‹ Émile (volume 2)Chapitre 155 sur 240 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

m'en pour y penser, et sachez que le plu- If^nf h promettre est toujours le plus (idéle à tenir.

Sachez aussi vous-même que plus vous vous rendez difficile sur rengagement , et plus vous en facilitez l'exécution. Il importe que le jeune homme sente qu'il promet beaucoup , et que vous prometicz encore plus. Quand le moment sera venu , et qu'il aura pour ainsi dire signé le contrat , changez alors de langage , mettez autant de douceur dans votre empire que vous avez annoncé de sévérité. Vous lui direz : Mon jeune ami , l'expérience vous manque; mais j'ai fait en sorte que la raison ne vous raaiif|uàt pas. Vous êtes en état de voir partout les motifs de ma con duite; il ne faut pour cela qu'attendre que vous soyez de >amrfroid. Commencez toujours par obéir, et puis demandcz-npi compte de mes ordres; je serai prêta vous en rendre raison sitôt que vous serez en étal de m'entendre, et je ne craindrai jamais de vous prendre pour juge entre vous et moi. Vouspromcllez d'être docile , et moi je promets de n'user de celte docilité que pour vous rendre le plus heureux des hommes. J'ai pouir garant de ma promesse le sort dont vous avez joui jusqu'ici. Jrouvez quelqu'un de votre âge qui ait passé une vie aussi douce que la vôtre , el jt ne vous promets plus rien.

.Apres 1 établissement de mon autorité , mon premier soi;i mi d'écarter la nécessité d'en faire usage. Je n'épargnerai rien poui m'établir de plus en plus dans sa confiance, pour me rendre le confident de son coeur et l'arbitre de ses plaisirs. Loin de combattre les penchants de son âge , je les consulterai pour en être le mai tre ; j'entrerai dans ses vues pour les diriger • je ne lui chercherai point , aux dépens du présent , un bonheur éloigné. Je ne veux point qu'il soit heureux une fois , mats toujours , s'il est possible.

Ceux qui veulent conduire sagement la jeunesse pour la garan- I' s des sens lui font horreur de l'amou et lui feraient

\ i;i crime d'y songer à son âge , comme si l'amour était

1 ut pour les vieillards. Toutes ces leçocs trompeuses que le cœur i. fil. fil ne persuadent point. Le jeune homire, condui' par un plus sûr, rit en secret des tristes maximes auxquelles il l' im (] acquiescer, et n'attend que le motnent de les rendre vain«*. Tout cela est contre la nature. En suivant une route oppo- >ée, j'arriverai plus sûrement aivraéme but. Je ne craindrai point

(le flatter en lai le doux sentiment dont il est avide; je le lui peindrai comme le suprême bonheur de la vie , parce qu'il l'est eu effet; en le lui peignant, je veux qu'il s'y livre; en lui faisant sentir quel charme ajoute à l'attrait des sens l'union des cœurs , je le dégoûterai du libertinage , et je le rendrai sage en le rendant amoureux.

> Qu'il faut être borné, pour ne voir dans les désirs naissants d'un jeune homme qu'un obstacle aux leçons de la raison ! Moi , j'y vois le vrai moyen de le rendre docile à ces mêmes leçons. On n'a de prise sur les passions que par les passions ; c'est par leur empire qu'il faut combattre leur tyrannie , et c'est toujours de la nature elle-même qu'il faut tirer les instruments propres à la régler. ^ Emile n'est pas fait pour rester toujours solitaire ; membre de la société, il doit en remplir les devoirs. Fait pour vivre avec les hommes , il doit les connaître. Il connaît l'homme en général ; il lui reste à connaître les individus. Il sait ce qu'on fait dans le monde; il lui reste à voir comment on y vil. Il est temps de lui montrer l'extérieur de cette grande scène , dont il connaît déjà tous les jeux cachés) Il n'y portera plus l'admiration slupide d'un jeune étourdi , mais le discernement d'un esprit droit et juste. Ses passions pourront l'abuser, sans doute : quand est-ce qu'elles n'abusent pas ceux qui s'y livrent ? mais au moins il ne sera point trompé par celles des autres. S'il les voit , il les verra de l'œil du sage, sans être entraîné par leurs exemples ni séduit parleurs préjugés.

Comme il y a un âge propre à l'étude des sciences , il y en a un pour bien saisir l'usage du monde. Quiconque apprend cet usage trop jeune le suit toute sa vie , sans choix , sans réflexion , et , quoique avecsuflisance, sans jamais bien savoir ce qu'il fait. Mais celui qui l'apprend , et qui en voit les raisons , le suit avec plus de discernement , et par conséquent avec plus de justesse et de grâce. Donnez-moi un enfant de douze ans qui ne sache rien du tout, à quinze ans je dois vous le rendre aussi savant que celui que vous avez instruit dès le premier âge; avec la différonce que le savoir du vôtre ne sera que dans sa mémoire , et que celui du mien sera dans son jugement. De même, introduisez un jeune homme de vingt ans dans le monde ; bien conduit, il sera dans un an plus aimable et plus judicieusement poli que celui qu'on y aura nourri des son enfance : car le premier, tHnnt capable de sentir

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ies raisons de tous les procédés relatif» à l âge , à l'état , au sexe , qui constituent cet usage , les peut réduire en principes , et les étendre aux cas non prévus ; au lieu que l'autre , n'ayant que sa routine pour toute règle , est embarrassé sitôt qu'on l'en sort.

Les jeunes demoiselles françaises sont toutes élevées dans des '">uvents jusqu'à ce qu'on les marie. S'aperçoit-on qu'elles aient

ine alors à prendre ces manières qui leur sont si nouvelles ? et 1. tusera-t-on les femmes de Paris d'avoir l'air gauche, embaria,sé, et d'ignorer l'usage du monde, pour n'y avoir pas été mises

s leur enfance ? Ce préjugé vient des gens du monde eux-mé-

s , qui , ne connaissant rien de plus important que cette petite

once, s'imaginent faussement qu'on ne peut s'y prendre de

"p bonne heure pour l'acquérir.

Il est vrai qu'il ne faut pas non plus trop attendre. Quiconque A I issé toute sa jeunesse loin du grand monde y porte le reste de sa \ ie un air cm'Darrassé , contraint, un propos toujours hors de pro-

• > , des manières lourdes et maladroites, dont l'habitude d'y vivre

le défait plus , et qui n'acquièrent qu'un nouveau ridicule par il ffort de s'en délivrer. Chaque sorte d'instruction a son temps propre qu'il faut connaître, et ses dangers qu'il faut éviter. C'est

• tout pour celle-ci qu'ils se réunissent ; mais je n'y expose pas ■Il plus mon élève sans précautions pour l'en garantir.

Quand ma méthode remplit d'un même objet toutes les vues , et quand , parant un inconvénient , elle en prévient un autre , je juge alors qu'elle est bonne , et que je suis dans le vrai. C'est ce que je crois voir dans l'expédient qu'elle me suggère ici. Si je veux êlre austère et sec avec mon disciple , je perdrai sa confiance , et bientôt il se cachera de moi. Si je veux être complaisant, facile, ou fermer les yeux, de quoi lui sert d'être sous ma garde ? Je ne fais qu'autoriser son désordre , et soulager sa conscience aux dépens «fe la mienne. Si je l'introduis dans le monde avec le seul projet de rmstruire , il s'instruira plus que je ne veux. Si je l'en tiens éloigné jusqu'à la fin , qu'aura-t-il appris de moi ? Tout pout'étre , hors l'art le plus nécessaire à l'homme et au citoyen , qui est de •avoir vivre avec ses semblables. Si je donne à ces soins une utilîlc trop éloignée, elle sera pour lui comme nulle; il ne fait cas que du pK-sent. Si je me contente de lui fournir des amusements, quel bien lui fais-je? il s'amollit et ne s'instruit point.

Rien de tout cela. Mon expédient seul pourvoit à tout. Ton

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cœur, dis-je au jeune homme , a besoin d'une compagne ; allons chercher celle qui te convient : nous ne la trouverons pas aisément peut-être , le vrai mérite est toujours rare ; mais ne nous pressons ni ne nous rebutons point. Sans doute il en est une, et nous la trouverons à la fin , ou du moins celle qui en approche le plus Avec un projet si flatteur pour lui , je l'introduis dans le monde. Qu'ai-je besoin d'en dire davantage? Ne voyez- vous pas que j'ai tout fait?

^ En lui peignant la maîtresse que je lui destine, imaginez si je saurai m'en faire écouter, si je saurai lui rendre agréables et chères les qualités qu'il doit aimer, si je saurai disposer tous ses sentiments à ce qu'il doit rechercher ou fuir. Il faut que je sois le plus maladroit des hommes , si je ne le rends d'avance passionné sans savoir de qui. Il n'importe que l'objet que je lui peindrai soit imaginaire ; il suffit qu'il le dégoûte de ceux qui pourraient le tenter ; il suffit qu'il trouve partout des comparaisons qui lui fassent préférer sa chimère aux objets réels qui le frapperont : et qu'est-ce que le véritable amour lui-même, si ce n'est chimère, mensonge , illusion ? On aime bien plus l'image qu'on se fait que l'objet auquel on l'applique. Si l'on voyait ce qu'on aime exacte-

■ ment tel qu'il est , il n'y aurait plus d'amour sur la terre. Quand on cesse d'aimer, la personne qu'on aimait reste la même qu'auparavant , mais on ne la voit plus la même ; le voile du prestige tombe, et l'amour s'évanouit. Or, en fournissant l'objet imaginaire , je suis le raaitre des comparaisons , et j'empêche aisément l'illusion des objets réels.

Je ne veux pas pour cela qu'on trompe un jeune homme en lui peignant un modèle de perfection qui ne puisse exister ; mais je choisirai tellement les défauts de sa maîtresse, qu'ils lui conviennent , qu'il lui plaisent , et qu'ils servent à corriger les siens. J* ne veux pas non plus qu'on luimente, en affirmant faussement que l'objet qu'on lui peint existe; mais s'il se complaît à l'image, il lui souhaitera bientôt mi original. Du souhait à la supposition , l6 trajet est facile; c'est l'affaire de quelques descriptions adroites, (jui, S0U8 des traits plus sensibles, donneront à cet objet imaginaire un plus grand air de vérité. Je voudrais aller jusqu'à le nommer ; je dirais en riant. Appelons Sophie votre future maîtresse : Sophie est un nom de bon augure : si celle que vous choisirez ne le porte pas, elle sera digne au moins do le porter ; nous pouvons lui eu

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