‹ Émile (volume 2)Chapitre 151 sur 240 · LIVRE IV. 38S · texte numérisé non relu

LIVRE IV. 38S

Ce qui uie fail le plus compler sur ma mélbode , c'est qu'en Mivant ses effets le plus exactement qu'il m'est possible , je ne > pas uue situation dans la vio de mon élève qui ne me laisse uc lui quelque image agréable. Au moment même où les fureurs du tempérament l'entraînent, et où, révolté contre la main qui l'arrête , il se débat et commence à m'échapper, dans ses agitations, dans ses emportements , je retrouve encore sa première simplicité ; son cœur, aussi pur que son corps , ne connaît pas plus le déguisement que le vice; les reproches ni le mépris ne l'ont point rendu lâche ; jamais la vile crainte ne lui apprit à se déguiser. Il I a toute l'indiscrétion de l'innocence ; il est naif sans scrupule ; il ) ne sait encore à quoi sert de tromper. Il ne se passe pas un mouvement dans son âme que sa bouche ou ses yeux ne le disent ; et souvent les sentiments qu'il éprouve me sont connus plus tôt qu'à lui.

Tant qu'il continue de m'ouvrir ainsi librement son àme , et de me dire avec plaisir ce qu'il sent , je n'ai rien à craindre , le péril n'est pas encore proche ; mais s'il devient plus timide, plus réservé, que j'aperçoive dans ses entretiens le premier embarras de la honte , déjà l'instinct se développe , déjà la notion du mal commence à s'y joindre, il n'y a plus un moment à perdre; et, si je ne me hâte de l'instruire, il sera bientôt instruit malgré moi. Plus d'un lecteur, même en adoptant mes idées, pensera qu'il De s'agit ici que d'une conversation prise au hasard avec le jeune homme , et que tout est fait. Oh: que ce n'est pas ainsi que le cœur humain se gouverne ! Ce qu'on dit ne signitie rien, si l'on n'a préparé le moment de le dire. Avant de semer il faut labourer la terre : la semence de la vertu lève difficilement ; il faut de longs apprêts pour lui faire prendre racine. Une des choses qui rendent les prédications le plus inutiles est qu'on les fait indifféremment à tout le monde, sans discernement et sans choix. Comment peut-on peo&er que le même sermon convienne à tant d'auditeurs si diversement disposés, si différents d'esprits, d'humeurs , d'âges, de sexes, d'états et d'opinions.» Il n'y en a peut-être pas deux auxquels ce qu'on dit à tous pui»se être convenable ; et toutes nos tlTections ont si peu de constance , qu'il n'y a peut-être pas deux Moments dans la vie de chaque homme où le même discours Ht sur loi la même impression. Jugez si, quand le^i sens enOammés aliènent l'entendement cl tyrannisent la volonté, c'est le temps d'é-

386 EMILK.

coûter les graves leçons do la sagesse. Ne parlez, donc jamala raison aux jeunes gens , même en âge de raison , que vous ne le» ayez premièrement mis en étal de l'entendre. La plupart des dis-' cours perdus le sont bien plus par la faute des maîtres que par celle des disciples. Le pédant et l'instituteur disent à peu près les mêmes» choses : mais le premier les dit à tout propos ; le second ne les' dit que quand il est sûr de leur effet.

Comme un somnambule, errant durant son sommeil , marche en dormant sur les bords d'un précipice, dans lequel il tomberait s'il était éveillé tout à coup; ainsi mon Emile, dans le sommeil de l'ignorance, échappe à des périls qu'il n'aperçoit point : si je l'éveille en sursaut, il est perdu. Tachons premièrement de l'éloigner du précipice, et puis nous l'éveillerons pour le lui montrer de plus loin.-

La lecture , la solitude , l'oisiveté , la vie molle et sédentaire , le commerce des femmes et des jeunes gens ; voilà les sentiers dangereux à frayer à son àgc , et qui le tiennent sans cesse à côté du péril.' C'est par d'autres objets sensibles que je donne le change à ses sens ; c'est en traçant un autre cours aux esprits que je les détourne de celui qu'ils commençaient à prendre ; c'est en exerçant son corps à des travaux pénii)les que j'arrèlc l'activité de l'imaginalion qui Tentraine. Quand les bras travaillent beaucoup, l'imagination se repose; quand le corps est bien las , le cœur ne s'échauffe point. La précaution la plus prompte cl la plus facile est de l'arracher au danger local. Je l'emmène d'abord hors des villes, loin des objets capables de le tenter. iMais ce n'est pas assez ; dans quel désert, dans quel sauvage asile échappera-t-il aux images qui le poursuivent? Ce n'est rien d'éloigner les ol)jet8 dangereux , si je n'en éloigne aussi le souvenir : si je ne trouve l'art de ledétacher de tout, si je ne le distrais de lui-même, au; tant valait le laisser où il était.

Emile sait un métier, mais ce métier n'est jias ici notre ressource ; il aime et entend l'agriculture , mais l'agriculture ne nous suflU pas : les occupalioits qli'il connaît deviennent une routine; en s'y livrant , il est comme ne faisant rien; il pense à tout autre chosej la télé et les bras agissent séparément. 11 lui faut une occupation nouvelle tpii l'intéresse par sa nouveauté , qui le tienne en haleine, qui lui plaise, qui l'applique, qui l'exerce ; une occupation dont il se passioime , et à laquelle il soit tout entier. Or, la seule qui me

Page 1