‹ Émile (volume 2)Chapitre 147 sur 240 · LiVRE IV · texte numérisé non relu

LiVRE IV

dont la morale est la plus pure, et dont la raison se contente le mieux. Quant aux frais du voyage , n'en soyez point en peine , on y pourvoira. Ne craignez pas non plus la mauvaise honte d'un retour humiliaut; il faut rougir de faire une faute, et non de la réparer. Vous êtes encore dans l'âge où tout se pardonne , mais où l'on ne pèche plus impunément. Quand vous voudrez écouter votre conscience , mille vains obstacles disparaîtront à sa voix. Vous sentirez que , dans l'incertitude où nous sommes , c'est une inexcusable présomption de professer une autre religion que celle où l'on est né, et une fausseté de ne pas pratiquer sincèrement colle qu'on professe. Si l'on s'égare, on s'ôte une grande excuse au tribunal du souverain juge. Ne pardonnera- t-il pas plulot l'erreur où l'on fut nourri , que celle qu'on osa choisir soimême ?

Hou nis , tenez votre àme en état de désirer toujours qu'il y ait un Dieu , et vous n'en douterez jamais. Au surplus , quelque parti que vous puissiez prendre, songez que les vrais devoirs de la religion sont indépendants des institutions des hommes; qu'un cœur juste est le vrai temple de la Divinité ; qu'en tout pays et dans toute secte, aimer Dieu par-dessus tout et son prochain comme soi-même , est le sommaire de la loi ; qu'il n'y a point de religion qui dispense des devoirs de la morale ; qu'il n'y a de vraiment essentiels que ceux-là ; que le culte intérieur est le premier de CCS devoirs, et que sans la foi nulle véritible vertu n'existe.

Fuyez ceux qui, sou& prétexte d'expliquer la nature, sèment dans les coeurs des hommes de désolantes doctrines , et ilont le scepticisme appiiont est cent fois plus aftirmalif et plus dogmatique (jiie le ton décidé de leurs adversaires. Sous le hautain prétexte qu'eux seuls sont éclairés, vrais, de bonne foi , ils nous soumettent impérieusement à leurs décisions tranchantes , et prétendent nous donner pour les vrais principes des choses les inintelligibles systèmes qu'ils ont bâtis dans leur imagination. Du rcate , renversant, détruisant, foulant aux pieds tout ce que les hommes respectent , ils otent aux affligés la dernière consolation do leur misère , aux puissants et aux riches le seul frein de icurs passions ; ils arrachent du fond des cteurs le remords du irime , l'espoir de la vertu , et se vantent encore d'être les bienfaiteurs du genre humain. Jamais , diseot-ils , la Térité n'est nui-

sible aux hommes. Je le crois comme eux , et c'est, à mon avis, une grande preuve que ce qu'ils enseignent n'est pas la vérité '.

' Les deux partis s'attaquent réciproquement par tant de sophismes, qne ce serait une entreprise immense et téméraire de vouloir les relever tous; c'est déjà beauconp d'en noter quelques-uns à mesure qu'ils se présentent. Un des plus familiers au parti pliilosopliiste est d'opposer un peuple supposé de l)ons philosophes à un |)euple de mauvais chrétiens; comme si un peuple de vrais philosoiihcs était plus facile à faire qu'un peuple de vrais chrétiens? Je ne sais si , parmi les individus, l'un est plus facile à trouver que l'autre ; mais je sais bien qne , dès qu'il est (luestion de peuples , il en faut supposer qui abuseront de la ])hilosophie sans religion , comme les nôtres abusent de la religion sans philosophie ; et cela me parait changer beaucoup l'état de la question,

Bayle a très-bien ()rou\é ([ue le fanatisme est plus pernicieux ([ue l'athéisme, et cela est incontestable; mais ce qu'il n'a eu garde de due, et qui n'est pas moins vrai, c'est ipie le fanatisme, ({uoique sanguinaire et cruel, est pourtant une passion grande et forte, qui élève le cœur de l'homme , qui lui fait mépriser la mort, qui lui dotme un ressort prodigieux , et qu'il ne faut que mieux diriger pour en tirer les plus sublimes vertus ; au lieu (lue l'irréligion, et en général l'esprit raisonneur et philosophique, attaque à la vie, efféminé, avilit les âmes, concentre toutes les passions dans la bassesse de l'intérêt particulier, dans r.ibjcction du »noi humain, et sape ainsi à petit bruit les vrais fondements de toute société; car ce que les intérêts particuliers ont de couuuun est si peu de chose, qu'il ne balancera jamais ce qu'ils ont d'opposé.

Si l'athéisme ne fait pas verser le sang des hommes, c'est moins par amour pour la paix (pie par indifférence.pour le bien : comme que tout aille, peu importe au prétendu sage, pourvu (ju'il reste en reios dans son cabinet. Ses principes ne fout pas tuer les hommes, mais ils les empêchent de naître, en détruisant les uKCurs qui les multiplient, en les détachant de leur esptcc, en réduisant toutes leurs affections à un secret égoisme , aussi funeste à la population i|u'à la vertu. L'indifférence philoso,)liique ressemble à la tranquillité de l'État sous le despotisme ; c'est la tranquiUité delà mort; elle est plus destructive que la guerre même.

Ainsi le fanatisme, (luoiquc plus funeste dans ses effets immédiats que ce ipi'on appelle aujourd'hui re»i>rit philosophique . l'est beaucoup moins dans SCS conséquences. D'ailleurs il est aisé d étaler de belles maximes dans des livres : mais la (picstiou est de savoir si elles tiennent bien à la doctrine, si elles en découlent nécessairement; et c'est ce qui n'a point paru clair jusqu'ici, lleste h savoir encore si la philosophie, à son aise et sur le trône, commanderait bien à la gloriole, à l'intérct, à l'ambition , aux petites passions de l'homme , et si elle pratiquerait cette huiiianité si douce qu'elle nous vante la plume à la main.

Par les principes , la philosophie ne peut faire aucun bien que la religion ne le fasse encore mieux , et la religion eu fait beaucoup que la philosophie ne saurait faire.

l'ar lapratiipic, c'est autre chose ; mais encore faut-il examiner. Nul homme ne suit de tout point sa religion , quand il eu a uuc; cela est vrai i la plupart n'en ont guère, et ne suivent |M)inl du tout celle qu'ils ont : cela l'sl encore vrai : mais enfin quelques-uns en ont une. la suivent du moiuj

Page 1