‹ Émile (volume 2)Chapitre 162 sur 240 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

imuseraent tout au plus , cl non sur celles qui tiennent à nos betns : pour juger de celles-ci le goût n'est pas nécessaire , le seul petit soflit. Voilà ce qui rend si difficiles , et , ce semble , si artraires , les pures décisions du goût; car , hors l'instinct qui le termine , on ne voit plus la raison de ses décisions. On doit disu liguer encore ses lois dans les choses morales et ses lois dans les choses physiques. Dans celles-ci, les principes du goût semblent hsoiument inexplicables *. Mais il importe d'observer qu'il entre 1 moral dans tout ce qui lient à l'iraitalion ' : ainsi l'on explique il*'* beautés qui paraissent physiques, et qui ne le sont réoileinent point. J'ajouterai que le goût a des règles locales qui le rendent en luiiic choses dépendant des climats, des mœurs, du gouvernemcnl, l>s choses d'institution ; qu'il en a d'autres qui tiennent à l'âge , 1 sexe , au caractère , et que c'est en ce sens qu'il ne faut pas disl'iiler des goûts. "j^

Le goût est naturel à tous les hommes; mais ils ne l'ont pas is en même mesure , il ne se développe pas dans tous au raème :.Té; et, dans tous, il est sujet à s'altérer par diverses causes. 1.1 mesure du goût qu'on peut avoir dépend de la sensibilité • [.l'on a reçue; sa culture et sa forme dépendent des sociétés où >n a vécu. Premièrement il faut vivre dans des sociétés nombreu- ^is, pour faire beaucoup de comparaisons. Secondement il faut des sociétés d'amusement et d'oisiveté; car, dans celles d'affaires, on a pour règle , non le plaisir, mais l'intérêt. En troisième lieu il faut des sociétés où l'inégalité ne soit pas trop grande , où la tyrannie de l'opinion soit modérée , et où règne la volupté plus que la vanité ; car, dans le cas contraire , la mode étouffe le goût ; et l'on ne cherche plus ce qui plait , mais ce qui distingue.

Dans ce dernier cas, il n'est plus vrai que le bon goût est celui du plus grand nombre. Pourquoi cela? Parce que l'objet change. Alors la multitude n'a plus de jugement à elle , elle ne juge plus que d'après ceux qu'elle croit plus éclairés qu'elle ;

• [Vil. ... inexplicables ; car , par exemple, qui est-ce qui nous dira pourquoi tel chant est de goût, et non pas tel autre? Qui est-ce qui nous donnera des principes sur Tasiuntir^ent des couleurs? Qui est-ce qui nous apprendra pourquoi Covate plaît plus que le rond dans un compartiment de gazon , et pourquoi le rond plaît plus que Fovale datif le bassin d'un jet d'eau ?]

' Cela est prouvé dau un Essai sur Corigine des langue, quoii troBvera dan* le recueil «k mes écriU.

elle approuve, non ce qui est bien, mais ce qu'ils ont approuvé. Dans tous les temps , faites que chaque homme ait son propre sentiment ; et ce qui est plus agréable en soi aura toujours la pluralité des suffrages.

Les hommes dans leurs travaux ne font rien de beau que par imitation. Tous les vrais modèles du goût sont dans la nature. Plus nous nous éloignons du maître, plus nos tibleaux sont défigurés. C'est alors des objets que nous aimons que nous tirons nos modèles ; et le beau do fantaisie, sujet au caprice et à l'autorité , n'est plus rien que ce qui plait à ceux qui nous guident.

Ceux qui nous guident sont les artistes, les grands , les riches; et ce qui les- guide eux-mêmes est leur intérêt ou leur vanité. Ceux-ci, pour étaler leurs richesses, et les autres pour en profiter, cherchent à l'cnvi de nouveaux moyens de dépense. Par là le grand luxe établit son empire , et fait aimer ce qui est difficile et coûteux : alors le prétendu beau, loin d'imiter la nature, n'est tel qu'à force de la contrarier. Voilà comment le luxe et le mauvais goùl sont inséparables. Partout oùlegoût est dispendieux, il est faux.

C'est surtout dans le commerce des deux sexes que le goùl , bon ou mauvais, prend sa forme; sa culture est un effet nécessaire de l'objet de cette société. Mais quand la facilité de jouir attiédit le désir de plaire, le goût doit dégénérer; et c'est là, ce me semble , une autre raison des plus sensibles pourquoi le bon goût tient aux bonnes mœurs.

Consultez le goût des femmes dans les choses physiques, et qui tiennent au jugement des sens; celui des hommes dans les choses morales et qui dépendent plus de l'entendement. Quand les femmes seront ce qu'elles doivent être, elles se borneront aux choses de leur compétence, et jugeront toujours bien ; mais depuis qu'elles se sont établies les arbitres do la littérature, depuis qu'elles se sont mises à juger les livres et à en faire à toute force , elles ne se connaissent plus à rien. Les auteurs qui consultent les savantes sur leurs ouvrages sont toujours sûrs crélre mal conseillés ; les galants qui les consultent sur leur parure sont toujours ridiculement mis. J'aurai bientôt occasion de parler des vrais lalents de ce sexe, de la manière de les cultiver, cl <l'^-^ linsis sur lesquelles ses décisions doivent alors être écoutées.

Voilà les considérations élémentaires que je poserai pom [nincipes, en raisonnant avec mon flmilo sur une malière qui no lui est

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: :<^n moins qu'indifférente dans la circonstance où il se trouve, et ' ms la recherche dont il est occupe. Et à qui doit-elle être indif •rente? La connaissance de ce qui peut être agréable ou déi^réable aux honomes n'est pas seulement nécessaire à celui qui a 'Soin d'eux, mais encore à celui qui veut leur être utile : il impute même de leur plaire pour les servir; et l'art d'écrire n'est i>n moins qu'une étude oiseuse, quand on l'emploie à faire router la vérité.

Si , pour cultiver le goût de mon disciple , f avais à choisir en- :e des pays où cette culture est encore à naître et d'autres où lie aurait déjà dégénéré, je suivrais l'ordre rétrograde; je comiiencerais sa tournée par ces derniers, et je finirais par les preiiiers. La raison de ce choix est que le goût se corrompt par une • iicalcsse excessive qui rend sensible à des choses que le gros des hommes n'aperçoit pas : cette délicatesse mène à l'esprit de (lisciissiun; car plus on subtilise les objets, plus ils se multiplient : cette subtilité rend le tact plus délicat et moins uniforme. Il se • forme alors autant de goût qu'il y a de tètes. Dans les disputes sur la préférence, la philosophie elles lumières s'étendent; cl c'est ainsi qu'on apprend à penser. Les observations fines ne peuvent guère être faites que par des gens très-répandus , attendu qu'elles frappent après toutes les autres , et que les gens peu accoutumée aux sociétés nombreuses y é[)uiscnt leur attention sur les grands traits. Il n'y a pas peut-être à présent un lieu policé sur la terre où le goût général soit plus mauvais qu'à Paris. Ce- ■ pend.int c'est dans cette capitale que le bon goût se cultive ; et il parait peu de livres estimés dans l'Europe dont l'auteur n'ait été se former à Paris. Ceux qui pensent qu il suftit de lire les livres qui s'y font se trompât : on apprend beaucoup plus dans la conversation des auteurs que dans leurs livres ; et les auteurs euxtii^mes ne sont pas ceux avec qui I on a|)pren(l le plus. C'est l'esrit des sociétés qui développe une tête pensante, et qui porte 1 vue aussi loin qu'elle peut aller. Si vous avez une étincelle de ^vnie , allez passer une année à Paris : bientôt vous serez tout ce HIC vous pouvez être , ou vous ne serez jamais rien.

On peut apprendre à j)en>er dans les lieux où le mauvais goùi . giie; mais il ne faut pas {>enscr comme ceux qui ont ce mauvais -oùt , et û est bien diflicile que cela n'arrive quand on reste ave*. •ux trop longtemps. Il faut perfectionner par leurs soins l'instru-

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raent qui juge , en évitant de l'enoployer comme eux. Je rao garderai de polir le jugement d'Emile jusqu'à l'altérer ; et quand il aura le tact assez fin pour sentir et comparer les divers goûts des hommes, c'est sur des objets plus simples que je le ramènerai fixer le sien.

Je m'y prendrai de plus loin encore pour lui conserver un goùl pur et sain. Dans le tumulte de la dissipation je saurai me ménager avec lui des entretiens utiles; et , les dirigeant toujours sur des objets qui lui plaisent, j'aurai soin de les lui rendre aussi amusants qu'instructifs. Voici le temps de la lecture et des livres agréables ; voici le temps de lui apprendre à faire l'analyse du discours, et de le rendre sensible à toutes les beautés de l'éloquence et de la diction. C'est peu de chose d'apprendre les langues pour ellesmêmes, leur usage pas si important qu'on croit; mais l'élude des langues mène à celle de la grammaire générale. Il faut apprendre le latin pour bien savoir le français ; il faut étudier et comparer l'un et l'autre pour entendre les règles de l'art de parier.

Il y a d'ailleurs une certaine simplicité de goût qui va au cœur, et qui ne se trouve que dans les écrits des anciens. Dans l'éloquence, dans la poésie, dans toute espèce de littérature, il les retrouvera, comme dans l'histoire, abondants en choses, et sobres à juger. Nos auteurs, au contraire, disent peu et prononcent beaucoup. Nous donner sans cesse leur jugement pour loi n'est pas le moyen de former le nôtre. La différence des deux goûts se fait sentir dans tous les monuments, et jusque sur les tombeaux. Les nôtres sont couverts d'éloges; sur ceux des anciens on lisait des faits :

Sla , viator; heroetn calcas.

Quand j'aurais trouvé celte épitaphe sur un monument antique , j'aurais d'abord deviné qu'elle était moderne ; car rien n'est si commun que des héros parmi nous, mais chez lesanciens ils étaient rares. Au lieu de dire qu'un homme était un héros, ils auraient dit ce qu'il avait fait pour l'être. A l'épitaphe de ce héros comparez celle (le l'efféminé Sardanapale :

J'ai bâli Tarse et Ancliiale en un jour, et maintenant je mus mort.

Laquelle dit plus, à votre avis? Notre style lapidaire, avec son cnllure, n'est bon qu'à souffler des nains. Les anciens montraient les hommes au naturel, et l'on voyait que c'étaient des hommes.

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