LIVRE IV
re , m'appréler de si loin des jouissances que je puis trouver dès ijourd'hui? L'on ne saurait se faire un sort agréable en se nietnt sans cesse en contradiction avec soi. C'est ainsi qu'Empédocle prochait aux Agrigentins d'entasser les plaisirs comme s'ils ivaicnt qu'un jour à vivre , et de bâtir comme s'ils ne devaient mais mourir *.
D'ailleurs que me sert un logement si vaste , ayant si peu de lui le peupler, et moins de quoi le remplir? Mes meubles se- : lient simples comme mes goûts ; je n'aurais ni galerie ni bibliothèque , surtout si j'aimais la lecture et que je me connusse en ta- ' 'eaux. Je saurais alors que de telles collections ne sont jamais ■raplètes , et que le défaut de ce qui leur manque donne plus de ii.igrin que de n'avoir rien. En ceci l'abondance fait la misère; n'y a pas un faiseur de collections qui ne l'ait éprouvé. Quand 1 s'y connaît, on n'en doit point faire : on n'a guère un cabinet montrer aux autres quand on siiit s'en servir pour soi. Le jeu n'est point un amusement d'homme riche , il est la res- ■urced'un désœuvré ; et mes plaisirs me donneraient trop d'aftres pour me laisser bien du temps à si mal remplir. Je ne joue lint du tout , étant solitaire et pauvre , si ce n'est quelquefois IV échecs , et cela de trop. Si j'étais riche , je jouerais moins enre, et seulement un trcs-j)etit jeu, pour ne voir point do mentent, ni l'être. L'intérêt du jeu, manquant de motif dans l'oilencc, ne peut jamais se changer en fureur que dans un esprit il fait. Les profits qu'un homme riche peut faire au jeu lui sont ijours moins sensibles que les pertes; et comme la forme des ix modérés , qui en use le bénéfice à la longue , fait qu'en géné- • \ ils vont plus en pertes qu'en gains, on ne peut , en raisonnant '•n , s'affectionner beaucoup à un amusement où les risques de ute espèce sont contre soi. Celui qui nourrit sa vanité des prérences de la fortune les peut chercher dans des objets beaucoup IIS piquants; et ces préférences ne se marquent pas moins dans plus petit jeu que dans le plus grand. Le goùl du jeu , fruit de ivarice et de Fennui , ne prend que dans un esprit et dans un lur vides ; et il me semble que j'aurais assez de sentiment et de Minaiâsances pour me passer d'un tel supplément. On voit rarnent les penseurs se plaire beaucoup au jeu, qui suspend cette ihilude, ou la tourne sur d'arides combinaisons : aussi l'un des
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biens, et pcul-clre le seul qu'ait produit le goût des sciences, est d'amortir un peu celle passion sordide ; on aimera mieux s'exercer à prouver l'utilité du jeu que de s'y livrer. Moi je îe combattrais parmi les joueurs , et j'aurais plus de plaisir à me moquer deux en les voyant perdre, qu'à leur gagner leur argent.
Je serais le même dans ma vie privée et dans le commerce du monde. Je voudrais que ma fortune mit partout de l'aisance , et ne fit jamais sentir d'inégalité. Le clinquant de la parure est incommode à mille égards. Pour garder parmi les hommes toute la liberté possible, je voudrais être mis de manière que dans tous les rangs je parusse à ma place , et qu'on ne me distinguât dans aucun ; que , sans affectation , sans changement sur ma personne , je fusse peuple à la guinguette et bonne compagnie au Palais- Royal. Par là plus maître de ma conduite , je mettrais toujours à Da portée les plaisirs de tous les étals. Il y a, dit-on, des femmes qui ferment leur porle aux manchettes brodées , et ne reçoivent personne qu'en dentelles ; j'irais donc passer ma journée ailleurs : mais sicesfemmesétaientjeuneset jolies, je pourrais quelquefois prendre de la dentelle pour y passer la nuit tout au plus.
Le seul lien de mes sociétés serait rattachement mutuel , la conformité des goûts , la convenance des caractères ; je m'y livrerais comme homme et non comme riche; je ne souffrirais jamais que leur charme fût empoisonné par l'intérêt. Si mon opulence m'avait laissé quelque humanité , j'étendrais au loin mes services et mes bienfaits; mais je voudrais avoir autour de moi une société et non une cour, des amis et non des protégés ; je ne serais point le patron do mes convives , je serais leur hôte. L'indépendance et l'égalité laisseraient à mes liaisons toute la cr.ndeurdc la bienveillance ; et où le devoir ni l'intérêt n'entreraient pour rien , le plaisir et rarailic feraient seuls la loi.
On n'achète ni son ami ni sa maîtresse. Il est aisé d'avoir des femmes avec de l'argent ; mais c'est le moyen de n'être jamais l'amant d'aucune. Loin que l'amour soit à vendre , l'argent le lue infailliblement. Quiconque paye , fût-il le plus aimable des hommes, par cela seul qu'il paye ne peut être longtemps aimé. Bientôt il payera pour un aulre , ou plutôt cet autre sera payé de so?ï argent ; et dans co double lien , formé par l'intérêt , par la débauche , sans amour, sans honneur, sans vrai plaisir, h femme avide, mfidèlc et misérable , traitée par le vil qui reçoit comme elle Irait*
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k sol qui donne , reste ainsi quitte envers tous les deux. Il serait doux d'être libéral envers ce qu'on aime , si cela ne faisait un marché. Je ne connais qu'un moyen de satisfaire ce penchant avec ^i maîtresse, sans empoisonner l'amour; c'est de lui tout donner, ' d'être ensuite nourri par elle. Reste à savoir où est la femme vec qui ce procédé ne fût pas extravagant. Celui qui disait , Je possède Lais sans qu'elle me possède , diit un mot sans esprit. La possession qui n'est pas réciproque '>st rien : c'est tout au plus la possession du sexe , mais non pas lie l'individu. Or, où le moral de l'amour n'est pas , pourquoi faire une si grande affaire du reste.' Rien n'est si facile à trouver. Un muletier est là-dessus plus près du bonheur qu'un millionnaire. Oh ! si l'on pouvait développer assez les inconséquences du vice, inbien , lorsqu'il obtient ce qu'il a voulu , on le trouverait loin de 'Il compte! Pourquoi cette barbare avidité de corrompre l'innonce , de se faire une victime d'un jeune objet qu'on eut du prôner, et que de ce premier pas on traîne inévitablement dans un uffre de misère dont il ne sortira qu'à la mort? Brutalité, vanité, sottise, erreur, et rien davantage. Ce plaisir même n'est pas lie la nature ; il est de l'opinion, et de l'opinion la plus vile,puis- ; Telle tient au mépris de soi. Celui qui se sent le dernier des hom- •'s craint la comparaison de tout autre , et veut passer le premier itir être moins odieux. Voyez si les plus avides de ce ragoût Mi.igiuaire sont jamais de jeunes gens aimables , dignes de plaire, rt qui seraient plus excusables d'être difficiles. Non : avec de la ligure , du mérite et des sentiments , on craint peu l'expérience (If sa maîtresse ; dans une juste confiance , on lui dit : Tu connais ' -; plaisirs , n'importe ; qion cœur t'en promet que tu n'as jamais iinus.
\Ii!> un vieux satyre usé de débauche, sans agrément, sans 111' Il i.:' ment , s<ins égard, sans aucune espèce d'honnêteté , incapable , indigne de plaire à toute femme qui se connaît en gens aimables, croit suppléer à tout cela chez une jeune innocente, en galant de vitesse sur l'expérience , et lui donnant la première émo- 'Q des sens. Son dernier espoir est de plaire à la faveur de la luveaulé; c'est incontestablement là le motif secret de cette iiitaisie : mais il se trompe , l'horreur qu'il fait n'est pas moins de 1 nature que n'en sont les désirs qu'il voudrait exciter. Il se ' >mpe aajsi-dans sa folle attente ; cette même nature a soin de
revendiquer ses droits : toute fille qui se vend s est déjà donnée; et s'élant donnée à son choix, elle a fait la comparaison qu'il craint. Il achète donc un plaisir imaginaire, et n'en est pas moins abhorré. Pour moi , j'aurai beau changer étant riche , il est un point ou je ne changerai jamais. S'il ne me reste ni mœurs ni vertu , il me restera du moins quelque goût, quelque sens, quelque délicaless©^'; et cela me garantira d'user ma fortune en dupe à courir .iprcs des chimères , d'épuiser ma bourse et raa vie à me faire trahir et moquer par des enfants. Si j'étais jeune, je chercherais les plaisirs de la jeunesse ; et , les voulant dans toute leur volupté , je no les chercherais pas en homme riche. Si je restais tel que je suis, ce serait autre chose; je me bornerais prudemment aux plaisirs de mon âge ; je prendrais les goûts dont je peux jouir, et j'étoufferais ceux qui ne feraient plus que mon supplice. Je n'irais point offrir raa barbe grise aux dédains railleurs dos jeunes filles ; je ne supporterais point de voir mes dégoûtantes caresses leur faire soulever le cœur, do leur préparer à mes dépens les récits les plus ridicules, de les imaginer décrivant les vilains plaisirs du vieux singe , de manière à se venger de les avoir endurés. Que si des habitudes mal combattues avaient tourné mes anciens désirs en besoins , j'y satisferais peut-être , mais avec honte , mais en rougissant de moi. J'ôterais la passion du besoin, je m'assortirais le mieux qu'il me serait possible , et m'en tiendrais là : je ne me ferais plus une occupation de ma faiblesse , et je voudrais surtout n'en avoir qu'un seul témoin. La vie humaine a d'autres plaisirs , quand ceux-là lui manquent : en coiu-ant vainement après ceux qui fuient , on s'ote encore ceux qui nous sont laissés. Changeons de goûts avec les années , ne déplaçons pas plus les âges que les saisons : il faut être soi dans tous les temps , et ne point lutter contre la nature ï ces vains efforts usent la vie , et nous empêchent d'en user.
Le peuple ne s'ennuie guère, sa vie est active; si ses amusements ne sont pas variés, ils sont rares; beaucoup de jours de fatigue lui font goûter avec délices quelques jours do fêtes. Une altern.v tive delongs travaux et de courts loisirs tient lieu d'assaisonnement aux plaisirs de son état. Pour les riches, leur grand fléau c'est l'ennui : au soin de tant d'araus^ements rassemblés à grands frais, au milieu de tant de gens concourant à leur plaire , l'ennui les consume et les tue; ils passent leur vie à le fuir et à en être atteints ;
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lis sont accablés de son poids insupportable ; les femmes surtout , i)Ui ne savent plus ni s'occuper, ni s'amuser, en sont dévorées -ous le nom de vapeurs ; il se transforme pour elles en un mal liorrible, qui leur ôte quelquefois la raison , et enfin la vie. Pour tnoi , je ne connais point de sort plus affreux que celui d'une joif femme de Paris, après celui du petit agréable qui s'attache à lie , qui, changé de même en femme oisive , s'éloigne ainsi doublc- ■ lient de son état, et à qui la vanité d'être homme à bonnes fortules fait supporter la longueur des plus tristes jours qu'ait jamais passés créature humaine.
Les bienséances , les modes , les usages qui dérivent du Iu.\e et lu bon air, renferment le cours de la vie dans la plus maussade uniformité. Le plaisir qu'on veut avoir aux yeux des autres est perdu pour tout le monde : on ne l'a ni pour eux ni pour >oi '. Le ridicule, que l'opinion redoute sur toute chose , est toujours à côté d'elle pour la tyranniser et pour la punir. On n'est imais ridicule que par des formes déterminées : celui qui sait V irier ses situations et ses plaisirs efface aujourd'hui l'impression li hier ; il est comme nul dans l'esprit des hommes; mais il jouit, car il est tout entier à chaque heure et à chaque chose. Ma seule forme constante serait celle-là ; dans chaque situation je ne m'occuperais d'aucune autre, et je prendrais chaque jour en lui-même, comme indépendant de la veille et du lendemain. Comme je serais peuple avec le peuple, je serais campagnard aux champs; et quand je parlerais d'agriculture , le paysan ne se moquerait pa)» de moi. Je n'irais pas me bâtir une ville en campagne, et mettre au fond d'une province les Tuileries devant mon appartement. Sur le penchant de quelque agréable colline bien ombragée j'aurais une petite maison rustique, une maison blanche avec des '•' -; et quoique une couverture de chaume soit,
* ■■ 1 (ncilleure , je préférerais m.ignitiquement , non
la triste ardoise, mais la tuile , parce qu'elle a l'air plus propre et plus gai que le cliaumc, qu'on ne couvre jias autrement les mai-
• TViiT ffmrw* thi mmrî^ , ponr srofr l'afr Ar Vamti«»T N^ncoup , »e f'i •. Dans la
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sons dans mon pays , et que cola me rappellerait un peu l'heureux temps (le ma jeunesse. J'aurais pour cour une basse-cour, et pour écurie une élable avec des vaches , pour avoir du laitage , que j'aime beaucoup. J'aurais un potager pour jardin, et pour parc un joli verger semblable à celui dont il sera parlé ci-après. Les fruits, à la discrétion des promeneurs, ne seraient ni comptés ni cueillis par mon jardinier ; et mon avare magnificence n'étalerait point aux yeux des espaliers superbes , auxquels à peine on osât loucher. Or cette petite prodigalité serait peu coûteuse, parce que j'aurais choisi mon asile dans quelque province éloignée où l'on voit peu d'argent et beaucoup de denrées , et où régnent l'abondance et la pauvreté.
Là , je rassemblerais une société , plus choisie que nombreuse , d'amis aimant le plaisir et s'y connaissant , de femmes qui pussent sortir de leur fauteuil et se prêter aux jeux champêtres , prendre quelquefois, au lieu de la navette et des cartes , la ligne, les gluaux, le râteau des faneuses , et le panier des vendangeurs. Là , tous les airs de la ville seraient oubliés, et, devenus villageois au village , nous nous trouverions livrés à des foules d'amusements divers qui ne nous donneraient chaque soir que l'embarras du choix pour le lendemain. L'exercice et la vie active nous feraient un nouvel estomac et de nouveaux goûts. Tous nos repas seraient des festins , où l'abondance plairait plus que la délicatesse. La gaieté , les travaux i-ustiques , les folâtres jeux , sont les premiers cuisiniers du monde , et les ragoûts fins sont bien ridicules à des gens en haleine depuis le lever du soleil. Le service n'aurait pas plus d'ordre que d'élégance; la salle à manger serait partout, dans le jardin , «lans un bateau , sous un arbre; quelquefois au loin, près d'une source vive, sur l'herbe verdoyante et fraîche, sous des touffes d'aunes et de coudriers ; une longue procession de gais convives porterait en chantant l'apprêt du festin ; on aurait le gazon pour table et pour chaise; les bords de la fontaine serviraient de buffet , et le dessert pendrait aux arbres ; les mets seraient servis sans ordre, l'appétit dispenserait dos façons; chacun, se préférant ouvertement à tout autre , trouverait bon que tout autre se préférât de même à lui : de cette familiarité cordiale et mo<lorée naîtrait , fwms grossièreté , sans fausseté , sans contrainte , un conflit badin plus charmant cent fois que la politesse , et plus fait pour lier les cœurs. Point d'importun Inqnais épiant nos di<i'iinr< rrilii|nant