LIVRE IV
(ioatiens qu'il n'y a pas de révélatipn contre laquelle les mêmes oltjections ou d'autres équivalentes n'aient autant et plus de force que contre le christianisme *. D'où il suit que s'il n'y a qu'une religion véritable , et que tout homme soit obligé de la suivre sous peine de damnation , il faut passer sa vie à les étudier toutes, à les approfondir, à les comparer, à parcourir les pays où elles sont établies. Nul n'est exempt du premier devoir de l'homme , nul n'a droit de se fier au jugement d'autrui. L'artisan qui ne vit que de son travail, le laboureur qui ne sait pas lire, la jeune fille délicate et timide , l'infirme qui peut à peine sortir de son lit , tous , sans exception, doivent étudier, méditer, disputer, voyager, parcourir le monde : il n'y aura plus de peuple fixe et stable ; la terre entière ne sera couverte que de pèlerins allant à grands frais, et avec de longues fatigues , vérifier , comparer , examiner par euxmêmes les cultes divers qu'on y suit. Alors adieu les métiers, les arts, les sciences humaines, et toutes les occupations civiles : il ne peut plus y avoir d'autre étude que celle de la religion : à grand'peine celui qui aura joui de la santé la plus robuste , le mieux employé son temps, le mieux usé de sa raison, vécu le plus d'années, saura-t-il , dans sa vieillesse , à quoi s'en tenir ; et ce sera beaucoup s'il apprend avant sa mort dans quel culte il aurait dû vivre.
Voulez-vous mitiger cette méthode , et donner la moindre prise à l'autorité des hommes : à l'instant vous lui rendez tout; et si le Bis d'un chrétien fait bien de suivre , sans un examen profond et impartial , la religion de son père , pourquoi le fils d'un Turc ferait-il mal de suivre de même la religion du sien **? Je défie tous les intolérants de répondre à cela rien qui contente un homme sensé.
Pressés par ces raisons, les uns aiment mieux faire Dieu injuste, et punir les innocents du péché de leur père , que de renoncer à leur barbare dogme. Les autres se tirent d'affaire en envoyant obligeamment un ange instruire quiconque, dans une ignorance in»
*[M. Petitain fait reinar<|iier (|ae ces inots, ou d'autres iquivalentet , M sont ni d»H le manuscrit autogra{ibe, ni dans aucune des éditions antérieares à l'édition de Genève.]
** i\'k%. ... la ralijion du tien? ConUiien d'hommes sont à Rome trèsbons catholiques , qui , parla même raison , seraient très-bons musulimuif s'ils/ussent nés a la Mecque! et réciproquement , que d'honnêtes gens sont très-bons Turcs en Asie, qui seraient très-bons chrétiens parmi noiM.I
vincible, aurait vécu moraleraeiitbien. La belle invention que cet ange ! Non contents de nous asservir à leurs machines , ils mettent Dieu lui-racrae dans la nécessité d'en employer.
Voyez, mon fils, à quelle absurdité mènent l'orgueil et l'intolérance , quand chacun veut abonder dans son sens , et croire avoir raison exclusivement au reste du genre humain. Je prends à témoin ce Dieu de paix que j'adore et que je vous annonce , que toutes mes recherches ont été sincères ; mais voyant qu'elles étaient, qu'elles seraient toujours sans succès , et que je m'abimais dans un océan sans rives , je suis revenu sur mes pas , et j'ai resserré ma foi dans mes notions primitives. Je n'ai jamais pu croire que Dieu m'ordonnât , sous peine de l'enfer , d'être si savant. J'ai donc refermé tous les livres. Il en est un seul ouvert à tous les yeux , c'est celui de la nature. C'est dans ce grand et sublime livre que j'apprends à servir et à adorer son divin auteur. Nul n'est excusable de n'y pas lire , parce qu'il parle à tous les hommes une langue intelligible à tous les esprits. Quand je serais né dans une lie déserte , quand je n'aurais point vu d'autre homme que moi , quand je n'aurais jamais appris ce qui s'est fait anciennement dans un coin du monde; si j'exerce ma raison, si je la cultive, si j'use bien des facultés immédiates que Dieu me donne , j'apprendrai de moi-même à le connaître , à l'aimer, à aimer ses œuvres, à vouloir le bien qu'il veut, et à remplir pour lui plaire tous mes devoirs sur la terre. Qu'est-ce que tout le savoir des hommes m'apprendra de plus.'
A l'égard de la révélation, si j'étais meilleur raisonneur ou mieux instruit, peut-élro sentirais-je sa vérité, son utilité pour ceux qui ont le bonheur de la reconnaître ; mais si je vois en sa faveur des preuves que je ne puis combattre , je vois aussi contre elle des objections que je ne puis résoudre. II y a tant de raisons solides pour et contre , que , ne sachant à quoi me déterminer , je ne Tadmcts ni ne la rejette ; je rejette seulement l'obligation de la reconnaître , parce que cette obligation prétendue est incompatible avec la justice de Dieu , et que, loin de lever par là les obstacles au salut , il les eût multipliés , il les eût rendus insurmontables pour la plus grande partie du genre humain. A cela pK's , je reste sur ce point dans un doute respectueux. Je n'ai pas la présomption de mo croire infaillible : d'autres hommes ont pu décider ce qui me semble indécis ; je raisonne pour moi, et non pas pour eux ; je ne les
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blâme ni ne les imite : leur jugement peut être meilleur que le mien ; mais il n'y a pas de ma faute si ce n'est pas le mien. Je vous avoue aussi que la majesté des Écritures m'étonne ,
i sainteté de l'Évangile parle à mon rxEur *. Voyez les livres des
nilosophes avec toute leur pompe; qu'ils sont petits près de celui- : L ' Se peut-il qu'un livre à la fois si sublime et si simple soit l'ouvrage des hommes? Se peut-il que celui dont il fait l'histoire ne il qu'un homme lui-même? Est-ce là le ton d'un enthousiaste ou
, ;in ambitieux sectaire? Quelle douceur, quelle pureté dans ses mœurs ! quelle grâce touchante dans ses instructions ! quelle éiévaliondans ses maximes ! quelle profonde sagesse dans ses discours ! quelle présence d'esprit, quelle finesse et quelle justesse dans ses r-ponses! quel empire sur ses passions ! Où est l'homme , où est le
.;e qui sait agir , souffrir et mourir sans faiblesse et sans ostenùilion? Quand Platon peint son juste imaginaire ' couvert de tout l'opprobre du crime, et digne de tous les prix de la vertu , il peint trait pour trait Jésus-Christ : la ressemblance est si frappante , que tous les Pères l'ont sentie , et qu'il n'est pas possible de s'y tromper *'. Quels préjugés, quel aveuglement *** ne faut-il point avoir pour oser comparer le fils de Sophronisque au fils de Marie ? Quelle distance de l'un à l'autre 1 Socrale , mourant sans douleur, sans ignominie , soutint aisément jusqu'au bout son personnage ; et si celle facile mort n'eut honoré sa vie , on douterait si Socrate , avec tout son esprit, fut autre chose qu'un sophiste. Il inventa, dit-on , la morale ; d'autres avant lui l'avaient mise en pratique : il ne Gt que dire ce qu'ils avaient fait , il ne fit que mettre en leçons leurs exemples. Aristide avait été juste avant que Socrato eut dit ce que c'était que justice ; Léonidas était mort pour son pays avant que Socrale eut fait un devoir d'aimer la patrie; Sparte
* [Vil. Je vaut avoue aussi que la tainletède l'Évangile est un argument qui parle à mon caur , elauquclf aurais mime regret de trouver quelque bonne réponse, f'oyez les livres ]
'DeRop.. lili. «.
•• [Cette resxrmtilanre cst\c n'sultat généra! des deux premiers livres oh dialogues du traité de Platon , intitulé /><f /a république. Lepassaf;ele pins reinar<|ual>le à cesitjct est celui ([u'il met dans la bouche de son ad ver- Mire.
Quant aux p<ïres de l'Éslise dont il est question ici , voyez entre autres laint Justin {.4pologia prima, n* 3), et saint Clément d'Alexandrie ( Stromala , lib. lY,.] Note de M. Pelilain.
*** ... Vil. Quel aveuglement ou quelle mauvaise foi nt.,.']
était sobre avant que Socrate eût loué la sobriété; avant qu'il eut défini la vertu , la Grèce abondait en hommes vertueux. Mais où Jésus avait-il pris chez les siens cette morale élevée et pure dont lui seul a donné les leçons et l'exemple'? Du sein du plus furieux fanatisme la plushaute sagesse se lit entendre, et la simplicité des plus héroïques vertus honora le plus vil de tous les peuples. La mort de Socrate , philosophant tranquillement avec ses amis , est la plus douce qu'on puisse désirer ; celle de Jésus expirant dans les tourments , injurié , raillé , maudit de tout un peuple , est la plus horiible qu'on puisse craindre. Socrate prenant la coupe empoisonnée bénit celui qui la lui présente et qui pleure ; Jésus , au milieu d'un supplice affreux, prie pour ses bourreaux acharnés. Oui , si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage , la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu. Dirons-nous que l'histoire de l'Évangile ' est inventée à plaisir .' Mon ami, ce n'est pas ainsi qu'on invente ; et les faits de Socrate , dont personne ne doute , sont moins attestés que ceux de Jésus-Christ. Au fond, c'est reculer la difficulté sans la détruire ; il serait plus inconcevable que plusieurs hommes d'accord * eussent fabriqué ce livre , qu'il ne l'est qu'un seul en ait fourni le sujet. Jamais des auteurs juifs n'eussent trouvé ni ce ton, ni cette morale ; et l'Évangile a des caractères de vérité si grands, si frappants , si parfaitement inimitables, que l'inventeur en serait plus étonnant que le héros **. Avec tout cela, ce même Évangile est plein de choses incroyables , de choses qui répugnent à la raison , ef qu'il est impossible à tout homme sensé de concevoir ni d'admettre. Que faire au milieu de toutes ces contradictions? Être toujours modeste et circonspect , mon enfant; respecter en silence ce qu'on ne saurait ni rejeter ni comprendre , et s'humilier devant le grand Être qui seul sait la vérité.
'Voyez, dans le discours sur la Montagne, le parallèle qu'il fait IiUrai^me de la morale de Moïse à la sienne. SUtth. , cap. 5 , vers. 2t et seq.
' [Var. ,..que quatre Jumimes d'accord... — A la suite de ces mots est une note ainsi conçue : Je veux bien n'en pas compter davantage, parce qtu leurs quatre livres sont les seules vies de Jésus-Christ qui nous sont restées du graud nombre qui avaient été écrili:<!.]
♦» [Dans une lettre à M. de ♦**, datée de t76'J , Rousseau revient encore sur ce parallèle (;tal)li par lui entre. Jésus et Socrate : et ne supposant aucun caractère divin ni mission surnaturelle au sage lu'hreu, t|u' il oppose de nouveau au sage grec , il présoiUe sur les vues et la conduite du premier des considérations loiiles iionvellf*. Vmez l.t Corrfspoiuianr.-.^ \<>t,- d,- M. Petitaiu.