‹ Émile (volume 2)Chapitre 14 sur 240 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

caase opposée. Plus le corps est faible, plus il comuiaude; plus il est fort , plus il obéit. Toutes les passions sensuelles logent dans des corps efféminés ; ils s'en irritent d'autant plus qu'ils peuvent moins les satisfaire.

Un corps débile affaiblit l'àmc. De là l'empire de la médecine , art plus pernicieux aux hommes que tous les maux qu'il prétend guérir. Je ne sais pour moi de quelle maladie nous guérissent les médecins , mais je sais qu'ils nous en donnent de bien funestes; la lâcheté, la pusillanimité, la crédulité, la terreur de la mort : s'ils guérissent le corps , ils tuent le courage. Que nous importe qu'ils fassent marcher des cadavres? ce sont des hommes qu'il nous faut, et l'on n'en voit point sortir de leurs mains.

La médecine est à la mode parmi nous ; elle doit l'être. C'est l'amusement des gens oisifs et désœuvrés , qui, ne sachant que faire de leur temps, le passent à se conserver. S'ils avaient eu le malheur de naître immortels , ils seraient les plus misérables des êtres : une vie qu'ils n'auraient jamais peur de perdre ne serait pour eux d'aucun prix. Il faut à ces gens-là des médecins qui les menacent pour les flatter, et qui leur donnent chaque jour le seul p!. isir dont ils soient susceptibles, celui de n'être pas morts.

Je n'ai nul dessein de m'étendre ici sur la vanité de la médecine. Mon objet n'est que de la considérer par le coté moral. Je ne puis pourtant m'empcchcr d'observer que les hommes font sur son usage les mêmes sophismes que sur la recherche de la vérité. Ils supposent toujours qu'en traitant un malade on le guérit , et qu'en cherchant une vérité on la trouve. Ils ne voient pas qu'il faut balancer l'avantage d'une guérison (jue le médecin opère par la mort de cent malades qu'il a tué», et l'utilité d'une vérité découverte par le tort que font les erreurs qui passent en même temps. La science qui instruit et la médecine qui gutrit sont fort bonnes sans doute ; mais la science qui trompe et la médecine qui tue sont mauvaises. .Apprenez-nous doncà les distinguer. Voilà le nœud de la question. Si nous savions ignorer la vérité, nous ne serions jamais les dupes du mensonge ; si nous savions ne vouloir pas guérir malgré la nature, nous ne mourrions jamais par la main du médecin : ces deux abstinences seraient sages; on gagnerait évidemment à s'y soumettre. Je ne dispute donc pas que la méde- «ine ne soit util*' à quelques homiVies , mais je dis qu'elle es» fniwmte au genre humain.

On me (lira , comme on fait sans cesse, que les fautes sont du nu'-deciu, mais que la médecine en elle-même est infaillible. A la Uoiiiu! lu'uie : mais qu'elle vienne donc sans le médecin ; car, lant qu'ils viendront ensemble, il y aura cent fois plus à craindre des erreurs de l'artiste qu'à espérer du secours de l'art *.

Cet art raensonj^er , plus fait pour les maux de l'esprit que pour ceux du corps, n'est pas plus utile aux uns qu'aux autres : il nou> guérit moins de nos maladies qu'il ne nous en imprime l'effroi , il recule moins la mort qu'il ne la fait sentir d'avance ; il use la vie au lieu de la prolonger , et quand il ia proloniz;crait , ce seraitencore au préjudice de l'espèce, puisqu'il nous ote à la société par les soins qu'il nous impose, et à nos devoirs par les frayeurs qu'il nous donne. C'est la connaissance des dangers qui nous le.> fait craindre : celui qui se croirait invulnérable n'aurait peur de rien. A force d'armer Achille contre le péril , le poëte lui ote le mérite de la valeur ; tout autre à sa place eût été un Achille au mémei»rix.

Voulez-vous trouver des hommes d'un vrai courage, cherche/, les dans les lieux où il n'y a point de médecins, où l'on ignora les conséquences des maladies , et où l'on ne songe guère à la morl . \aturellement l'homme sait souffrir constamment, et meurt en paix. Ce sont les médecins avec leurs ordonnances , les philosophes avec leurs préceptes, les prêtres avec leurs exhortations, qui l'avilissent de cœur et lui font désapprendre à mourir. ' Qu'on me donne donc un élève qui n'ait pas besoni de tous ces gens-là, ou je le refuse. Je no veux point que d'autres gâtent mon ouvrage ; je veux l'élever seul , ou ne m'en pas mêler. Le sage I.ocke , (pii avait passé une partie de sa vie à l'étude de la médecine , r<H'ommande fortement de ne jamais droguer les enfants , nipar ju'écaution , ni pour de légères incommodités. J'irai plus loin , et je déclare que , n'appelant jamais de médecin pour moi , je n'eu ap[)ellerai jamais pour mon fimile , à moins que sa vie msoit dans un danger éviilent ; car alors il ne peut pas lui faire pis <[ue de le tuer.

* [Benianlin de Saint- l'ierie |tr«5.iinliuliî de l'^rcadif, note 8*) nous ;ili|irrml (|iu' UiuisH'au lui dit un jour : « Si je faisais une nouvelle (Stltion ^ de meît onvrases, j',id(uicir;iis ce (|ue j'y ai écrit sur le int'tleeiiis. Il n'y . a pas (l('tat nui dcniaiulc aulaut dï^udes (|ue le leur. l»ar tout |wiys, ce • sont les hommes les plus véritablement savaiilsj ». iSote de M. Pttitain,

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