LIVRE V
' Après vous avoir dit nos raisons pour vous laisser une en-
liore liberté , il esl juste de vous parler .lussi des vôtres pour en l'.er avec sagesse. Ma lille , vous êtes bonne et raisonnable ,
\()us avez de la droiture et de la piété, vous avez les talents ini conviennent à d'honnêtes femmes, et vous n'êtes pas dé- M.urvue d'agréments; mais vous êtes pauvre : vous avez les it'ns les plus estimables, et vous manquez de ceux qu'on estime plus. N'aspirez donc qu'à ce que vous pouvez obtenir, et ré-
Ji'Z votre ambition , non sur vos jUj-iemeuts ni sur les nôtres ,
"i.iis sur l'opinion des hommes. .S'il n'était question que d'une ^alité de mérito , j'ijinore à quoi je devrais borner vos espéuices : mais ne les élevez point au-dessus de votre fortune, et
iioubliez pas qu'elle est au plus bas rang. Bien qu'un homme
(ligne de vous ne compte pas celte inégalité pour un obstacle ,
' nus devez faire alors ce qu'il ne fera pas : Sophie doit imiter I mère , et n'entrer que dans une famille qui s'honore d'elle, ous n'avez point vu notre opulence, vous êtes née durant notre
: iiivreté; vous nous la rendez douce, et vous la partagez sans •ine. Croyez-moi , Sophie, ne cherchez point des biens dont • 'UslM'nis.sons le ciel de nous avoir délivrés ; nous n'avons goùlé ■ bonheur qu'après avoir |)erdu la richesse.
Vous êtes trop aimable pour ne plaire à personne, et votre iiisère n'est jws telle qu'un honnête homme se trouve embarissé de vous. Vous serez recherchée, et vous pourrez l'être de
-'■ns qui ne vous vaudront pas. S'ils se montraient à vous tel» lu'ilssont, vous les estimeriez ce qu'ils valent; tout leur faste I' vous en imposerait pas longtemps : mais, quoique vous vez le jugement bon et que vous vous connaissiez en mérite ,
\iius manquez d'expérience, et vous ignorez jusqu'où les homics peuvent se contrefaire. Un fourbe adroit |K?ut étudier vos
juits pour vous séduire , et feindre auprès de vous des vertus pi'il n'aura jKjint. Il vous perdrait, Sophie, av.int que vous
w)us en fussiez aperçue, et vous ne connaîtriez voire erreur |iic pour la pleurer. Le plus dangereux de tous les pièges, et le -l'ul que la raison ne peut éviter, est celui des sens : si jamais
> ')us avez le malheur d'y tomber , vous ne verrez plus qu'illul'ius ri cJiimères, vos yeux se fascineront, votre jugement se roublera , votre volonté sera corrompue , votre erreur même vous sera chère ; et quand vous seriez en état de la connaître,
« vous n'en voudriez pas revonir. Ma fille, c'est à la raison de « Sophie que je vous livre ; je ne vous livre point au penchant « de son cœur. Tant que vous serez de sang-froid , restez votre « propre juge ; mais sitôt que vous aimerez , rendez à voire more « le soin de vous.
« Je vous propose un accord qui vous marque notre estime el « rétablisse entre nous l'ordre naturel. Les parents clioisissonl ré- " poux de leur fille , et ne la consultent que pour la forme : tel est -< l'usage. Nous ferons entre nous tout le contraire ; vous choisi- « rez , et nous serons consultés. Usez de votre droit, Soptiie ; usez- « en librement et sagement. L'époux qui vous convient doit être « de votre choix , et non pas du nôtre ; mais c'est à nous déjuger « si vous ne vous trompez pas sur les convenances , et si , sans « le savoir , vous ne faites point autre chose que ce que vous vou- « lez. La naissance , les biens , le rang , l'opinion , n'eirtreront « pour rien dans nos raisons. Prenez un honnête homme, dont la « personne vous plaise et dont le caractère vous convienne ; quel « qu'il soit d'ailleurs , nous l'acceptons pour notre gendre. Son « bien sera toujours assez grand , s'il a des bras , des mœurs , et « qu'il aime sa famille. Son rang sera toujours assez illustre , s'il « l'ennoblit par la vertu. Quand toute la terre nous blâmerait, « qu'importe.' nous ne cherchons pas l'approbation publique , il « nous suffit de votre bonheur. »
LecleurSjj'ignore quel effet ferait un pareil discours sur les lillcs ^'levées à votre manièie. Quant à Sophie , elle pourra n'y pas ré- |)ondre par des paroles; la honte et l'attendrissement ne la laisseraientpas aisément s'exprimer : mais je suis bien sur qu'il restera gravé dans son cœur le reste de sa vie , et que si l'on j)eut compter sur quelque résolution humaine, c'est sur celle qu'il lui fera faire <rétre digne de l'estime de ses parents.
Mettons la chose au pis , et donnons-lui un tempérament ardent qui lui rende pénible une longue attente ; je dis que son jugement , ses connaissances , son goût , sa délicatesse , et surtout les sentiments dont son coeur a été nourri dans son enfance , opposeront à l'impétuosité des sens un contre-poids qui lui suffira pour les vaincre ,ou du moms pour leur résister longtemps. Klle mourrait plutôt martyre de son étal , que d'afthger ses parents, d'épouser un homme sans mérite, et do s'exposer aux malheurs d'un mariage mal assorti. Ln liberté morne qu'elle a re«;ue ne fait
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que lui donner une nouvelle élévation d'àme , et la rendre plus
lifficilesur le choix de son maître. Avec le tempérament d'une
lenne et la sensibilité d'une Anglaise, elle a, pour contenir
. cœur et ses sens, la flerté d'une Espagnole, qui , même en
rchant un amant, ne trouve pas aisément celui qu'elle estime
-ne d'elle.
i! n'appartient pas à tout le monde de sentir quel ressort l'air des choses honnêtes peut donner à l'àme , et quelle force on :t trouver en soi quand on veut être sincèrement vertueux. I! lies gens à qui tout ce qui est grand parait chimérique , et , dans leur basse et vile raison , ne connaîtront jamais ce que t sur les passions humaines la folie même de la vertu. Il ne : parler à ces gens-là que par des exemples : tant pis pour eux - s'obstinent à les nier. Si je leur disais que Sophie n'est point Ire imaginaire, que son nom seul est de mon invention , que son i alion, ses mœurs , son caractère, sa figure même, ont réellement existé , et que sa mémoire coûte encore des larmes à toute ooe honnête famille , sans doute ils n'en croiraient rien : mais en- On que risquerai-je d'achever sans détour l'histoire d'une fille si semblable à Sophie , que cette histoire pourrait être la sienne sans qu'on dut en être surpris ? Qu'on la croie véritable ou non , peu importe ; j'aurai , si l'on veut , raconté des fictions, mais j'aurai toujours expliqué ma méthode , et j'irai toujours à mes fins.
La jeune personne , avec le tempérament dont je viens de charger Sophie , avait d'ailleurs avec elles toutes les conformités qui pouvaient lui en faire mériter le nom , et je le lui laisse. Après Tf ntrctien que j'ai rapporté , son père et sa mère , jugeant que les partis ne viendraient pas s'offrir dans le hameau qu'ils habitaient, l'envoyèrent passer un hiver à la ville , chez une tante qu'on ins- I truisit en secret du sujet de ce voyage : car la Gère Sophie por- »'it ,iu fond de soncœur le noble orgueil de savoir triompher d'elle ; juelque besoin qu'elle eut d'un mari , elle fut morte fille plutôt nm- de se résoudre à l'aller chercher.
Pour répondre aux vues de ses parents , sa tante la présenta . dans les maisons, la mena dans les sociétés, dans les fêtes , lui ' lit voirie monde , ou plutôt l'y fit voir, car Sophie se souciait peu • de tout ce fracas. On remarqua pour! r.e fuyait pas les
1 jeunes getis d'une ligure agréable qui i ;it décents et mo-
deste». Hllc avait dans sa réserve même un ccrlaio art de les atli-
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rer, qui ressemblait assez à de la coqucllcric : mais après s'élre entretenue avec eux deux ou trois fois , elle s'en rebutait. Bicntàl à cet air d'autorité qui scml)le accepter les hommages, elle substituait un maintien |)lus humble et une politesse plus repoussante. Toujours attentive sur elle-même , elle ne leur laissait plus l'oocasion de lui rendre le moindre service : c'était dire assez qu'elle ne voulait pas être leur maîtresse.
Jamais les cœurs sensibles n'aimèrent les plaisirs bruyants , vain et stérile bonheur des gens qui ne sentent rien , et qui croient qu'étourdir sa vie c'est en jouir. Sophie ne trouvant point ce qu'elle cherchait , et désespérant de le trouver ainsi, s'ennuya de la ville. Elle aimait tendrement ses parents, rien ne la dédommageait d'eux, rien n'était propre à les lui faire oublier ; elle retourna les joindre longtemps avant le terme lixé pour son retour.
A peine eut-elle repris ses fonctions dans la maison paternelle, qu'on vit qu'en gardant la même conduite elle avait changé d'humeur. Elle avait des distractions , de l'impatience ; elle était triste et rêveuse , elle se cjichait pour pleurer. On crut d'abord qu'elle aimait, et qu'elle en avait honte : on lui en parla, elle s'en défendit. Elle protesta n'avoir vu personne qui put loucher son cœur, et Sophie ne mentait point.
Cependant sa langueur augmentait sans cesse , et sa santé commençait à s'altérer. Sa mère , inquiète de ce changement, résolut enfin d'en savoir la cause. Elle la prit en particulier, et mil en œuvre auprès d'elle ce langage insinuant et ces caresses invincibles que la seule tendresse maternelle sait employer : Ma lillc , toi que j'ai portée dans mes entrailles et que je porte incessamment dans mon cœur, verse les secrets du tien dans le sein de la mère. Quels sont donc ces secrets qu'une mère ne peut savoir? Qui est-ce qui plaint tes peines, qui est-ce (pii les partage, qui est-ce (jui veut les soulager, si ce n'est ton père et moi ? .\h ! n\(in enfant , veux tu que je meure de la douleur sans la coiuiaitro .'
Loin de cacher ses chagrins à sa mère, la jeune tille ne demajidait pas mieux que de l'avoir pour consolatrice et pour conlidente ; mais la honle l'empêchait de parler, et sa niodestie ne trouvait ooint de langage pour décrire un état si peu digne d'elle , (jue l'émolion (|ui troublait ses sens, malgré qti'ellc en eût. Enfin, s« honte mémo servant d'indice à la mère , elle Kii arracha ces luiniiliants aveux. Loin de l'aflliger par d'injustes réprimandes, eiie
Il consola, la pîai,unil, pleura sur elle : elle elail trop «lage pour l'ii faire un crime d'un mal que sa vertu seule rendait si cruel.
> pounjuoi supporter sans nécessité un mal dont le reminlf
t si facile et si léjiitime? Que n'usaK-elie de la liberté qu'on
ivait donnée? que n'acceptait-ello un mari? que ne le clioi- -lit-eile? Ne savait-elle pas que son sort dépendait d'elle seule,
pie, quel que fut son choix, U serait conRrmé, puisqu'elle n'en ivait faire unqui ne fut honnête? On l'avait envoyée à la ville,
n'y avait point voulu rester ; plusieurs partis s'étaient présent - , elle les avait tous rebutés. Qu'attendail-elledonc? que voulut-elle? Quelle inexplicable contradiction!
I.a réponse était simple. S'il ne s'agissait que d'un secours pour Il jeunesse, le choix serait bientôt fait : ntiis un mailre |)our toute la vie n'est pas si facile à choisir ; et , puisqu'on ne peut séit irer ces deux choix , il faut bien attendre , et souvent perdre sa
ipsse, avant de trouver l'homme avec qui l'on veut passer ses , us. Tel était le cas de Sophie : elle avait Iwsoin d'un amant, m ils cet amant devait être un mari ; et pour le cirur qu'il fallait
>ien , l'un était presque aussi difficile ;i trouver que l'autre. is ces jeunes f!;ens si brillants n'avaient avec elle que la convei. line del'àge, les autres leur manquaient toujours; leur esprit ^uptrliciel , leur vanité , leur jargon , leurs nueurs sans règle , leurs frivoles imitations, la dégoûtaient d'eux. Elle cherchait un homme ' 1 lie trouvait que dos singes ; elle clicrcliait uncàmc et n'entrou-
IKMUl.
•jiie je suis malheureuse! disait-elle à sa mère; j'ai besoin d'ai-
iM' r, et ne vois rien qui me plaise. Mon cœur repousse tous ceux
illirent mes sens. Jen'en vois pas un qui n'excite mes désirs»
is un (|ui ne ks réprime ; un goût sans estime ne peut durer.
ce n'est pakU l'homme qu'il faut à voire Sophie! son char- .1 modelé est empreijit trop avant dms son àme. Elle ne peut
r que lui, elle ne peut rendre heureux que lui, elle ne peut
heureuse qu'avec lui seul. Elle ai j>e mieux se coRsumer et lettre sans cesse, elle zinc mieux mourir iDalheureusc clli- , que désespérée auprès d'un homme qu'elle n aimerait pas, et ile rendrait malheureux lui-nu'me; il vaut mieux n'être plus,
lie n'être que [»our souffrir.
i.ipiHTde ces singularités, sa mère les trouva trcp bizarres
1 D'y p«s soufxjonncr quelque mystcre. Sophie o'ctail m pré-
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cieusc ni ridicule. Comment celte délicatesse outrée avait-elle pu lui convenir, à elle à qui l'on n'avait rien tant appris dc-s son enfance qu'à s'accommoder des gens avec qui elle avait à vivre , et à faire de nécessité vertu? Ce modèle de l'homme aimahle duquel elle était si enchantée , et qui revenait si souvent dans tous ses entreliens , fit conjecturer à sa mère que ce caprice avait quelque autre fondement qu'elle ignorait encore , et que Sophie n'avait pas tout dit. L'infortunée, surchargée de sa peine secrète , ne cherchait qu'à s'épancher. Sa mère la presse ; elle hésite ; elle se rend enfin , et, sortant sans rien dire , elle rentre un moment après , un livre à la main : Plaignez votre malheureuse fille ; sa tristesse est sans remède, ses pleurs ne peuvent tarir. Vous en voulez savoir la cause : eh bien! la voilà, dit-elle en jetant le livre sur la table. La mère prend le livre et l'ouvre : c'étaient les Aventures de Télémaque. Elle ne comprend rien d'abord à cette énigme : à force de questions et de réponses obscures , elle voit enfin , avec une surprise facile à concevoir, que sa fille est la rivale d'Eucharis. Sophie aimait Télémaque , et l'aimait avec une passion dont rien ne put la guérir. Sitôt que son père et sa mère connurent sa manie, ils en rirent , et crurent la ramener parla raison. lisse trompèrent : la raison n'était pas toute de leur côté ; Sophie avail aussi la sienne, et savait la faire valoir. Combien de fois elle icb réduisit au silence en se servant contre eux de leurs propres raisonnements, en leur montrant qu'ils avaient fait tout le mal euxmêmes, qu'ils ne l'avaient point formée pour un homme de soii siècle; qu'il faudrait nécessairement qu'elle adoptât les manières de penser de son mari, ou qii'elle lui donnât les siennes; qu'ils lui avaient rendu le premier moyen impossible par la manière dont ils l'avaient élevée, et que 1 autre était précisément ce qu'elle cherchait. Donnez-moi , disait-elle , un homme imbu de mes maximes , ou que j'y puisse amener, et je l'épouse; mais jusque-là pourquoi me grondez-vous? plaignez-moi. Je suis malheureuse et non pas Colle. Le cœur déjiend-il de la volonté? Mon |;ère ne l'a-l-il pas dit lui-même ? Est-ce ma faute si j'aime ce qui n'est \vis? Je ne suis point visionnaire; je ne veux point un prince, je ne cherche point Télémaque , je siis (ju'il n'est (|uune fiction : je cherche quehiuun (jui lui ressemble. VA pourquoi ce quelqu'tm ne peut-il exister, puis(iue j'existe, moi qui me sens un rcrur si scmblal)!"' au sien? Non, ne déslitmoruns pas alu!>i rhumanité, ne pensoiif"