LIVRE IV
que j'ai donaés, et d'autres semblables , on peut au moins étendre jusqu'à vingt ans l'ignorance des désirs et la pureté des sens : cda est si vrai, que , chez les Germains , un jeune homme qui perdait sa virginité avant cet âge en restait diffamé : et les auteurs attribuent , avec raison , à la continence de ces peuples durant leur jeunesse, la vigueur de leur constitution et la multitude de leurs enfants.
On peut même beaucoup prolonger celte époque , et il y a peu de siècles que rien n'était plus commun dans la France mémo. Entre autres exemples connus, le père de Montaigne, homme non moins scrupuleux et vrai que fort et bien constitué, jurait s'être marié vierge à trente-trois ans, après avoir servi longtemps dans les guerres d'Italie : et l'on peut voir dans les écrits du fils quelle vigueur et quelle gaieté conservait le père à plus de soixante ans. Certainement l'opinion contraire tient plus à nos mœurs et à nos préjugés qu'à la connaissance de l'espèce en général.
Je puis donc laisser à part l'exemple de notre jeunesse ; il ne prouve rion pour qui n'a pas été élevé comme elle. Considérant que la nature n'a point là-dessus de terme fixe qu'on ne puisse avancer ou relarder , je crois pouvoir , sans sortir de sa loi , supposer Emile resté jusque-là par mes soins dans sa primitive innocence, et je vois celle heureuse époque prête à finir. Entouré de périls tou jours croissants , il va m' échapper , quoi que je fasse , à la première occasion, et celle occasion ne tardera pas à naître; il va suivre l'aveugle mstinct des sens ; il y a mille à parier contre un qu'il vase perdre. J'iiiliop réfléchi sur les mœurs des hommes pour ne pas voir l'influence invincible de ce premier moment sur le reste de sa vie. Si je dissimule et feins de ne rien voir, il se prévaut de ma faiblesse ; croyant me tromper , il me méprise , et je suis le complice de sa porte. Si j'essaye de le ramener , il n'est plus temps . il ne m'écoute plus; je lui deviens incommode , odieux , insupporlahle ; il ne tardera guère à se débarrasser de moi. Je n'ai donc plus qu'un parti raisonnable à prendre; c'est de le rendre comptable de ses actions à lui-même , de le garantir au moins de mrprises de l'erreur, et de lui montrer à découvert les périls dont il est environné. Jusqu'ici je l'arrêtais par son iLmuriiire; c'csl maintenant par ses lumières qu'il faut l'arrêter
Ces nouvelles instructions sont importantes, tt iirunvicnt d«reprendre les choses de plus haut. Voici l'instant de lui rendre.
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pour ainsi dire , lUes comptes ; de lui montrer l'emploi dt son temps et du mien ; de lui déclarer ce qu'il est el ce que je suis ; ce que j'ai fait, ce qu'il a fait ; ce que nous nous devons l'un à l'autre; toutes ses relations morales , tous les engagements qu'il a contractés , tous ceux qu'on a contractés avec lui ; à quel point il est parvenu dans le progrès de ses facultés , quel chemin lui reste à faire , les difficultés qu'il y trouvera , les moyens de franchir ces difficultés; en quoi je lui puis aider encore, en quoi lui seul peut désormais s'aider ; enfin le point critique où il se trouve, les nouveaux périls qui l'environnent, et toutes les solides raisons qui doivent l'engager à veiller attentivement sur lui-même avant d'écouter ses désirs naissants.
Songez que pour conduire un adulte il faut prendre le contre-pied de tout ce que vous avez fait pour conduire un enfant. Ne balancez point à l'instruire de ces dangereux ms stères que vous lui avez cachés si longtemps avec tant de soin. Puisqu'il faut enfin qu'il les sache, il importe qu'il ne les apprenne ni d'un autre, ni de lui-même, mais de vous seul : puisque le voilà désormais forcé de combattre, il faut, de peur de surprise, qu'il connaisse son ennemi.
Jamais les jeunes gens qu'on trouve savants sur ces matières , sans avoir comment ils le sont devenus, ne le sont devenus impunément. Cette indiscrète instruction, ne pouvant avoir un objet honnête, souille au moins l'imagination de ceux qui la reçoivent, et les dispose aux vices de ceux qui la donnent. Ce n'est pas tout; des domestiques s'insinuent ainsi dans l'esprit d'un enfant, gagnent sa confiance , lui font envisager son gouverneur comme un personnage triste et fâcheux ; et l'un des sujets favoris de leurs secrets colloques est de médire de lui. Quand l'élève en est là, le mailrc peut se retirer, il n'a plus rien de bon à faire.
Mais pourquoi l'enfant se choisit-il dès confidents particuliers ? Toujours par la tyrannie de ceux qui le gouvernent. Pourquoi se caclierait-il d'eux, s'il n'était forcé de s'en cacher ? Pourquoi s'en plaindrait-il, s'il n'avait nul sujet de s'en plaindre? Naturellement ils sont ses premiers confidents; on voit, à l'empressoment avec lequel il vient leur dire ce qu'il pense, qu'il croit ne l'avoir pensé qu'à moitié jusqu'à ce qu'il le leur ait dit. Comptez que si l'enfant ne craint de votre part ni sermon ni réprimande, il vousdin toujours tout , et qu'on n'osera lui rien confier qu'il vous doive taire, quand on sera bien sûr qu'il ne vous taira rien.