‹ Émile (volume 2)Chapitre 128 sur 240 · MILE · texte numérisé non relu

MILE

il aura beau m'embarrasser dans ses arguments subtils, je ne puis voir en lui qu'un sophiste de mauvaise foi , qui aime mieux donner j^ le sentiment aux pierres, que d'accorder une àme à l'homme. --"Supposons un sourd qui nie l'existence des sons , parce qu'ils n'ont jamais frappe son oreille. Je mets sous ses yeux un instrument à cordes, dont je fais sonner l'unisson par un autre instrument caché : le sourd voit frémir la corde , je lui dis , C'est le son qui fait cela. Point du tout, répond-il ; la cause du frémissement de la corde est en elle-même ; c'est une qualité commune à tous les corps de frémir ainsi. Montrez-moi donc, reprends-je, ce frémissement dans les autres corps, ou du moins sa cause dans cette corde. Je ne puis, réplique le sourd; mais parce que je ne conçois pas comment frémit celte corde , pourquoi faut-il que j'aille expliquer cela par vos sons, dont je n'ai pas la moindre idée.' C'est expliquer un fait obscur par une cause encore plus obscure. Ou rendez-moi vos sons sensibles , ou je dis qu'ils n'existent pas.

Plus je réfléchis sur la pensée et sur la nature de l'esprit humain, plus je trouve que le raisonnement des matérialistes ressemble à celui de ce sourd. Us sont sourds, en effet, à la voix intérieure qui leur crie, d'un ton difficile à méconnaître : Une machine ne pense point, il n'y a ni mouvement ni figure qui produise la réflexion : ([uelque chose en toi cherche à briser les liens qui le compriment : l'espace n'est pas ta mesure , l'univers entier n'est pas assez grand pour toi : tes sentiments, tes désirs, ton inquiétude, ton orgueil même , ont un autre principe que ce corps étroit dans lequel lu le sens enchainé^

pierre est-elle un intliviilu ou une agrésation d'individiis? Est-elle un soul f^tre sensilif , on en contient-elle autant que de grains de sable? Si cliaqae atome élémcntiire est un être sensitif, comment conccvrai-je cette intima cominuniealion par ia(iuellc lun sent dans laiilre, en sorte que leurs deux miii se confondent en un? L'attraction peut être une loi de la nature, dont le mystère nous est inconnu ; mais nous concevons au moins que lattraction , agissant selon les masses , n'a rien d'incompatible avec l'étendue et la divisibilité. Concevez-vous la môme chose du s<;ntiment? Le» parties sensibles sont étendues , mais l'être sensitif est indivisible et un : il ne se partage pas, il est tout entier ou nul : l'être sensitif n'est donc pas ui> Cfups. Je ne sais coniment l'enlendenl nos matérialistes, mais il me xaublo que les mêmes diflicultés qui leur ont fait irjeter la pensée leuç devraient faire aussi rejeter le sentiment : et je ne vois jws pourquoi, ayant fait le i)remier pas , ils ne feraient pas aussi l'autrf: : que Ici^r en coftterait-d de plus? et puisqu'ils sont sArs qu'ilsne iH>nseul pas , comment oscnt-ils al'lirinur qu'ils sentent?

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Nul «:tre matériel n'e»t actif par lui-même , et moi je le &uis. On i beau mv diâpuler cela, je le sens, et ce sentiment qui me parle st plus fort que la raison qui le combat. J'ai un corps sur lequel

• s autres agissent, cl qui agit sur eux; celte action réciproque aest pasdouteuse ; mais ma volonté esl indépendante de mes sens ;

• consens ou je résble , je succombe ou je suis vainqueur, et je -cns parfaitement en moi-même quand je fais ce que j'ai voulu : lire, ou quand je ne fais que céder à mes passions. J'ai toujours

1 puissance de vouloir, non la force d'exécuter. Quand je me livre aux tentations , j'agis selon l'impulsion des objets externes. Quand je me reproche cette faiblesse , je n'écoute que ma volonté ; je suis esclave par mes vices , et libre par mes remords ; le sentiment de ma liberté ne s'efface en moi que quand je me déprave, et que j'empêche enQn la voix de l'àme de s'élever contre la loi du corps.

^ Je ne cuunais la volonté que par le sentiment de la mienne , et renlcndemcnt ne m'est pas mieux connu. Quand on me demande quelle est la cause qui détermine ma volonté , je demande à mon tour quelle est la cause qui détermine mou jugement : car il est clair que ces deux causes n'en font qu'une; et si l'on comprend bien que l'homme est actif dans ses jugements, que son entendement n'est que le pouvoir de comparer et de juger, on verra que sa liberté n'est qu'un pouvoir semblable , ou dérivé de celui-là ; il choisit le bon comme il a jugé le vrai; s'il juge faux, il choisit mal. Quelle est donc la cause qui détermine sa volonté? C'est son jugement. Et quelle est la cause qui détermine son jugement? C'est sa faculté intelligente , c'est sa puissance de juger ; la cause détermiuantc est en lui-même. Passé cela , je n'entends plus rien.

Suis doute je ne suis pas libre de ne pas vouloir mon propre bien , je ne suis pas libre de vouloir mon mal ; mais ma liberté consiste en cela même que je ne puis vouloir que ce qui m'est convenable, ou ; - tel, sans que rien d'étranger à moi me détermine. > ; le je ne soi» jvis mon maître , parce que je oe suis pas le maître d'c-tre un autr ''

Le principe de toute action est J )até d'un être libre;

•m ne saurait remonter au delà. Ce n'est pas le mot de liberté qui :.•' oiLMiiQe rien, c'est celui de nécessité. Supposer quelque acte , I': ' I ic effet qui ne dérive pas d'un principe actif, c'e&t vraiment - ippioer des effets sans cause, c'est tomber dans le cercle vi-

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cieux. Ou il n'y a point de première impulsion , ou toute première impulsion n'a nulle cause antérieure , et il n'y a point de véritable volonté sans liberté. L'homme est donc libre dans ses actions, et, comme tel , animé d'une substance immatérielle ; c'est mon troisième article de foi. De ces trois premiers vous déduirez aisément fous les autres, sans que je continue à les compter.

Si l'homme est actif et libre, il agit de lui-même; tout ce qu'il fait librement n'entre point dans le système ordonné de la Providence, <'t ne peut lui être imputé. Elle ne veut point le mal que fait l'homme en abusant de la liberté qu'elle lui donne; mais elle ne l'empéi:hc pas de le faire, soit que de la part d'un èlre si faible ce mal soit nul à ses yeux , soit qu'elle ne put l'empêcher sans gêner sa liberté, et faire un mal plus grand en dégradant sa nature. Elle l'a fait libre , afin qu'il fit , non le mal , mais le bien par choix. Elle l'a mis en état de faire ce choix en usant bien dos facultés dont elle l'a doué ; mais elle a tellement borné ses forces, que l'abus de la liberté qu'elle lui laisse ne peut troubler l'ordre général. Le mal que l'homme fait retombe sur lui sans rien changer au système du inonde , sans empêcher que l'espèce humaine ellemême ne se conserve malgré qu'elle en ait. Murmurer de ce que Dieu ne l'empêche pas de faire le mal , c'est murmurer de ce qu'il la fit d'une nature excellente, de ce qu'il mit à ses actions la moralité qui les ennoblit, do ce qu'il lui donna droit à la vertu. La suprême jouissance est dans le contentement de soi-même ; c'est pour mériter ce contentement que nous sommes placés sur la terre et doués de la liberté , que nous sommes tentés par les passions et retenus par la conscience. Que pouvait de plus en notre faveur la puissance divine elle-même ? Pouvait-elle mettre de la contradiction dans notre nature, et donner le prix d'avoir bien fait à qui n'eut pas le pouvoir de mal faire? Quoi! pour empêcher l'homme d'être méchant, fallait-il. le bornera l'instinct et le faire bête ? Non , Dieu de mon âme , je ne te reprocherai jamais do l'avoir faite à ton image, afin que je pusse être libre, bon et heureux comme toi !,»*

C'est l'abus de noSTacultés qui nous rend malheureux et méchants. Nos chagrins , nos soucis , nos peines , nous viennent de nous. Le mal moral est incontestablement notre ouvrage , et le mal physique ne serait rien sans nos vices, qui nous l'ont rendu sensible. N'est-ce pas pour nous conserver que la nature nous faij

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