LIVRE I
Je sais bien que le médecin ne manqtiera pas de tirer avantage de ce délai. Si l'enfant meurt , on l'aura appelé trop tard ; s'il réchappe, ce sera lui qui l'aura sauvé. Soit : que le médecin triomphe ; mais surtout qu'il ne soit appelé qu'à l'extrémité.
Faute desavoir se guérir , que l'enfant sache être malade : ceî irt supplée à l'autre, et souvent réussit beaucoup mieux; c'est art de la nature. Quand l'animal est malade , il souffre en silence 't se lient coi : or on ne voit pas plus d'animaux languissants que d'hommes. Combien l'impatience , la crainte , l'inquiétude , et Mirtout les remèdes, ont tué de gens que leur maladie aurait épar- -iiés , et que le temps seul aurait guéris ! On me dira que les animaux , vivant d'une manière plus conforme à la nature , doivent rire sujets à moins de maux que nous. Eh bien ! cette manière !■' vivre est précisément celle que je veux donner à mon élève; : en doit donc tirer le même profit.
I^i seule partie utile de la médecine est l'hygiène; encore l'h) - * ^iene est-elle moins une science qu'une vertu. La tempérance et le travail sont les deux vrais médecins de l'homme : le travail aiguise son appétit , et la tempérance l'empêche d'en abuser.
Pour savoir quel régime est le plus utile à la vie et à la santé , * il ne faut que savoir quel régime observent les peuples qui se portent le mieux, sont les plus robustes, et vivent le plus longtemps. Si par les observations générales on ne trouve pas que l'usage dr la médecine donne aux hommes une santé plus ferme et une plus, longue vie ; par cela même que cet art n'est pas utile , il est imi^' stbie, puisqu'il emploie le temps , les hommes et les choses à puro perte. Non-seulement le temps qu'on passeà conserver la vie étant |)erdu pour en user , il l'en faut déduire ; maii» quand ce temps est employé à nous tourmenter , il est pis que nul , il est négatif ; et , pour calculer équitableraent , il en faut oter autant de celui qui nous reste. Un homme qui vit dix ans sans médecins vit plus {Murlui-ménic et pour autrui que celui qui vit trente ans leur victime. Ayant fait l'une et l'autre épreuve, je me crois i)lus en droit <|ue jKrsonne d'en tirer la conclusion.
Voilâmes raisons pour ne vouloir qu'un clcvo jobustc elsîtin, ft mes principes pour le maintenir teL Je ne m'arrêterai pas à Itrouver auluug l'utilité des travaux manuels et Jcà exercices du torps, pour renforcer le tempérament et la sauté ; c'est ce que jH'rsonne ne dispute : les exemples des plus longues vies se tirent
presque tous d'horames qui ont fait le plus d'exercice , qui oui supporté le plus de fatigue et de travail'. Je n'entrerai pas non plus dans de longs détails sur les soins que je prendrai pour ce seul objet ; on verra qu'ils entrent si nécessairement dans ma pratique, qu'il suftit d'en prendre l'esprit pour n'avoir pas besoin d'autre explication.
Avec la vie commencent les besoins. Au nouveau-né il faut une nourrice. Si la mère consent à remplir son devoir , à la bonne heure : on lui donnera ses directions par écrit; car cet avantage a son conlre-poids, et tient le gouverneur un peu plus éloigné de son élève. Mais il est à croire que l'intérêt de l'enfant, et l'estime pour celui à qui elle veut bien confier un dépôt si cher, rendront la mère attentive aux avis du maître ; et tout ce qu'elle voudra faire, on est sûr qu'elle le fera mieux qu'une autre. S'il nous faut une nourrice étrangère , commençons par la bien choisir.
Une des misères des gens riches est d'être trompés en tout. S'ils jugent mal des ho.nmcs , faut-il s'en étonner ? Ce sont les richesses qui les corrompent ; et , par un juste retour , ils sentent les premiers le défaut du seul instrument qui leur soit connu. Tout est mal fait chez eux , excepté ce qu'ils y font eux-mêmes ; et ils n'y font presque jamais rien. S'agit-il de chercher une nourrice , on la fait choisir par l'accoucheur. Qu'arrive-t-il de là ? Que la meilleure est toujours celle qui l'a le mieux payé. Je n'irai donc pas consulter un accoucheur pour celle d'Emile ; j'aurai soin de la choisir moi-même. Je ne raisonnerai peut-être pas là-dessus si disertement qu'un chirurgien , mais à coup sûr je serai de meilleure foi , et mon zèle me trompera moins que son avarice.
' En voici un exemple tire îles papiers anglais, lequel je ne puis m' empêcher de rapporter, tant il offre ilc rtifluxions à faire relatives k mon sujet.
* Un particulier nommé Patrice Oncil, né en t647, vient de se marier « en 1760 pour la septième fois. Il servit dans les dragons la dix-septième « année du règne de Charles II, et dans différents corps just|ucn 1740, « (pi'il obtint son congé. Il a fait toutes les campagnes du roi Guillaume et « du duc de Marlborough. Cet lionunc n'a jamais bu cpic de la bière ordi- « naire; il s'est toujours nourri de végétaux, et na mangé de la viande ipic « dans (luelques repas qu'il donnait h sa famille. Son usage a toujours été
• de se lever et de s«; coucher avec le soleil , à moins «juc ses devoii-s ne « l'en aient emi>éclié. 11 est à présent dans sa cent treizième anni'c, cnten-
• dant bien , se portant bien , et marchant s;m» canne. Malgré son grand
• Age, il ne reste pas un seul moment oisif; et tous les dimanches il va à
• sa paroisse, accompagné de ses enfants, petits-enfants, et arriére-i>etits-
• enfants. •
LIVRK l 3.1
Ce choix n'esl jwinl un si grand mystère ; les règles eu sont connues : mais je ne sais si l'on ne devrait pas faire un peu plus d'attention à làgcdulait aussi bien qu'à sa qualité. Le nouveau lait est tout à fa t séreux; il doit presque être apéritif, pour purger le reste du meconium épaissi dans les intestins de l'enfant qui vient de naître. Peu à peu le lait prend de la consistance, et fournit une nourriture plus solide à l'enfant , devenu plus fort pour la digérer. Ce n'est sûrement pas pour rien que dans les femelles de toute espèce la nature change la consistance du lait selon l'âge du nourrisson.
Il faudrait donc une nourrice nouvellement accouchée à un enfant nouvellement né. Ceci a son embarras, je le sais; mais sitôt qu'on sort de l'ordre naturel , tout a ses embarras pour bien faire. Le seul expédient commode est de faire mal ; c'est aussi celui qu'on choisit.
Il faudrait une nourrice aussi saine de cœur que de corps : l'intempérie des passions peut, comme celle des humeurs, altérer son lait; de plus, s'en tenir uniquement au physique, c'est ne voir que la moitié de l'objet. Le lait peut être bon et la nourrice mauvaise; un bon caractère est aussi essentiel qu'un bon tempérament. Si l'on prend une femme vicieuse, je no dis pas que son nourrisson contractera ses vices, mais je dis qu'il en pâtira. Ne lui doit-elle pas , avec son lait, des soins qui demandent du zcle , de la patience , de la douceur, de la propreté ? Si elle est gourmande, intempérante, elle aura bientôt gâté son lait ; si elle est négligente ou emportée , que va devenir à sa merci un pauvre malheureux qui ne peut ni se défendre ni se plaindre ? Jamais , en quoi que ce puisse être , les méchants ne sont bons à rien de bon.
Le choix de la nourrice importe d'autant plus , que son nourrisson ne doit point avoir d'autre gouvernante qu'elle , comme il ne doit point avoir d'autre précepteur que son gouverneur. Cet usage était celui des anciens , moins raisonneurs et plus sages que nous. Après avoir nourri des enfants de leur sexe , les nourrices ne les quittaient plus. Voilà pourquoi , dans leurs pièces de théâtre, la plupart des confidentes sont des nourrices. Il est im- |X)ssible qu'un enfant qui passp snrpessivemenl par tant de mains différentes soit jamais bien élevé. A chaque changement il fait •le secrètes comparaisons qui tendent toujours à diminuer mt,
estime pour ceux qui le gouverneul , et coaséquemiuent leur autorité sur lui. S'il vient une /ois à penser qu'il y a de grandes personnes qui nont pas plus de raison que des enfants , toute l'autorité de l'âge est perdue et l'éducation inanquce. Un enfant ne doit connaître d'autres supérieurs que son père et sa mère, ou à leur défaut sa nourrice et son gouverneur ; encore est-ce déjà trop d'un des deux : mais ce partage est inévitable ; et tout ce qu'on peut faire pour y remédier est que les personnes des deux sexes qui le gouvernent soient si bien d'accord sur son compte que les deux ne soient qu'un pour lui.
Il faut que la nourrice vive un peu plus commodément , qu'elle prenne des aliments un peu plus substantiels , mais non qu'elle change tout à fait de manière de vivre; car un c-haugemen'. prompt et total, même de mal eu mieux , est toujours dangereux [)our la santé ; et puisque sou régime ordinaire l'a laissée ou leinlue saine et bien constituée , à quoi bon lui en faire changer .'
Les paysannes mangent moins de viande et plus de légumes ([uc les femmes de la ville ; et ce régime végétal parait plus favorable que contraire à elles et à leurs enfants. Quand elles ont lies nourrissons bourgeois , on leur donne des pols-au-feu , persuadé que le potage et le bouillon de viande leur font un meilleur chyle et fournissent plus de lait. Je ne suis point du tout de ce sentiment ; et j'ai pour moi l'expérience, qui nous apprend que les enfants ainsi nourris sont plus sujets à la colique et aux vers (|ue les autres.
Cela n'est guère étonnant , puisque la substance animale en pulrcfaction fourmille de vers ; ce qui n'arrive pas de même à la substance végétale. Le lait , bien qu'élaboré dans le corps de l'animai, est une substance végétale ' ; son analyse le démontre ; il tourne facilement à l'acide ; et, loin de donner aucun vestige d'alcali volatil, comme font les subsLinces animales, il donne, comme les plantes , un sel neutre essentiel.
Le lait des femelles herbivores est plus doux et plus salutaire que celui des carnivores. Formé d'une substance homogène à la
* ' tesrenimtfs' rtiart^'iiit du pain, des Irgumes, du laiti^e : les fem«>ll<~ des chiens et des chats en iiianseiU aussi ; les louves iiiènie paLswnt. Voili des sucs végétaux pour leur lait. Ueste a examiner celui des espèces qui m peuvent absolument se nourrir que oe chair, s'il y en a de telles; de quoi je lioute.