‹ Émile (volume 2)Chapitre 146 sur 240 · LIVRE IV 37â · texte numérisé non relu

LIVRE IV 37â

tions je m'allacherais moins à l'esprit de l'Église qu'à l'esprit de rÉvangile , où le dogme est simple ot la morale sublime , où l'on voit peu de pratiques religieuses et beaucoup d'œuvres de charité. Avant de leur enseigner ce qu'il faut faire , je m'efforcerais toujours dt le pratiquer, aQn qu'ils vissent bien que tout ce que je leur dis je le pense. Si j'avais des protestants dans mon voisinage ou dansiâa paroisse, je ne les distinguerais point de mes vrais paroissiens en tout ce qui lient à la charifé chrétienne ; je les porterais tous également à s'entr'aimer, à se regarder comme frères, à respecter toutes les religions, et à vivre en paix chacun dans la sienne. Je pense que solliciter quelqu'un de quitter celle où il est né, c'est le solliciter de mal faire, et par conséquent faire mal soi-même. En attendant de plus grandes lumières , gardons l'ordre public ; dans tous pays respectons les lois, ne troublons point le culle qu'elles prescrivent: ne portons point les citoyens à la désobéissance; car nous ne savons point certainement si c'est un bien pour eux de quitter leurs opinions pour d'autres , et nous savons très-certainement que c'est un mal de désobéir aux lois.

Je viens , mon jeune ami , de vous réciter de bouche ma profession de foi telle que Dieu la lit dans rnon cœur : vous êtes le premier à qui je l'ai faite; vous êtes le seul peul-éire à qui je la ferai jamais. Tant qu'il reste quelque bonne croyance parmi les hommes , il ne faut point troubler les âmes paisibles , ni alarmer h foi des simples par des difficultés qu'ils ne peuvent résoudre, et qui les inquiètent sans les éclairer. Mais quand une fois tout est ébranlé , on doit conserver le tronc aux dépens des branches. Les tooscienees agitées, incertaines , presque éteintes , et dans l'étal OÙ j'ai vu la vôtre , ont besoin d cire affermies et réveillées ; et , pour les rétablir sur la base des vérités étemelles, il faut achever #arracher les piliers flottants auxquels elles pensent tenir encore. Vous êtes dans l'âge critique où l'esprit s'ouvre à la certitude , 0Ù le cœur reçoit sa forme et son caractère , et où l'on se délerttine pour toute la vie, soit en bien , soit en mal. Plus tard , la nbstance est durcie , et les nouvelles empreintes ne mar<|uenl pins. Jeune homme , recevez dans votre âme encore flexible le ■ Mchet de la vérité. Si j'étais plus sur de moi-même , j'aurais pris •VecTOus un ton dogmatique et décisif : mais je suis homme , ^Dorant , sujet à l'erreur; que pouvais-je faire? Je vous ai ou- ♦frt mon caeur sans réserve : ce que je tiens pour sur , je vous

l'ai donné pour tel ; i^' vous ai donné mes doutes pour des doutes , mes opinions pour des opinions ;je vous ai dit mes raisons de douter et de croire. Maintenant c'est à vous de juger ; vous avez pris du temps ; cette précaution est sage, et me fait bien penser de vous. Commencez par mettre votre conscience en état de vouloir être éclairée. Soyez sincère avec vous-même. Appropriez-vous (le mes sentiments ce qui vous aura persuadé ; rejetez le ■rcsie. Vous n'êtes pas encore assez dépravé par le vice pour risquer ilc mal choisir. Je vous proposerais d'en conférer entre nous ; mais sitôt qu'on dispule, on s'échauffe ; la vanité, l'obstination s'en mêlent ; la bonne foi n'y est plus. Mon ami , ne disputez jamais ; car on n'éclaire par la dispute ni soi ni les auties. Pour moi, ce n'est qu'après bien des années de méditation que j'ai pris mon parti : je m'y liens; ma conscience est tranquille , mon cœur est content. Si je voulais recommencer un nouvel examen de mes sentiments, je n'y porterais pas un plus pur amour de la vérité ; et mon esprit, , déjà moins actif , serait moins en état de la connaître. Je resterai comme je suis , de peur qu'insensiblement le goût de la contemplation , devenant une passion oiseuse, ne m'attiédit sur l'exercice de mes devoirs , et de peur de retomber dans mon premier pyrrhonisme , sans retrouver la force d'en sortir. Plus de la moitié de ma vie est écoulée; je n'ai plus que le temps qu'il me faut pour en mettre à prolit le reste, et pour effacer mes erreurs par mes vertus. Si Je me trompe, c'est malgré moi. Celui cjui lit au fond de mon cœursait bien que je n'aime pas mon aveuglement. Dans l'impuissance de m'en tirer par mes propres lumières, le seul moyen qui me reste pour en sortir est une bonne vie; et si des pierres mêmes Dieu peut susciter des enfants i», Abraham , tout homme a droit d'espérer d'être éclairé lorstpi'ifc s'en rend digne.

Si mes réflexions vous amènent à penser comme je pense, qu«^ mes sentiments soient les vôtres, et que nous ayons la même proj fession de foi , voici le conseil que je vous donne : N'exposeÇ plus votre vie aux tentations de la misère et du désespoir , ne bk traînez plus avec ignominie à la merci des étrangers, et cessez d^ manger le vil pain de l'aumône. Retournez dans votre |>atrioK reprenez la religion de vos pères , suivez-la dans la sincérité d9{ votre cœur , et ne la quittez plus : elle est très-simple et trè* ■aintc ;je la crois de toutes les relisions qui sont sur la terre celte

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