LIVRE IV
Ainsi donc c'est bien moins de la sensualité que de la vanitv qu'il lit présener un jeune homme entrant dans le monde : il cède is aux penchants d'aulrui qu'aux siens, et ramour-proprc fait is de libertins que l'amonr.
Cela posé, je demande s'il en est un sur la terre entière mieux iné que le mien contre tout ce qui peut attaquer ses mœurs , ses nfimcnls, ses principes; s'il en est un plus en état de résister ; torrent. Car contre quelle séduction n'est-il pas en défense? Si - désirs l'entraînent vers le sexe , il n'y trouve point ce qu'il rche , et son cœur préoccupé le relient. Si ses sens l'agitent et pressent , où Irouvera-t-il à les contenter? L'horreur de l'adul- ; e et de la débauche l'éloigné également des filles publiques et > femmes mariées , et c'est toujours par l'un de ces deux états •" commencent les désordres de la jeunesse. Une fille à marier il être coquette; mais elle ne sera pas effrontée, elle n'ira pas o^ jeter à la tète d'un jeune homme qui peut l'épouser s'il la croi» wge ; d'ailleurs elle aura quelqu'un pour la surveiller. Emile , de son côté , ne sera pas tout à fait livré à lui-même; tous deux auront au moins pour gardes la crainte et la honte , inséparables des premiers désirs ; ils ne passeront point tout d'un coup aux dernières familiarités , et n'auront pas le temps d'y venir par degrés sans obstacles. Pour s'y prendre autrement , il faut qu'il ait déjà pris leçon de ses camarades , qu'il ail appris d'eux à se moquer de sjt retenue , à devenir insolent à leur imitation. Mais quel homme au monde est moins imitateur qu'Emile? Quel homme se mène moins par le ton plaisant que celui qui n'a point de préjugés et ne sait rien donner à ceux des autres ? J'ai travaillé vingt ans à l'armer contre les moqueurs : il leur faudra plus d'un jour pour en faire leur dupe ; car le ridicule n'est à ses yeux que la raison des sots , et rien ne rend plus insensible à la raillerie que d'être au-dessus de l'opinion. Au lieu de plaisanteries il lui faut des raisons; et , tant qu'il en sera la , je n'ai pas peur que déjeunes fous me l'enlèvent ; j'ai pour moi la conscience et la vérité. S'il faut que le préjugé s'y mêle , un attachement de vingt ans est aussi quelque chose : on ne hii fera jamais croire que je l'aie ennuyé de vaines leçons ; et, dans un coeur droit et sensible , la voix d'un ami fidèle et vrai saura bien effacer les cris de vingt séducteurs. Comme il n'est alors question que de lui montrer qu'ils le trompent , et qu'en feignant do le traiter en homme Us le traitent réellement en enfant .j'arfcclprai
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d'être toujours siuiplc , mais grave et clair dans mes raisonnements , afin qu'il sente que c'est moi qui le traite en homme. Je lui dirai : « Vous voyez que votre seul intérêt, qui est le mien, « dicte mes discours ; je n'en peux avoir aucun autre. Mais pour- « quoi ces jeunes gens veulent-ils vous persuader? c'est qu'ils « veulent vous séduire : ils ne vous aiment point , ils ne prennent « aucun intérêt à vous; ils ont pour tout motif un dépit secret « de voir que vous valez mieux qu'eux ; ils veulent vous rabaisser a à leur petite mesure, et ne vous reprochent de vous laisser gou- « verner qu'afin de vous gouverner eux-mêmes. Pouvez-vous « croire qu'il y eût à gagner pour vous dans ce changement? Leur « sagesse est-elle donc si supérieure , et leur attachement d'un jour « est-il plus fort que le mien? Pour donner quoique poids à leur « raillerie , il faudrait en pouvoir donner à leur autorité ; et quelle « expérience ont-ils pour élever leurs maximes au-dessus des nô- « très ? Ils n'ont fait qu'imiter d'autres étourdis , comme ils veulent « être imités à leur tour. Pour se mettre au-dessus des prétendus « préjuges de leurs pères, ils s'asservissent à ceux de leurs cama- « rades. Je ne vois point ce qu'ils gagnent à cela : mais je vois « qu'ils y perdent sûrement deux grands avantages; celui del'af- « fection paternelle, dont les conseils sont tendres et sincères, et « celui de l'expérience , qui fait juger de ce qu'on connaît ; car les « pères ont été enfants , et les enfants n'ont pas été pores.
« Mais les croyez-vous sincères au moins dans leurs folles maxi- « mes ? Pas même cela , cher Emile ; ils se trompent pour vous « tromper ; ils ne sont point d'accord avec eux-mêmes : leur cœur « les dément sans cesse , et souvent leur bouche les contredit. Tel « d'entre eux tourne en dérision tout ce qui est honnête , qui se- « rait au désespoir que sa femme pensât comme lui. Tel autre pous- « sera cette indifférence oie mœurs jusqu'à celles de la femme (pi'il « n'a point encore, ou, pour comble d'infamie, à celles delà « femme qu'il a déjà : mais allez plus loin ; parlez-lui de sa mère, « et voyez s'il passera volontiers pour être un enfant d'adultère et « le fils d'une femme de mauvaise vie , pour prendre à faux le nom n d'une famille, pour en voler le patrimoine à l'hérilier naturel ; « enfin s'il se laissera patiemment traiter de bâtard. Qui d'entra n eux voudra (ju'on rende à sa fille le déshonneur dont il couvre « cellcd'autrui?Iliryen a pas un qui n'attentât même à votre vie, n si vous adoptiez avec lui, dans la pratitpio , tous les principe