LIVRE IV
raine ' ■* Ndii, monsieur ; ce front baissé, ce regard timide ,
■ lie démarche incertaine , ne m'annoncent que l'esclave titré
un électeur. »
■'■'' ne sais si ce jugement montre une grande connaissance du
vrai rapport qui est entre le caractère d'un homme cl son exté-
'ir. Pour moi , qui n'ai pas l'honneur d'être maître à danser,
rais pensé tout le contraire. J'aurais dit : « Cet Anglais n'est
is courtisan ; je n'ai jamais oui dire que les courtisans eussent
front baissé et la démarche incertaine; un homme timide
M'Z un danseur pourrait bien ne l'être pas dans la chambre des
inmunes. » Assurément ce M. Marcol-là doit prendre ses com-
|Mtiioles pour autant de Romains.
Ouand on aime on veut être aimé. Emile aime les hommes, il
' donc leur plaire. A plus forte raison il veut plaire aux fem-
- ; son âge , ses mœurs , son projet , tout concourt à nourrir en
i e désir. Je dis ses mœurs, car elles y font beaucoup; les
1 inmcsqui en ont sont les vrais adorateurs des femmes. Ils n'ont
|M> comme les autres je ne sais quel jargon moqueur de galanterie ;
m li^ ils ont un empressement plus vrai , plus tendre , et qui part
'In f œur. Je connaîtrais près d'une jeune femme un homme qui a
mœurs et qui commande à la nature , entre cent mille déhau-
. Jugez de ce que doit être Emile avec un tempérament tout
I ' uf, et tant de raisons d'y résister! Pour auprès d'elles, je crois
1 il sera quelquefois timide cl embarrassé ; mais sûrement cet
irras ne leur déplaira pas, et les mouis friponnes n'auront
re que trop souvent l'art d'en jouir et de l'augmenter. Au
, son empressement changera sensiblement de forme selon
I \ts. Il sera plus modeste et plus respectueux pour les femmes, vif et plus tendre auprès des filles à marier. Il ne perd point ne l'objet de ses recherches , et c'est toujours à ce qui les lui 'Ile qu'il marque le plus d'attention.
rsonnc ne sera plus exact à tous les égards fondés sur l'orlo la nature, et même sur le bon ordre de la société; mais
' owme »■»! y avait de» citoyens qui ne fussent i>as membres de la cité ,
II ncuMciit pas, comme tels, |>art à l'autorité souveraine! Mais les • lis ayant jugé ï pro.ios d'iisuri>er ce res|)ccla))le nom de citoyens,
111 j.tilis aux m<fmbres des cités fçaulolses, en ont dénatun' l'idée, au point
|n on n'y tonroit plus rien, tn homme qui vient d<; m'écrire l>caui-ou|i
11' Ixti-M» contre la .\ouieUe lUluiie a onié sa si;;natiirc du titre de cf
dr Paimbanif, et a cru me faire une nccUenIf* plaisanterie.
les premiers seront toujours préférés aux autres; et il respeelera davantage un particulier plus vieux que lui , qu'un magistrat iJe son âge. Étant donc pour l'ordinaire un des plus jeunes des sociétés où il se trouvera , il sera toujours un des plus modestes , non par la vanité de paraître humble , mais par un sentiment naturel et fondé sur la raison. Il n'aura point l'impertinent savoir-vivre d'un jeune fat , qui, pour amuser la compagnie , parle plus haut que les sages et coupe la parole aux anciens : il n'autorisera point, pour sa part , la réponse d'un vieux gentilhomme à Louis XV , qui lui demandait lequel il préférait de son siècle ou de celui-ci : Sire, j'ai passé ma jeunesse à respecter les vieillards, et ilfaut que je passe ma vieillesse à respecter les enfants.
Ayant une àme tendre et sensible , mais n'appréciant rien sur le taux de l'opinion , Quoiqu'il aime à plaire aux autres , il se souciera peu d'en être considéré. D'où il suit qu'il sera plus affectueux que poli , qu'il n'aura jamais d'airs ni de faste , et qu'il sera plus touché d'une caresse que de raille éloges. Par les mêmes raisons il ne négligera ni ses manières ni son maintien ; il pourra même avoir quelque recherche dans sa parure , non pour paraître un homme de goût, mais pour rendre sa figure plus «igréable; il n'aura point recours au cadre doré , et jamais l'enseigne de la richesse ne souillera son ajustement.
On voit que tout cela n'exige point de ma part un étalage de préceptes, et n'est qu'un effet de sa première éducation. On nous fait un grand mystère de l'usage du monde; comme si , dans l'âge où l'on prend cet usage , on ne le prenait pas naturellement , et comme si ce n'était pas dans un cœur honnête qu'il faut cherolier ses premières lois! La véritable politesse consiste à marquer de la bienveillance aux hommes : elle se montre sans peine quand on en a; c'est pour celui qui n'en a pas qu'où est forcé de réduire en art ses apparences.
« Le plus malheureux effet de la politesse d'usage est d'ensein gner l'art do se passer des vertus qu'elle imite. Qu'on nous ins- « pire dans l'éducation l'humanité et la bienfais^uice , nous aurons n la politesse; ou nous n'en aurons plus besoin.
" Si nous n'avons pas celle qui s'annonce par les grâces , nottt' « aurons celle qui annonce l'honnele homme cl le citoyen ; nous • n'aurons pas besoin de recourir à la fausseté.
» Au lieu d'clrc artificieux pour plaire , il suffira d'être bon ; au
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« lieu d'élrc faux pour flallcr les faiblesses des autres , il suffira « d'élre indulgent.
« Ceux avec qui l'on aura de tels procédés n'en seront ni enor- « gueillis ni corrompus ; ils n'en seront que reconnaissants , et en ■ deviendront meilleurs '. »
Il me semble que si quelque éducation doit produire Tespèce de politesse qu'exige ici M. Duclos , c'est celle dont j'ai tracé le plan jusqu'ici.
Je conviens pourtant qu'avec des maximes si différentes Emile ne sera point comme tout le monde , et Dieu le préserve de l'être jamais : Mais, en ce qu'il sera différent des autres , il ne sera ni fâcheux , ni ridicule : la différence sera sensible sans être incommode. Emile sera , si Ton veut , un aimable étranger. D'abord on lui pardonnera ses singularités en disant : Il se formera. Dans la suite on sera tout accoutumé à ses manières ; et voyant qu'il n'en change pas, on les lui pardonnera encore en disant: // est fait ainsi. ^
H ne sera point fêté comme un homme aimable, mais on l'aimera sans savoir pourquoi ; personne ne vantera son esprit , mais on le prendra volontiers pour juge entre les gens d'esprit : le sien sera net et borné, il aura le sens droit et le jugement sain. Ne courant jamais après les idées neuves , il ne saurait se piquer d'esprit. Je lui ai fait sentir que toutes les idées siilulaires et vraiment utiles aux hommes ont été les premières connues , qu'elles font de tout temps les seuls vrais liens de la société , et qu'il ne reste aux esprits transcendants qu'à se distinguer par des idées pernicieuses et funestes au genre humain. Cette manière de se faire admirer ne le touche guère : il sait où il doit trouver le bonheur de sa vie , et en quoi il peut contribuer au bonheur d'autrui. La sphère de ses connaissances ne s'étend pas plus loin que ce qui est profitable. Sa route est étroite et bien marquée; n'étant point tenté d'en sortir, il reste confondu avec ceux qui la suivent, il ne veut ni s'égarer ni briller. Emile est un homme de bon sens, et ne veut pas être autre chose : on aura beau vouloir l'injurier par ce titre , il s'en tiendra toujours honoré.
Quoif|ue le désir de plaire ne le laisse plus absolument indiffé-
iit sur l'opinion d'autrui , il ne prendra de cette opinion que c«
' ComidiratioHi tur Ua nuturs de ce siècle, (tar M. Diiclu».
qui se rapporte immédiatement à sa personne, sans se soucier des appréciations arbitraires , qui n'ont de loi que la mode ou les préjugés. II aura l'orgueil de vouloir bien faire tout ce qu'il fait, même de le vouloir faire mieux qu'un autre : à la course il voudra être le plus léger ; à la lutte, le plus fort; au travail , le plus habile; aux jeux d'adresse, le plus adroit : mais il recherchera peu les avantages qui ne sont pas clairs par eux-mêmes , et qui ont besoin d'é- I le constatés par le jugement d'autrui , comme d'avoir plus d'esprit qu'un autre, de parler mieux, d'être plus savant, etc. ; encore moins ceux qui ne tiennent point du loutà la personne, comme d'être d'une plus grande naissance, d'être estime plus riche , plus en crédit , plus considéré, d'en imposer par un plus grand faste.
Aimant les hommes parce qu'ils sont ses semblables , il aimera surtout ceux qui lui ressemblent le plus, parce qu'il se sentira bon ; et , jugeant de cette ressemblance par la conformité des goûts dans les choses morales , en tout ce qui tient au bon caractère , il sera fort aise d'être approuvé. Il ne se dira pas précisément , je me réjouis parce qu'on m'approuve ; mais, Je me réjouis parce qu'on approuve ce que j'ai fait de bien ; je me réjouis de ce que les gens qui m'honorent se font honneur : tant qu'ils jugeront aussi sainement, il sera beau d'obtenir leur estime.
Étudiant les hommes par leurs mœurs dans le monde comme il les étudiait ci-devant par leurs passions dans l'histoire , il aura souvent lieu de réfléchir sur ce qui flatte ou choque le cœur humain. Le voilà philosophant sur les principes du goût , et voilà l'étude qui lui convient durant cette époque.
Plus on va chercher loin les définitions du goût, et plus on s'égare ; le goût n'est que la faculté déjuger de ce qui plait ou déi)lail au plus grand nombre. Sortez de là, vous ne savez plus ce que c'est que le goût. Il ne s'ensuit pas qu'il y ait plus de gens de goût que d'autres ; car , bien que la pluralité juge sainement de chaque objet , il y a peu d'hommes qui jugent comme elle sur tous ; et , bien que le concours des goùls les plus généraux fasse le bon goùl , il y a peu de gens de goût , de même qu'il y a peu de belles personnes , quoique l'assemblage des traits les plus communs fasse la beauté.
Il faut remarquer qu'il ne s'agit pas ici de ce qu'on aime parce qu'il nous est utile, ni de ce qu'on hait parce qu'il nous nuit. Le goûi ne d'cxercc que sur les choses indifférenles ou d'un intérêt