‹ Émile (volume 2)Chapitre 198 sur 240 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

notre. Elle coonail les défauts des hommes et les vices des femmes ; elle connaît aussi les qualités , les vertus contraires , et les i toutes empreintes au fonil de son cœur. On ne peut pas avoir une 15 haute idée de l'honnête femme que celle qu'elle en a conçue, cette idée ne l'éjKtuvante point ; mais elle pense avec plus de inpiaisance à l'honnête homme , à l'homme de mérite ; elle sent elle est faite pour cet homme-là, qu'elle en est digne , qu'elle lit lui rendre le bonheur qu'elle recevra de lui; elle sent qu'elle : lira bien le reconnaître: il ne s'agit que de le trouver. Les femmes sont les juges naturels du mérite des hommes, iiime ils le sont du mérite des femmes : cela est de leur droit ivproque ; et ni les uns ni les autres ne l'ignorent. So|)hie connaît droit et en use , mais avec la modestie qui convient à. sa jeu- >se, à son inexpérience , à son état ; elle ne juge que des choses ■jui sont à sa portée , et elle n'en juge que quand cela sert à déve- !i|){)er quelque maxime utile. Elle ne parle des absents qu'avec plus grande circonsi)ection , surtout si ce sont des femmes . le j)ense que ce qui les rend médisantes et satiriques est de parl'T de leur sexe : tant qu'elles se bornent à parler du nôtre, elles • •• sont qu'équitables. Sophie s'y borne donc. Quant aux fem- '^s, elle n'en parle jamais que pour en dire le bien qu'elle sait : | ■ st un honoeur qu'elle croit devoir à son sexe; et pour celles 'lit elle ne sait aucun bien à dire , elle n'en dit rien du tout , et ia s'entend.

Sophie a |teu d'usage du monde ; mais elle est obligeante , aliilive, et met de la grâce à tout ce qu'elle fait. Un heureux nairel la sert mieux que l)eaucoup d'art. Elle a une certaine polisse à elle qui ne tient jwint aux formules , qui n'est point asser- ' aux modes , qui ne change point avec elles , qui ne fait rien ir usage, mais qui vient d'un vrai désir de plaire, et qui plait. le ne sait point les compliments triviaux . et n'en invente |)oint plus recherchés ; elle ne dit pas qu'elle est très-obligée, qu'on ' • I)eaucoup d'honneur, qu'on ne prenne pas la peine, etc. . \ iso encore moins de tourner des phrases. Pour une atten- Udi) , |K)ur une politesse établie , elle répond par une révérenoc, DU par un simple Je vous remercie : mais ce mot , dit de sa bou- 1 he , en vaut bien un autre. Pour un vrai service elle laisse par- .(T son cœur , et ce n'est pas un compliment qu'il trouve. Elle n'a i<imaui souffert que l'usage français l'asservit aa joug des sima-

grées , comme d'élendre sa main , en passant d'une chambre a l'autre , sur un bras sexagénaire qu'elle aurait grande envie de soutenir. Quand un galant musqué lui offre cet impertinent service, elle laisse l'oflicieux bras sur l'escalier , et s'élance en deux sauts dans la chambre , en disant qu'elle n'est pas boiteuse. En effet , quoiqu'elle ne soit pas grande , elle n'a jamais voulu de talons hauts ; elle a les pieds assez petits pour s'en passer.

Non-seulement elle se tient dans le silence et dans le respect avec les femmes , mais même avec les hommes mariés , ou beaucoup plus âgés qu'elle ; elle n'acceptera jamais de place au-dessus d'eux que par obéissance , et reprendra la sienne au-dessous sitôt qu'elle le pourra ; car elle sait que les droits de l'âge vont avant ceux du sexe, comme ayant pour eux le préjugé de la sagesse , qui doit être honorée avant tout.

Avec les jeunes gens de son âge , c'est autre chose , elle a besoin d'un ton différent pour leur en imposer, et elle sait le prendre sans quitter l'air modeste qui lui convient. S'ils sont modestes et réservés eux-mêmes , elle gardera volontiers avec eux l'aimable familiarité de la jeunesse ; leurs entretiens pleins d'innocence seront badins , mais décents : s'ils deviennent sérieux , elle veut qu'ils soient utiles : s'ils dégénèrent en fadeurs, elle les fera bientôt cesser ; car elle méprise surtout le petit jargon de la galanterie , comme très-offensant pour son sexe. Elle sait bien que l'homme qu'elle cherche n'a pas ce jargon-là, et jamais elle no souffre volontiers d'un autre ce qui ne convient pas à celui dont elle a le caractère empreint au fond du cœur. La haute opinion qu'elle a des droits de son sexe , la Herté d'àme que lui donne la pureté de ses sentiments, celle énergie de la vertu qu'elle sont on elle-même , et qui !a rend respectable à ses propres yeux , lui font écouter avec indignation lo propos doucereux dont on prétend l'amuser.. Elle ne les reçoit point avec une colère apparente , mais avec un ironique applaudissement qui déconcerte , ou d'un ton froid auquel on ne s'attend point. Qu'un beau Phébus lui débile ses gentillesses , la loue avec esprit sur le sien , sur sa beauté, sur ses grâces, sur lo prix du bonheur de lui plaire, elle est (ille à l'interrompre, en lui disant poliment : •< Monsieur, j'ai « grand'peur de savoir ces choses-là mieux que vous ; si nous n'a- « vous rien de plus curieux à dire , je crois que nous pouvons « linir ici l'enlretiori. « Accompagner ces mots d'une grande ré-

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