‹ Émile (volume 2)Chapitre 148 sur 240 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Bon jeune homme , soyez sincère et vrai sans oi^eil ; sachez être ignorant : vous ne Irompercz ni vous ni les autres. Si jamais ?08 talents cultivés vous mettent en état de parler aux hommes , M leur parlez jamais que selon votre conscience , sans vous émoi partie ; et il est indubitable qne des motifs de religion les empêchent loavent de mal faire , et obtiennent d'eux des vertus, des actions louables, i|ni n'auraient point eu lieu sans ces motifs.

Qu'un moine nie un dépôt , que s'ensuit-il , sinon qu'un sot le lui avait confié ? Si Pascal en eût nié un, cela prouverait que Pascal était un hypocrite, et rien de plus. Mais un moine!... Les gens qui font trafic de la KKgion sont-ils donc ceux qui en ont? Tous les crimes qui se font dans iecler^, comme ailleurs, ne prou\ent point que la religion soit inutile, uub que trt's-iiou de gens ont de la religion.

!Ï05 gouvernements modernes doivent incontestablement au christianisow leur plus solide autorité et leurs révolutions moins fréiiiientes ; il la a rendus eux-mêmes moins sanguinaires : cela se prouve par le fait, en les comparant aux gouvernements anciens. La religion mieux connue, écartant le fanatisme , a donné plus de douceur aux manirs chrétiennes. Ce changement n'est |)oint l'ouvrage des lettres; car, {«rtout où elle» ont brillé , rhumanitc n'en a pas été plus resjiectèe : les cruautés des Athéniens, des Égyptiens, des em{tereursde Rome, des Chinois , en font foi. One dœnvres de miséricorde sont l'ouvrage de l'Évangile '. que de restitutions , de réparations , la confession ne fait-elle |)oint faire chez les catholiques! Cliez nous , combien les approclies des temps de la communion n'op^rent-elles point de réconciliations et d'aumônes : Combien le jubilé des Hébreux ne rendait-il |)as les usurpateurs moins avides ! que de milères ne prévenait-il i>as: La fraternité légale unissait toute la nation ; on ne voyait |>as un mendiant chez eux. On n'en voit point non plus chez les Tnrc» , où U>s fondations pieiLses sont innombrables : ils sont , par \)rindpe <le religion , hospitaliers même envers les ennemis de leur culte.

• Les mahométans disent , selon Clurdin , quapn-s l'examen qui suivra « la réMirrcction universelle , tous les corps iront passer un jiont appelé

• Poii'-Sfrrho, qui est jeté sur le feu éternel; pont qu'on peut appeler, t dist'nt-ils, le troisième et dernier examen, et le vrai jugement final . ' iiarce que c'est U où se fera la séparation des bons d'avec les mé-

• rlivit» etc. ■

• l.r< Persjns. poarsuit Chardin, sont fort infatués de ce pont; et lorsque

• i':>'l|u'im souffre une injuredont, p.ir aucune voie ni dans aucun temps,

• li n. i^ut avoir raison, sa dernière consolation est de dire : Eh bien! p-tr

lit, tu me le payeras au doubU: nu drrnierjonr; lu ne

itle Poul-Serrho, que tu ne me salivasses auparavant ;

. rai au b<ird de ta veste, et me Jetterai à tes Jambes. J'ai tu

' : oiiiidegensémincnLs, et de toutes sortes de professions, qui, appré^

• iiit qu'on nr!cridt aiuM /inro sureiu an passage de ce |iont rcdouta- -'■Ilicilalcnt ceux qui se plai|;naent deux de leur (lardonner; cela

arrivé cent fois à moi-même. Des gens de quilité qui m'avaient

■ — — :i')rtHnité, des dém.irches autrement ipicje n'eusse

nt au bout de queli|uc tem|>s t|u°ils |vnsaient que le

l'.issé, et médisaient : Je te prte , hatal becon unt-

' • hunt, \:eh\')k-^ite,rtnds-moi celte aj/aire licite ou Juste. Quelques-uns

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barrasser s'ils vous applaudiront. L'abus du savoir produit l'incrédulité. Tout savant dédaigne le sentiment vulgaire ; chacun en veut avoir un à soi. L'orgueilleuse philosophie mène à l'esprit fort , comme l'aveugle dévotion mène au fanatisme. Évitez ces extrémités ; restez toujours ferme dans la voie de la vérité , ou de ce qui vous paraîtra l'être dans la simplicité de votre cœur, sans jamais vous en détourner par vanité ni par faiblesse. Osez confesser Dieu chez les philosophes ; osez prêcher l'humanité aux intolérants. Vous serez seul de voti-e parti , peut-être ; mais vous porterez en vous-même un témoignage qui vous dispensera de ceux des hommes. Qu'ils vous aiment ou vous haïssent , qu'ils lisent ou méprisent vos écrits, il n'importe. Dites ce qui est vrai, faites ce qui est bien; ce qui importe à l'homme est de remplir ses devoirs sur la terre ; et c'est en s'oubliant qu'on travaille pour soi. Mon enfant, l'intérêt particulier nous trompe; il n'y a que l'espoir du juste qui ne trompe point.

J'ai transcrit cet écrit, non comme une règle des sentiments qu'on doit suivre en matière de religion , mais comme un exemple de la manière dont on peut raisonner avec son élève, poui ne point s'écarter de la méthode que j'ai tâché d'établir. Tant qu'on ne donne rien à l'autorité des hommes, ni aux préjugés du pays où l'on est né, les seules lumières de la raison ne peuvent , dans l'institution de la nature, nous mener plus loin que la religion naturelle; et c'est à quoi je me borne avec mon Emile. S'il en doit avoir une autre, je n'ai plus en cela le droit d'être sou guide ; c'est à lui seul de la choisir.

Nous travaillons de concert avec la nature, et tandis qu'elle forme

« même m'ont fait des présents et rendu des services, a^n que je leur par- " donnasse en déclarant que je le faisais de bon cœur : de qnoi la canse n'c^l < autre (luo cette créance »iu'on ne passera iioint le pont de l'enfer ([n'oii (' n'ait rendu le dernier (piatrin ^ ceux cpi'on a 0[)prcssés. » T. vit , in-l 2, p. 5',».

Croirai-jc que l'idée de ce pont (pii réparc tant d'initiuilés n'en prt-vicnt jamais? Que si l'on ôtait aux Persans celte idée , en leur persuadant <|uil n'y a ni Poul-Serrho , ni rien de semblalilc , où les opprimés soient vengés de leurs tyrans après la mort, n'cst-il pas clair que cela mettrait ceux-ci fort h leur aise , et les délivrerait du soin d'apaiser ces malheureux? Il est donc faux que cette doctrine ne fftt pas nuisible; elle ne serait donc pas la vérité.

Philosopbe, les lois morales sont fort iHîlles ; mais montre-m'<'n, do grAoe, la sanction. Cesse un moment de battre la campagne , et dis-moi nettemeni ce que tu mels à la place du Poul-Scnho.

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