‹ Émile (volume 2)Chapitre 154 sur 240 · LIVRE IV. 3»l · texte numérisé non relu

LIVRE IV. 3»l

n froides maximes , mais abondant en sentiments qui débordent ; !ia raison sera prave et sentencieuse, mais mon cœur n'aura jamais assez dit. C'est alors qu'en lui montrant tout ce que j'ai fait ooiir lui , je le lui montrerai comme fait pour moi-même : il verra ! tnsma tendre affection la raison do tous mes soins. Quefie sursise, quelle agitation je vais lui donner en changeant tout à coup !e langage! au lieu de lui rétrécir l'àraeen lui parlant toujours de >n intérêt, c'est du mien seul que je lui parlerai désormais , et je

toucherai davantage ; j'enflammerai son jeune c-œurde tous les

• ntimenls d'amitié, de générosité, de reconnaissance , que j'ai

i-jà fait naître , et qui sont si doux à nourrir. Je le presserai con-

r.' mon sein en versant sur lui des larmes d'attendrissement; je

li dirai : Tu es mon bien, mon enfant, mon ouvrage; c'est de

nj bonheur que j'attends le mien : si tu frustres mes espérances,

lu me voles vingt ans de ma vie , et tu fais le malheur de mes

vieux jours. C'est ainsi qu'on se fait écouter d'un jeune homme ,

et qu'on grave au fond de son cœur le souvenir de ce qu'on lui dit.

Jusqu'ici j'ai tâché de donner des exemples de la manière dont un gouverneur doit instruire son disciple dans les occasions difticiies. J'ai tenté d'en faire autant dans celle-ci ; mais , après bien des essais , j'y renonce , convaincu que la langue française est trop précieuse pour supporter jamais dans un livre la naïveté des premières instructions sur certains sujets.

La langue française est , dit-on , la plus chaste des langues ; je ia crois , moi , la plus obscène ; car il me semble que la chasteté d'une langue ne consiste pas à éviter avec soin les tours déshonnètes , mais à ne les pas avoir. En effet , pour les éviter il faut qu'on y pense; et il n'y a point de langue où il soit plus difficile de parler purement en tous sens que la française. Le Iwleur, toujours plus habile à trouver des sens obscènes que l'auteur à les «carter, se scandalise et s'effarouche de tout. Comment ce qui passe par des oreilles impures ne contracterait-il pas leur souillure? .\u contraire , un peuple de bonnes mœurs a des termes propres pour toutes choses ; et ces termes sont toujours honnêtes , parce qu ils sont toujon tnent. H est impos-

sible d imaginer on laii. . «'elui de la Bible ,

précisément parce que tout y tn.t dit ajeo naïveté. Pour rendre immodestes les mêmes choses , il suffit de les traduire en fran-

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çais. Ce que je dois dire à mon Emile n'aura rien que d'honnête ot de chaste à son oreille ; mais , pour le trouver tel à la lecture , il faudrait avoir un cœur aussi pur que le sien.

Je penserais même que des réflexions sur la véritable pureté du discours et sur la fausse délicatesse du vice pourraient tenir une place utile dans les entretiens de morale où ce sujet nous conduit; car , en apprenant le langage de l'honnêteté , il doit apprendre aussi celui de la décence , et il faut bien qu'il sache pourquoi ces deux langages sont si différents. Quoi qu'il en soit, je soutiens qu'au lieu des vains préceptes dont on rebat avant le temps les oreilles de la jeunesse, et dont elle se moque à l'âge où ils seraient de saison ; si l'on attend , si l'on prépare le moment de se faire entendre ; qu'alors on lui expose les lois de la nature dans toute leur vérité ; qu'on lui montre la sanction de ces mêmes lois dans les maux physiques et moraux qu'attire leur infraction sur les coupables; qu'en lui parlant de cet mconcevable mystère de la génération , l'on joigne à l'idée de l'attrait que l'Auteur de la nature donne à cet acte celle de l'attachement exclusif qui le rend délicieux , celle des devoirs de fidélité , de pudeur, qui l'environnent, etqui redoublent son charme en remplissant son objet; qu'en lui peignant le mariage , non-seulement comme ia plus douce des sociétés, mais comme le plus inviolable et ie plus saint de tous les contrats ,. on lui dise avec force toutes les raisons qui rendent un nœud si sacré respectable à tous les hommes, et qui couvre de haine et de malédictions quiconque ose en souiller la pureté ; qu'on lui fasse un tableau frappant et vrai des horreurs de la débauche , de son stupide abrutissement , de la pente insensible par laquelle un premier désordre conduit à tous, et traîne entin celui qui s'y livre à sa perte; si , dis-je, on lui montre avec évidence comment au goût de la chasteté tiennent ia santé , la force , ie courage , ies vertus , l'amour même , et tous les vrais biens de l'homme ; je soutiens qu'alors on lui rendra cette même chasteté désirable et chère, et qu'on trouvera son esprit docile aux moyens qu'on lui donnera pour la conserver : cai tant qu'on la conserve on la respecte ; on ne la méprise qu'après l'avoir perdue.

Il n'est point vrai que le pendiant au mal soit indomptible , et qu'on ne soit pas maifre de le vaincre avant d'avoir pris l'habitude d'y succomber. Aurélius Victor dit que plusieurs hommes

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transportés d'amour achetèrent volontairement de leur \ie une nuit de Cléopàtre * , et ce sacrifice n'est pas impossible à l'ivresse de la passion. Mais supposons que rhorome le plus furieux et qui commande le moins à ses sens vit l'appareil du supplice, sur d'y périr dans les tourments un quart d'heure après ; non-seulement cet homme , dès cet instant , deviendrait supérieur aux tentations , il lui en coûterait même peu de leur résister : bientôt l'image affreuse dont elles seraient accompagnées le distrairait d'elles; et, toujours rebutées, elles se lasseraient de revenir. C'est la seule Ciédeur de notre volonté qui fait toute notre faiblesse , et l'on est toujours fort pour faire ce qu'on veut fortement , Volenti nihil diffieile. Oh ! si nous détestions le vice au* tant que nous aimons la vie , nous nous abstiendrions aussi aisément d'un crime agréable que d'un poison mortel dans un mets délicieux.

Comment ne voit-on pas que , si toutes les leçons qu'on donne sur ce point à un jeune homme sont sans succès , c'est qu'elles sont sans raison pour son âge , et qu'il importe à tout âge de revêtir la raison de formes qui la fassent aimer? Parlez-lui gravement quand il le faut ; mais que ce que vous lui dites ait toujours on attrait qui le force à vous écou'er. Ne combattez pas ses désirs avec sécheresse ; n'étouffez pas son imagination , guidez-la , do peur qu'elle n'engendre des monstres. Pariez-lui de l'amour, des femmes , des plaisirs ; faites qu'il trouve dans vos conversations on charme qui flatte son jeune cœur ; n'épargnez rien pour devenir son confident : ce n'est qu'à ce titre que vous serez vraiment »on maître. Alors ne craignez plus que vos enlreliens l'ennuient; il vous fera parler plus que vous ne voudrez.

Je ne doute pas un instant que si sur ces maximes j'ai su prendre toutes les précautions nécessaires, et tenir à mon Emile les discours convenables à la conjoncture où le progrès des ans l'a (ail arriver, il ne vienne de lui-même au point où je veux le condoire , qu'il ne se mette avec empressement sous ma sauvegarde , rt qu'il ne me dise avec toute la chaleur de son Age , frappé des dangers dont il se voit environné : 0 mon ami , mon protecteur , mon maître ! reprenez l'autorité que vous voulez déposer au moment qu'il m'importe le plus qu'elle vous reste ; vous ne l'avie?:

• [ 4or. vict. . dp Vir. ill. cap. «.^

jusqu'ici que par ma faiblesse; vous l'aurez mainteuant par ma volonlé , et clic m'en sera plus sacrée. Défendez-moi de tous les ennemis qui m'assiègent , et surtout de ceux que je porte ave<' moi, et qui me trahissent; veillez sur votre ouvrage , aGn qu'il demeure digne de vous. Je veux obéir à vos lois , je le veux toujours , c'est ma volonté constante ; si jamais je vous désobéis, ce sera malgré moi : rendez-moi libre en me protégeant contre mes passions qui me font violence ; cmpèchez-moi d'élre leur esclave, et forcez-moi d'être mon propre maître en n'obéissant point à mes sens , mais à ma raison.

Quand vous aurez amené votre élève à ce point (et s'il n'y \iient pas ce sera votre faute ) , gardez-vous de le prendre trop vite au mot, de peur que, si jamais votre empire lui parait trop rude, il ne se croie en droit de s'y soustraire en vous accusant de l'avoir surpris. C'est en ce moment que la réserve et la gravité sont à leur place ; et ce ton lui en imposera d'autant plus, que ce sera la première fois qu'il vous l'aura vu prendre.

Vous lui direz donc : Jeune homme , vous prenez légèrement des engagements pénibles ; il faudrait les connaître pour être en droit de les former : vous ne savez pas avec quelle fureur les sens entraînent vos pareils dans le gouffre des vices, sous l'attrait du plaisir. Vous n'avez point une àme abjecte, je le sais bien ; vous ne violerez jamais votre foi , mais combien de fois peut-être vous vous repentirez de l'avoir donnée ! combien de fois vous maudirez celui qui vous aime, quand, pour vous dérober aux maux qui vous menacent , il se verra forcé de vous déchirer le cœur ! Tel qu'Ulysse , ému du chant des Sirènes , criait à ses conducteurs de le déchaîner, séduit par lallrait des plaisirs, vous voudrez briser les liens qui vous gênent ; vous m'importunerez de vos plaintes , vous me reprocherez ma tyrannie quand je serai le plus tendrement occupé de vous; en ne songeant qu'à vous rendre heureux, je m'attirerai voire haine. 0 mon Emile , je ne supporterai jamais la douleur de t'êlre odieux ; ton bonheur même est trop cher à ce prix. Bon jeune homme , ne voyez-vous pas qu'en vous obligeant à m'obéir vous m'obligez à vous conduire, à m'oublier pour me dévouera vous , à n'écouter ni vos plaintes ni vos murmures, à comhallce incessamment vos désirs et les miens.' Vous m'imposez un joug plus dur que le vôtre. Avant de nous en chari^er tous deux, consultons nos forces; prenez du temps, donnez-

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