‹ Émile (volume 2)Chapitre 197 sur 240 · LIVRE V. 4B · texte numérisé non relu

LIVRE V. 4B

IX fondions clos doracsliqucs , cl le Tait toujours volontiers. On

• sait jamais bien commander que ce qu'on sait exécuter soi-

'■•me : c'est la raison de sa mcre pour l'occuper ainsi. Pour

|>hie , elle ne va pas si loin ; son premier devoir est celui de lille ,

c'est maintenant le seul qu'elle songe à remplir. Son unique vue

t de servir sa mère, et de la soulager d'une prtie de ses soins. Il

-t pourtant vrai qu'elle ne les remplit pas tous avec un plaisir

- il. Par exemple , quoiqu'elle soit gourmande , elle n'aime pas la

usine; le détail en a quelque chose qui la dégoûte; elle n'y

>uvc jamais assez de propreté. Elle est là-dessusd'u'u- délicatesse

\tréme , et cette délicatesse poussée à l'excès est devenue un de

s défauts : elle laisserait plutôt aller tout lediner par le feu, que

tacher sa manchette. Elle n'a jamais voulu de l'inspection du

rilin, par la même raison. La terre lui parait malpropre; sitôt

, lelle voit du fumier, elle croit en sentir l'odeur.

Ello doit ce défaut aux leçons de sa mère. Selon elle , entre les devoirs de la femme, un des premiers est la propreté ; devoir spécial, indispcii^ilile, im|)osé par la nature. Il n'y a pas au monde un objet plus dégoûtant qu'une femme malpropre , et le mari qui s'en dégoûte n'a jamais tort. Elle a tant prêché ce devoir à sa fille dès son enfance, elle en a tant exigé de propreté sur sa personne , tint pour ses bardes , pour son appartement , pour son travail , pf)ur sa toilette , que toutes ces attentions , tournées en habitude , prennent une assez grande partie de son temps , et présiûent cncort à l'autre : en sorte que bien faire ce qu'elle fait n'est que lo second de ses soins ; le premier est toujours de le faire proprement. Cependant tout cela n'a [)oint dégénéré en vainc affectation ni en mollesse ; les raffinemcnls du luxe n'y sont pour rien. Jam.-iis ii n'entra dans son appartement que de l'eau simple ; elle ne connaît d'autre parfum que celui des fleurs , et jamais son mari n'en respirera de plus doux que son haleine. Enfin l'attention qu'elle donne à l'extérieur ne lui fait |>as oublier qu'elle doit sa vie et son temps à des soins plus nobles : elle ignore ou dédaigne cette excessive propreté du cor|)squi souille fàme; Sophie cstbieu plus que propre, elle est pure.

J'ai dit que Sophie était gounnande. Elle l'était naturellement ; mais elle est devenue sobre par habitude , et maintenant elle l'ot par vertu. Il n'eti «•»l ps d<^s lill«*s comme des gan;ons, qu'on innil ju^ijn" I ''.^t;,!,) |M>ii)i L'o'ivciii'T ]> If la gourm^uidisc. Ce ()encliaHl

n'est point sans conséquence pour le sexe ; il est trop dangereux de le lui laisser. La petite Sophie, dans son enfance , entrant seule dans le cabinet de sa mère , n'en revenait pas toujours à vide , et n'était pas d'une fidélité à toute épreuve sur les dragées et sur les bonbons. Sa mère lasur|)ril, la reprit, la punit, la fit jeûner. Elle vint enfin à bout de lui persuader que les bonbons gâtaient ies dents , et que de trop manger grossissait la taille. Ainsi Sophie se corrigea : en grandissant elle a pris d'autres goûts qui l'ont détournée de cette sensualité basse. Dans les femmes comme dans les hommes, sitôt que le cœur s'anime, la gourmandise n'est plus un vice dominant. Sophie a conservé le goût propre de son scxo : elle aime le laitage et les sucreries ; elle aime la pâtisserie et les entremets, mais fort peu la viande ; elle n'a jamais goûté ni vin ni liqueurs fortes : au surplus elle mange de tout très-modérément ; son sexe , moins laborieux que le notre , a moins besoin de réparation. En toute chose elle aime ce qui est bon, et le sait goûter; elle sait aussi s'accommoder de ce qui ne l'est pas , sans que cette privation lui coûte.

Sophie a l'esprit agréable sans être brillant, et solide sans être profond ; un esprit dont on ne dit rien , parce qu'on ne lui en trouve jamais ni plus ni moins qu'à soi. Elle a toujours celui qui plait aux gens qui lui parlent, quoiqu'il ne soit pas fort orné , selon l'idée que nous avons de la culture de l'esprit des femmes; car le sien ne s'est point formé par la lecture , mais seulement par les conversations de son père et de sa mère , par ses propres réflexions , et par les observations qu'elle a faites dans le peu de monde qu'elle a vu. Sophie a naturellement de la gaieté , elle était même folâtre dans son enfance ; mais peu à peu sa mère a pris soin de réprimer ses airs évaporés , de peur que bientôt un changement trop subit n'instruisit du moment qui l'avait rendu nécessaire. Elle est donc devenue modeste et réservée même avant le temps de l'être ; et maintenant que ce temps est venu, il lui est plus aisé de garder le ton qu'elle a pris qu'il ne lui serait de le prendre sans indiquer la raison de ce changement. C'est une chose plaisante de la voir se livrer quelquefois par un reste d'Iiabituilo à des vivacités de l'enfance , puis tout d un coup rentrer en ellemême , se taire , baisser les yeux , et rougir : il faut bien que le terme intermédiaire entre les deux âges |)articipe un peu de chacun des deux.

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Sophie csl d'une sensibilité Irop grande pour conserver une j irfaile égalité d'humeur, mais elle a Irop de douceur pour que file sensibilité soit fort importune aux autres ; c'est à elle seule ;u'clle fait du mal. Qu'on dise un seul mot qui la blesse, elle i- boude pas, mais son cœur se gonfle; elle tâche de s'échapper ,'>>ur aller pleurer. Qu'au milieu de ses pleurs son père ou sa •lere la rappelle, et dise un seul mot , elle vient à l'instant jouer t rire , en s'essuyant adroitement les yeux et tâchant d'étouffer -is sanglots.

Elle n'est pas non plus tout à fait exempte de caprice : son hui'^ur, un peu trop poussée , dégénère en mutinerie , et alors elle -t sujette à s'oublier. Mais laissez-lui le temps de revenir à elle, t s.i-inanière d'effacer son lort lui en fera presque un mérite. Si un la punit , eUe est docile et soumise , et l'on voit que sa honte ne vient pas tant du châtiment que de la faute. Si on ne lui dit rien , jamais elle ne manque de la réparer d'elle-même , mais si fran( licment et de si bonne grâce , qu'il n'est pas possible d'en garder Li raïu-mie. Elle baiserait la terre devant le dernier domestique , sans que cet abaissement lui fit la moindre peine ; et sitôt qu'elle est panlonnée , sa joie et ses caresses montrent de quel Voids son l>on cœur est soulagé. En un mot, elle souffre avec patience les torts des autres , et répare avec plaisir les sictis. Tel es/, l'aimable naturel de son sexe avant que nous l'ayons gâté. La^ femme e»l faite pour céder à l'homme, et pour supporter même son injustice. Vous ne réduirez jamais les jeunes garçons au même point ; le .sentiment intérieur s'élève el se révolte en eux contre l'injustice ; U nature ne les Ht pas pour la tolérer :

Gravem Pelùta Utmtachmm ctdere netcii *

Sophie a de la religion, mais une religion raisonnable et simple, -

peu de dogmes et moins de pratiques de dévotion ; ou plutôt , ne

connaissant de pratique essentielle que In morale , elle dévoue s.»

vie entière à servir Dieu en faisant le bien. Dans toutes les ins-

! Mictions que ses parents lui ont données sur ce sujet, ils l'ont ac-

"iiliimée à une soumission respectueuse, en lui disant ioujours ■

Ma Hlle, ces connaissances ne sont pas de votre âge ; votre nwri

vous en instruira quand il sera temps. > Du reste, nt. heu Ue

♦i'««.. lib. l,od.fi,J

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longs discours de piété , ils se contentent de la lui prêcher par leur exemple , et cet exemple est gravé dans son cœur.

Sophie aime la vertu; cet amour est devenu sa passion dominante. Elle laime, parce qu'il n'y a rien de si beau que la vertu; elle l'aime , parce que la vertu fait la gloire de la femme, et qu'une femme vertueuse lui [)arait |)resque égale aux anges; elle l'aime comme la seule route du vrai bonheur , et parce qu'elle ne voit que misère, abandon, malheur, opprobre, ignominie, dans la vie d'une femme déshonncte ; elle l'aime cnfm comme chère à son respectable père , à sa tendre et digne mère : non contents d'être heureux de leur propre vertu , ils veulent l'être aussi de la sienne, et son premier bonheur à elle-même est l'espoir de faire le leur. Tous ces sentiments lui inspirent un enthousiasme qui lui élève l'àme , et tient tous ses petits penchants asservis à une passion si noble. Sophie sera chaste et honnête jusqu'à son dernier soupir ; elle l'a juré dans le fond de son àme , et elle l'a juré dans un temps où elle sentait déjà tout ce qu'un tel serment coûte à tenir ; elle l'a juré quand elle en aurait dû révoquer l'engagement , si ses sens étaient faits pour régner sur elle.

Sophie n'a pas le bonheur d'être une aimable Française, froide par tempérament et coquette par vanité, voulant plutôt briller que plaire , cherchant l'amusement et non le plaisir. Le seul besoin d'aimer la dévore ; il vient la distraire et troubler son cœur dans les fêtes : elle a perdu son ancienne gaieté ; les folâtres jeux ne sont plus faits pour elle ; loin de craindre l'ennui de la solitude, elle la cherche ; elle y pense à celui qui doit la lui rendre douce : tous les indifférents l'importunent ; il ne lui faut pas une cour, mais un amant ; elle aime mieux plaire à un seul honnête homme, et lui plaire toujours, que d'élever en sa faveur le cri de la mode, qui dure un jour, et le lendemain se change en huée.

Les femmes ont le jugement plus lot formé que les liommes : étant sur la défensive presque dès leur enfance, et chargées d'un dépôt difficile à garder , le bien et le mal leur sont nécessairement plus tôt connus. Sophie, précoco en tout, parce que son tempérament la porte à lêlre, a aussi le jugement plus tôl formé que d'autres lillcs de son âge. Il n'y a rien à cela de forl extraordinaire ; la maturité n"e.>t jias partout la même en mémo lenqts.

>oplii(' est instruite des devoir^ cl do droits de son scxc cl du

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