‹ Émile (volume 2)Chapitre 165 sur 240 · DU · texte numérisé non relu

DU

Qu'on me permette, pour mieux développer mon idée, de lisser un moment Emile , dont le cœur pur et sain ne peut plus

rvir de règle à personne , et de chercher en moi-même un exem- , V'' plus sensible, et plus rapproché des mœurs du lecteur.

Il y a des états qui semblent changer la nature, et refondre, Mjit en mieux, soit en pis, les hommes qui les remplissent. Un poltron devient brave en entrant dans le régiment de Navarre. Ce n'est jws seulement dans le militaire que l'on prend l'esprit de rorps , et ce n'est pas toujours en bien que ses effets se font sentir. J'ai pensé cent fois avec effroi que , si j'avais le malheur de remplir aujourd'hui tel emploi que je pense en certain pays , demain je serais presque inévitablement tyran, concussionnaire, 'i'>structeur du peuple, nuisible au prince, ennemi par état de

iite humaoilé , de toute équité , de toute espèce de vertu.

De même, si j'étais riche , j'aurais fait tout ce qu'il faut pour le ■ venir : je serais donc insolent ellKis, sensible et délicat pour moi

ni , impitoyable et dur pour tout le monde, spectateur dédal- -■icux des misères de la canaille ; car je ne donnerais | lus d'autre nom aux indigents, pour faire oublier qu'autrefois je fus de leur rlasï.e. Enfin je ferais de ma fortune l'instrument de mes plaisirs, ilont je serais uniquement occupé; et jusque-là je serais comme tous les autres.

Mais en quoi je crois que j'en différerais beaucoup , c'est que

serais sensuel et voluptueux plutôt qu'orgueilleux et vain, et

,10 je me livre.-ais au luxe de mollesse bien plus qu'au luxe

fation. J'aurai» même quelque honte d'étaler trop ma ri-

, et je croirais toujours voir l'envieux que j'écraserais de

mon faslc ilirc à ses voisins, à l'oreille : Voila un fripon qui a giand'pcur de n'être pas connu pour tel!

De celte immense profusion de biens qui couvrent la terre je chercherais ce qui m'est le plus agréable et que je puis le mieux m'approprier. Pour cela , le premier usage de ma richesse serait d'en acheter du loisir et la liberté , à quoi j'ajouterais la santé, si elle était à prix ; mais comme elle ne s'achète qu'avec la tempérance , et qu'il n'y a point sans la sanlé de vrai plaisir dans la vie , je serais tempérant par sensualité.

Je resterais toujours aussi près de la nature qu'il serait possible pour flatter les sens que j'ai reçus d'elle , bien sûr que plus elle mettrait du sien dans mes jouissances , plus j'y trouverais de réalité. Dans le choix des objets d'imitation je la prendrais toujours pour modèle; dans mes appétits je lui donnerais la préférence ; dans mes goûts je la consulterais toujours , dans les mets je voudrais toujours ceux dont elle fait le meilleur apprêt, et qui passent par le moins de mains pour parvenir sur nos tables. Je préviendrais les falsilications de la fraude , j'irais au-devant du plaisir. Ma sotte et grossière gourmandise n'enrichirait point un maître d'hôtel ; il ne me vendrait point au poids de l'or du poison pour du poisson; ma table ne serait point couverte avec appareil de magnifiques ordures et de charognes lointaines; je prodiguerais ma propre peine pour satisfaire ma sensualité, puisqu'alors cette peine est un plaisir elle-même , et qu'elle ajoute à celui qu'on en attend. Si je voulais goûter un mets du bout du monde, j'irais, comme Apicius , plutôt l'y chercher, que dcfen faire venir ; car les mets les plus exquis manquent toujoui-s d'un assaisonnement qu'on n'apporte pas avec eux , et qu'aucun cuisinier ne leur donne , l'air du climat qui les a produits.

Par la même raison je n'imiterais pas ceux qui , ne se trouvant bien qu'où ils ne sont point, mettent toujours les saisons en contradiction avec elles-mêmes , et les climats en contradiction avec les saisons ; qui , cherchant l'été en hiver, et l'hiver en été , vont avoir froid en Italie , et chaud dans le nord , sans songer qu'en croyant fuir la rigueur des saisons ils la trouvent dans les lieux où l'on n'a point appris à s'en garantir. Moi, je resterais en place, ou je prendrais tout le contre-pied : je voudrais tirer d'une saison tout ce qu'elle a d'agréable , et d'un climat tout ce qu'il a de particulier. J'aurais une diversité de plai«ir« et d'habitudes qui ne se

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