LIVRE IV
met qu'une révélation est la plus ancienne, et parait la plus siire ; .'elle qui en adn)et trois est la plus moderne, et parait la plus con-
(luente ; celle qui en admet deux , et rejette la troisième , peut ien être la meilleure , mais elle a certainement tous les préjugés
intre elle; l'inconséquence saute aux yeux.
Dans les trois révélations , les livres sacrés sont écrits en des langues inconnues aux peuples qui les suivent. Les Juifs n'entendent plus l'hébreu, les chrétiens n'entendent ni l'hébreu ni le grec ; les Turcs ni les Persans n'entendent point l'arabe ; et les Arabes modernes eux-raOmes ne parlent plus la langue de .Mahomet. Ne voilà-t-il pas une manière bien simple d'instruire les hommes , de leur parler toujours une langue qu'ils n'entendent point ! On traduit ces livres, dira-t-on. Belle réponse ! Qui m'assurera que ces livres sont fidèlement traduits , qu'il est même possible qu'ils le soient? et quand Dieu fait tant que de parler aux hommes , pourquoi faut-il qu'il ait besoin d'interprète.'
Je ne concevrai jamais que ce que tout homme est obligé de sa« voir soit enfermé dans des livres , et que celui qui n'est à portée ni de ces livres ni des gens qui les entendent soit puni d'une ignorance involontaire. Toujours des livres ! quelle manie! Parce que l'Europe est pleine de livres , les Européens les regardent comme indispensables , sans songer que , sur les trois quarts de la terre , on n'en a jamais vu. Tous les livres n'ont-ils pas été écrits par des hommes? Comment donc l'homme en aurait-il besoin pour connaître ses devoirs ? et quels moyens avait-il de les connaître avant que ces livres fussent faits ? Ou il apprendra ses devoirs de luimême , ou il est dispensé de les savoir.
Nos catholiques font grand bruit de l'autorité de l'Église ; mais <iuc gagnent-ils à cela, s'il leur faut un aussi grand appareil de preuves pour établir cette autorité , qu'aux autres sectes pour établir directement leur doctrine ? L'Église décide que l'Église a droit (le décider. Ne voilà-t-il pas une autorité bien prouvée ] Sortez de l't , vous rentrez dans toutes nos discussions.
Counai»sez-vous beaucoup de chrétiens qui aient pris la peine
d'examiner avec soin ce que le judaïsme allègue contre eux ? Si
quelques-uns en ont vu quelque chose , c'est dans les livres des
hrétiens. Bonne manière de s'instruire des raisons de leurs ad-
^ ersaires ! Mais commeut faire ? Si quelqu'un osait publier parmi
nous des livres où l'on favoriserait ouvertement le judaïsme *. nous punirions l'auteur, l'éditeur, le libraire. Celte police est commode et sûre pour avoir toujours raison. Il y a plaisir à réfult r des gens qui n'osent parler '.
Ceux d'entre nous qui sont à portée de converser avec des Juifs ne sont guère plus avancés. Les malheureux se sentent à notre discrétion ; la tyrannie qu'on exerce envers eux les rend craintifs ; ils savent combien peu l'injustice et la cruauté coulent à la charité chrétienne : qu'oseront-ils dire sans s'exposer à nous faire crier au blasphème.^ L'avidité nous donne du zèle, et ils sont trop riches pour n'avoir pas torl. Les plus savanls, les plus éclairés sont toujours les plus circonspects. Vous convertirez quelque misérable , payé pour calomnier sa secte ; vous ferez parler quelques vils fripiers , qui céderont pour vous llatter ; vous triompherez de leur ignorance ou de leur lâcheté , tandis que leurs docteurs souriront en silence de rotre ineplie. Mais croyez-vous que dans des lieux où ils se sentiraient en sùrelé l'on eût aussi bon marché d'eux? En Sorbonne, il est clair comme le jour que les prédictions du Messie se rapportent à Jésus-Christ. Chez les rabbins d'Amsterdam, il est tout aussi clair qu'elles n'y ont pas le moindre rapport. Je ne croirai jamais avoir bien entendu les raisons des Juifs, qu'ils n'aient un élat libre , des écoles , des universités , où ils puissent parler et disputer sans risque. Alors seulement nous pourrons savoir ce qu'ils ont à dire.
A Constantinople les Turcs disent leurs raisons, mais nous n'osons dire les nôtres; là c'est notre tour de ramper. Si les Turcs exigent de nous pour Mahomet, auquel nous ne croyons point , le même respect que nous exigeons pour Jésus-Christ des Juifs, qui n'y croient pas davantage , les Turcs ont-ils tort .' avons-nous raison ? Sur quel principe équitable résoudrons-nous celle question?
Les deux tiers du genre humain ne sont ni Juifs, ni mahomé-
" [Vab. ... des livres oit l'on nfflrmerail, oii l'on s'ef/orcerait de prourrr que Jésus Christ n'est pas le Messie]
' Entre mille faits connusen voici nn (|ui na |vis besoin de cominentnire. Dnn» le seijii^me sii^cle, les théologiens c^itlioliques ayant contiamné au fiMi tons les livres des Juifs , sans distinction , lilUistrc et sa>ant Heiicblin , constiltt' sur cette affaire, s'en attira de terribles qui faillirent le jHîrtlre , |ioiu' avoir seulement <îté d'avis (|u'on pouvait conserver ceux de ces livres (|ui ne faisaient rien contre le christianisme , et qui traitaient do matières indifférentes à la religion.
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itns, m chrétiens; et combien de millions d'hommes n'ont jamais oui parler de Moïse , de Jésus-Christ , ni de Mahomet ! On le nie ; n soutient que nos missionnaires vont partout. Cela est bientôt t. Mais vont-ils dans le cœur de l'Afrique, encore inconnu, et 1 jamais Européen n'a pénétré jusqu'à présent ? Vont-ils dans la irtarie médilcrranée suivre achevai les hordes ambulantes, dont 1 iroais étranger n'approche, et qui, loin d'avoir oui parler du pape, connaissent ii peine le grand lama? Vont-ils dans les continents immenses de l'Amérique, où des nations entières ne savent pas I iicorc que des peuples d'un autre monde ont mis les pieds dans leur? Vonl-ilsau Japon, dont leui-s manœuvres les ont fait chasr pour jamais, et où leurs prédécesseurs ne sont connus des gcrations qui naissent que comme des intrigants rusés, venus avec un zèle hypocrite pour s'emparer doucement de l'empire ? Vontils dans les harems des princes de l'Asie annoncer l'Évangile à des milliers de pauvres esclaves? Qu'ont fait les femmes de cette partie du monde, pour qu'aucun missionnaire ne puisse leur prêcher la foi ? Iront-elles toutes en enfer, pour avoir été récluses?
Quand il serait vrai que l'Évangile est annoncé par toute la terre, qu'y gagnerait-on ? La veilledujourquele premier missionnaire est arrivé dans un pays , il y est sûrement mort quelqu'un qui n'a pu l'entendre. Or, dites-moi ce que nous ferons de ce quel- <iu un-la ? N'y cùt-il dans tout l'univers qu un seul homme à qui l'oa n'aurait jamais précné Jésus-Christ, l'olyection serait aussi iorle Dour ce seul homme que pour le quart du genre humain.
Quand les ministres de l'Évangile se sont fait entendre aux peuples éloignés, que leur ont-ils dit qu'on put raisonnablement adloettrc sur leur parole , et qui ne demandât pas la plus exacte vérification ? Vous m'annoncez un Dieu né et mort , il y a deux mille ans , à l'autre extrémité du monde , dans je ne sais quelle petite Tille ; et vous me dites que tous ceux qui n'auront point cru à ce mystère seront damnes. Voilà des choses bien étranges pour les woire si vile, sui- la seule autorite d'un homme que je ne connais point ! Pourquoi votre Dieu a-l-il fait arriver si loin de moi les événements dont il voulait m'obliger d'être instruit? Est-ce un crime d'ignorer ce qui se passe aux antipodes ? Puis-jc deviner qu'il y a eu dans un autre hémisphère un peuple hébreu et une ville de Jérusalem? Autant vaudrait m'obliger de savoir ce qui se fait dans la lune. Vous venez , dites-vous, mernppmulre ; mais pourquoi
n'étes-vous pas venu l'apprendre à mon père? ou [wurquoi damnez-vous ce bon vieillard pour n'en avoir jamais rien su? Doil-il être cterncilcment puni de voire paresse, lui qui était si bon , si bienfaisant , et qui ne cherchait que la vérité ? Soyez de bonne foi, puis mcltez-vous à ma place : voyez si je dois , sur votre seul témoignage , croire toutes les choses incroyables que vous me dites, et concilier tant il'iiijustices avec le Dieu juste que vous m'annoncez. Laissez-moi , de grâce , aller voir ce pays lointain où s'opérèrent tant de merveilles inouïes dans celui-ci * ; que j'aille savoir pourquoi les habitants de cette Jérusalem ont traité Dieu comme un brigand. Ils ne l'ont pas, dites-vous , reconnu pour Dieu. Que ferai-je donc , moi qui n'en ai jamais entendu parler que par vous ? Vous ajoutez qu'ils ont été punis, dispersés, opprimés, asservis; qu'aucun d'eux n'approche plus de la même ville. Assurément ils ont bien mérité tout cola ; mais les habitants d'aujourd'hui , que disent-ils du déicide de leurs prédécesseurs? Ils le nient, ils ne reconnaissent pas non plus Dieu pour Dieu. Autant valait donc laisser les enfants des autres.
Quoi ! dans cette même ville où Dieu est mort , les anciens ni les nouveaux habitants ne l'ont point reconnu, et vous voulez que je le reconnaisse, moi qui suis né deux mille ans après, à deux mille lieues de là ! Ne voyez-vous pas qu'avant que j'ajoute foi à ce livre que vous appelez sacré , et auquel je ne comprends rien , je dois savoir par d'autres que vous quand et par qui il a été fait , comment il s'est conservé , comment il vous est parvenu , ce que disent dans le pays, pour leurs raisons, ceux qui le rejettent , quoiqu'ils sachent aussi bien que vous tout ce que vous m'apprenez? Vous sentez bien qu'il faut nécessairement que j'aille en Europe , en Asie, en Palestine, examiner tout par moi-même: il faudrait que je fusse fou pour vous écouter avant ce temps-là.
Non-seulement ce discours mo parait raisonnable , mais je soutiens que tout homme sensé doit, en pareil cas, parler ainsi , et renvoyer bien loin le missionnaire qui, avant la vérification des preuves , veut se dépêcher de l'instruire et de le baptiser. Or , je
* [Vah. ... aller voir ce merveilleux pays où les vierges accouchent, où les dieux vaisscnl , mangent , souffrent et meurent : que faille,., — Cette variante, ainsi ([ne celle qu'on a vue ci-devant. p."«se Sfi4 , existe en effet tlans le manuscrit autographe, mais ratun'e par l'auteur. »|iii l'a remplacée par une locon nouvelle , Icllc (pielle est ici , et telle qu'elle se troinc dans toulcs les ddilions antérieures h celle de 1801.] Xole de M. Prdinh,