent à régler ces passions , c'est alors qu'on sortirait véritablement de l'ordre de la nature , et que l'équilibre serait rompu. Quand on n'est pas maître de modérer un développement trop rapide, il faut mener avec la même rapidité ceux qui doivent y correspondre ; on sorte que l'ordre ne soit point interverti, que ce qui doit marcher ensemble ne soit point séparé , et que l'homme , tout entier à tous les moments de sa vie , ne soit pas à tel point par une de ses facultés , et à toi autre point par les autres.

Quelle difiiculté je vois s'élever ici! difOrullé d'autant plus grande, qu'elle est moins dans les choses que dans la pusillanimité de ceux qui n'osent la résoudre. Commençons au moins par oser la proposerlUn enfant doit être élevé dans la religion de son père : on lui prouve toujours très-bien que cette religion, telle qu'elle Boit , est la seule véritable ; que toutes les autres ne sont qu'extravagance et absurdité. La force des arguments dépend absolument, sur ce point, du pays où l'on les propose. Qu'un Turc , qui trouve le christianisme si ridicule à Constanlinople , ailie voir comment on trouve le mahomélisme à Paris! C'est surtout en matière de reli- ^ion que l'opinion triomphe. Mais nous qui prétendons secouer son joug en toute chose, nous qui ne voulons rien donner à raulorilc,

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