LIVRE IV
sentir nos besoins» La douleur du corps n*est-«Ile pas un signe que la machine se dérange, et un avertissement d'y pourvoir ? La mort... Les méchants n'eropoisonnent-ils pas leur vie et la nôtre.' Qui est-ce qui voudrait toujours vivre.' La mort est le renède aux maux que vous vous faites ; la nature a voulu que vous e souffrissiez pas toujours. Combien l'homme vivant dans la implicite primitive est sujet à peu de maux ! Il vit presque sans iiladies ainsi que sans passions , et ne prévoit ni ne sent la mort ; land il la sent, ses misères la lui rendent désirable : des lors :ie n'est plus un mal pour lui. Si nous nous contentions d'être ce : ue nous sommes , nous n'aurions point à déplorer notre sort ; iiis pour chercher un bien-être imaginaire , nous nous donnons lille maux réels. Qui ne sait pas supporter un peu de souffrance : lit s'attendre à beaucoup souffrir. Quand on a gâté sa consli- ;uUon par une vie déréglée, on la veut rétabhr par des remèdes; au mal qu'on sent on ajoute celui qu'on craint; la prévoyance de la mort la rend horrible et l'accélère ; plus on la veut fuir, plus on la sent ; et l'on meurt de frayeur durant toute sa vie, en murmurant contre la nature, des maux qu'on s'est faits en l'offensant.
Homme , ne cherche plus l'auteur du mal ; cet auteur c'est toimême. Il n'existe point d'autre mal que celui que tu fais ou que lu loaffres, et l'un et l'autre te vient de toi. Le mal général ne peut être que dans le désordre , et je vois dans le système du monde un ordre qui ne se dément point. Le mal particulier n'est que dans le sentiment de l'être qui souffre ; et ce sentiment l'homme ne l'a pas reçu de la nature , il se l'est donné. La douleur a peu de prise sur quiconque , ayant peu réfléchi , n'a ni souvenir ni prévoyance. Otez nos funestes progrès , ôtez nos erreurs et nos Tices , ôtez l'ouvrage de l'homme , et tout est bien^
Où tout est bien, rion n'est injuste. La justice est inséparable de la bonté ; or la bonté est l'effet nécessaire d'une puissance sans borne, et de l'amour de soi, essentiel à tout être qui se sent. Celui qui peut tout étend , pour ainsi dire , son existence avec celle des rires. Produire et conserver sont l'acte perpétuel de la puissance ; elle n'agit [xtint sur ce qui n'est pas ; Dieu n'est pas le dieu des morts , il ne pourrait être destructeur et méchant sans se nuire. Celui qui peut tout ne peut vouloir que ce qui est bien'. Donc ' V***»*! les *ncifm aptxrlaient cy/diitfi maximus k Diea suprême , ih
8âft EMILK.
l'Être souverainement bon , parce qu'il est souverainement puissant, doit cire aussi souverainement juste; autrement il se contredirait lui-même , car l'amour de l'ordre qui le produit s'appelle ^ bonté , et l'amour de l'ordre qui le conserve s'appelle justice. "^ -<Dieu , dit-on , ne doit rien à ses créatures. Je crois qu'il leur doit tout ce qu'il leur promit en leur donnant l'être. Or c'est leur promettre un bien, que de leur en donner l'idée et de leur eu faire sentir le besoin. Plus je rentre en moi , plus je me consulte , et plus je lis ces mots écrits dans mon àme : So\s juste , et tu seras heureux. Il n'en est rien pourtant , à considérer l'état présent des choses; le méchant prospère, et le juste reste opprimé. Voyez aussi quelle indignation s'allume en nous quand cette attente est frustrée! La conscience s'élève et murmure contre sou auteur ; elle lui crie en gémissant : Tu m'as trompé !
Je t'ai trompé, téméraire! et qui te l'a dit? Ton àme est-elle anéantie? As-tu cessé d'exister? 0 Brutus ! ô mon fils! ne souille point ta noble vie en la finissant ; ne laisse point ton espoir et ta gloire avec ton corps aux champs de Philippes. Pourquoi distu , La vertu n'est rien , quand tu vas jouir du prix de la tienne ? Tu vas mourir, penses-tu : non, tu vas vivre, et c'est alors que je tiendrai tout ce que je t'ai promis.
On dirait, aux murmures des impatients mortels, que Dieu leur doit la récompense avant le mérite , et qu'il est obligé de payer leur vertu d'avance. Oh ! soyons bous premièrement , et puis nous serons heureux. N'exigeons pas le prix avant la victoire , ni le salaire avant le travail. Ce n'est point dans la lice, disait Plularque ', que les vainqueurs de nos jeux sacrés sont couronnés ; c'est après qu'ils l'ont parcourue.
Si l'àme est immatérielle , elle peut survivre au corps; et si elle lui survit, la Providence est justifiée. Quand je n'aurais d'autre preuve de l'immatérialité de l'àme que le triomphe du méchant et l'oppression du juste en ce monde , cela seul m'empêcherait d'en douter. Une si choquante dissonance dans l'harmonie universelle me ferait chercher à la résoudre. Je me dirais : Tout ne finit pas pour nous avec la vie , tout rentre dans l'ordre à la
ilisaienl trOH-viai : mais en disant maximus optimiis , ils auraient parlé plus exactement ; puis^iuc sa bonté vient de sa puissance , il est l)on pai-ce qu'il est grand.
' Traité : On ne peut vivre heureux selon Ëpicurus, § 59.