LIVRE IV
qu'il s'efforce de vous donner. C'est ainsi qu'Os décèlent enfin !eur inconséquence , et qu'on sent qu'aucun d'eux ne croit ce qu'i! dit. Voilà des raisons, cher Emile : pesez les leurs, s'ils en ont, '^t comparez. Si je voulais user comme eux de mépris et de raillerie , vous les verriez prêter le flanc au ridicule autant peutêtre et plus que moi. Mais je n'ai pas peur d'un examen sérieux. I^ triomphe des moqueurs est de courte durée ; la vérité demeure , et leur rire insensé s'évanouit. » Vous n'imaginez pas comment à vingt ans Emile peut être do- :>. Que nous pensons différemment ! Moi , je ne conçois pas coml'.-nt il a pu l'être à dix ^car quelle prise avais-je sur lui à cet âge .' Il m'a fallu quinze éms de soins pour me ménager cette prise. Je ' '^ rélevais pas alors , je le préparais pour être élevé. Il l'est mainnant assez pour être docile ; il reconnaît la voix de l'amitié , et il ' ir à la raison. Je lui laisse , il est vrai , lapparence de l'in- : ince ; mais jamais il ne fut mieux assujetti , car il l'est parce .il veut l'être. Tant que je n'ai pu me rendre raailrc de sa vo- Mté , je le suis demeuré de sa personne ; je ne le quittais pas d'un 1^. Maintenant je le laisse quelquefois à lui-même , parce que je i^ouverne toujours. En le quittant je l'embrasse , et je lui dis un air assuré : Emile, je le confie à mon ami, je te livre à sou iMjr honnête ; c'est lui qui me répondra de toi. Ce n'est pas l'affaire d'un moment de corrompre des affections -ines qui n'ont reçu nulle altération précédente , et d'effacer des incipps dérivés immédiatement des premières lumières de la rai- ^ "le changement s'y fait durant mon absence, elle ne
.niez longue , il ne saura jamais assez bien se cacher moi pour que je n'aperçoive pas le danger avant le mal , et que (le sois pas à temps d'y porter remède. Comme on ne se déprave is tout d'un coup , on n'apprend pas tout d'un coup à dissimuler ; • si jamais homme est maladroit en cet art , c'est Emile , qui n'eut ^ sa vie une seule occasion d'en user.
•ns et d'autres semblables je le crois si bien garanti des - Ts et des maximes vulgaires, que j'aimerais mieux voir au milieu de la plus mauvaise société de Paris que seul los sa chaml)re ou dans un parc , livré à toute l'inquiétude de son -•\ On a beau faire , de tous les enacmis qui |>euveot attaquer un ■me homme, le pi"- .1 .n.r..ronx et le seul qu'on ne peut écarter, tf4 lui-même : r. • urtant n'est dangereux que par no-
trc faute ; car, comme je l'ai dit mille fois, ccsl par la seule imagination que s'éveillent les sens. Leur besoin proprement n'est point un besoin physique; il n'est point vrai que ce soit un vrU besoin. Si jamais objet lascif n'eût frappé nos yeux , si jamais idée déshonnète ne fût entrée dans notre esprit , jamais peut-être ce prétendu besoin ne se fût fait sentir à nous , et nous serions demeurés chastes , sans tentations, sans efforts et sans mérite. On ne sait pas quelles fermentations sourdes certaines situations et certains spectacles excitent dans le sang de la jeunesse , sans qu'elle sache démêler elle-même la cause de celte première inquiétude , qui n'est pas facile à calmer, et qui ne tarde pas à renaître. Pour raoi, plus je réfléchis à cette importante crise et ;t*fecs causes prochaines ou éloignées , plus je me persuade qu'un solitaire élevé dans un désert, sans livres, sans instructions et sans femmes, y mourrait vierge, à quelque âge qu'il fût parvenu.
Mais il n'est pas ici question d'un sauvage de cette espèce. En élevant un homme parmi ses semblables et pour la société , il est impossible , il n'est pas même à propos de le nourrir toujours dans celte salutaire ignorance; et ce qu'il y a de pis pour la sagesse est d'être savant à demi. Le souvenir des objets qui nous oui frappés, les idées que nous avons acquises , nous suivent dans la retraite , la peuplent , malgré nous , d'images plus séduisantes que les objets • lêmes , et rendent la solitude aussi funeste à celui qui les y porte , qu'elle est utile à celui qui s'y maintient toujours seul.
Veillez donc avec soin sur le jeune homme, il pourra se garantir de tout le reste ; mais c'est à vous de le garantir de lui. Ne le laissez seul ni jour ni imit , couchez tout au moins dans sa chambre : qu'il ne se mette au lit qu'accablé de sommeil , et qu'il en sorte à l'instant qu'il s'éveille. Défiez-vous de l'instinct sitôt que vous ne vous y bornez plus : il est bon tant qu'il agit seul ; il est suspect dès qu'il se mêle aux institutions des hommes : il ne faut pas le détruire, il faut le régler; et cela peut-être est plus difficile» que de l'anéantir. Il serait très dangereux qu'il apprit à votre élève à donner le change à ses sens et à suppléer aux occasions de les satisfaire : s'il connaît une fois ce dangereux supplément , il est perdu. Dès lors il aura toujours le corps et le cœur énervés; il porter^ jusqu'au tombeau les tristes effets de cette habitude , la plus funeste à laquelle un jeune homme puisse être assujetti. S<ins doulo il vaudrait mieux encore Si les fureurs d'un tempérament ar-