‹ Émile (volume 2)Chapitre 201 sur 240 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

i>is qu'un homme aimablt* et vertueux ne soit qu'une chimÏM-e. Il

\iste , il vit , il me cherche peut-être; il cherche une àme qui le s.i-

he aimer. Mais qu'esl-il? Où est-il? Je l'ignore : il n'est aucun de

-^ux que j'ai vus; sans doute il n'est aucun de ceux que je verrai.

• ) ma mère ! pourquoi m'avez-vous rendu la vertu trop aimable ?

■-i je ne puis aimer qu'elle, le tort en est moins à moi qu'à vous.

Amènerai-je ce triste récit jusqu'à sa catastrophe.' Dirai-je les iongs débals qui la précédèrent? Représenterai-jeune mère impa- ' icntée changeant en rigueurs ses premières caresses ? montrerai-je in père irrité oubliant ses premiers engagements, et traitant ■ omme une folie la plus vertueuse des Glies? Peindrai-jc enfin l'iniDrtunée, encore plus attachée à sa chimère parla persécution lu'elle lui fait souffrir, marchant à pas lents vers la mort, et desendant dans la tombe au moment qu'on croit l'entrainer à l'autel ? Non , j'écarte ces objets funestes. Je n'ai pas besoin d'aller si loin pour montrer par un exemple assez frappant, ce me semble , que , malgré les préjugés qui naissent des mœurs du siècle, l'enthousiasme de ihonnéte et du beau n'est pas plus étranger aux femmes tju'aux hommes, et qu'il n'y a rien que, sous la direction de la nature , on ne puisse obtenir d elles comme de nous.

On m'arrête ici pour me demander si c'est la nature qui nous [•rescritde prendre tant de peines pour réprimer des désirs im- •iiodérés. Je réponds que non , mais qu'aussi ce n'est point la nature qui nous donne tant de désirs immodérés. Or tout ce qui n'est 11.18 d'elle est contre elle : j'ai prouvé cela mille fois.

Rendons à notre Emile sa Sophie : ressuscitons cette aimable Mlle pour lui donner une imagination moins vive cl un destin plus lieurcux. Je voulais peindre ime femme ordinaire; et à force de Ini élever l'àme j'ai troublé sa raison ; je me suis égaré moi-même, llevenons sur nos pas. Sophie n'a qu'un bon naturel dans une àme commune; tout ce qu'elle a de plus que les autres femmes est l'effet de son éducation.

Je me suis proposé dans ce livre de dire tout ce qui se pouvait taire , laissant à chacun le choix de ce qui est à sa portée dans ce ipie je puis avoir dit de bien. J'avais ponsc dès le commencement 1 fonner de loin la compagne d'Emile, cl à les élever l'un jwur l'autre et l'un avec l'autre. Mais, en y réfléchissant, j'ai trouvé que

tous ces ariangomenls trop prématurés étaient mal entendus, et (|u'il était absurbc de destiner deux enfants à suiiir avant de pouvoir connaître si cette union était dans l'ordre de la nature, el s'ils auraient entre eux les rapports convenables pour la former. Il ne V faut pas confondre ce qui est naturel à l'élat sauvaj^e, et ce (p)i est naturel à l'état civil. Dans le premier état, toutes les femrres roiiviennent à tous les hommes, parce que les uns el les autres n'ont encore que la forme primitive et commune ; dans le second, cha(pu' caractère étant développé parles institutions sociales, et chacpie esprit ayant reçu sa forme propre et déterminée , non de l'éducation seule , mais du concours bien ou mal ordonné du naturel et de l'éducjilion , on ne peut plus les assortir qu'en les présentant l'un il l'autre pour voir s'ils se conviennent à tous égards, ou pour préférer au moins le choix qui donne le |)lus de ces convenances. , Le mal est qu'en développant les caractères l'état social distingue les rangs, et que lun de ces deux ordres n'étant point semblable à l'autre, plus on distingue les conditions, plus on confond les c^iraclères. De là les mariages mal assortis, et tous les désordres qui en dérivent; d'où l'on voit, par une conséquence évidente, que plus on s'éloigne de l'égalité , plus les sentiments naturels s'allèrent ; plus l'intervalle des grands aux petits s'accroît , plus le lien conjugal se relâche; plus il y a de riches el de pauvres, moins il y a de pères et de maris. Le maître ni l'esclave n'ont plus do famille , chacun des deux ne voit que son état.

Voulez-vous prévenir les abus et faire d'heureux mariages; étouffez les préjugés , oubliez les institutions humaines , et consultez la nature. N'unissez pas des gens qui ne se conviennent que dans une condition donnée , et qui ne se conviendront plus, cetu" condition venant à changer; mais des gens qui se conviendront dans quelque situation cpi'ils se trouvent, dans (pielque pays qu'ils habitent, dans quelque rang qu'ils puissent tomber. Je ne dis pas que les rapports conventionnels soient indifférents dans le mariage, mais je dis que l'intluence des rapports naturels l'emporte tellement sur la leur, (jue c'est elle (pii décide du sort de la vie, et qu'il y a lellc convenance de goûts, d'humeurs, de sentiments, de caractères, qui devrait engager luv père sage, fùt-il prince , fùl-il monarque , à donner sans balancer à son fils la lille avec laquelle il aurait toules ces con\ cnanceji , fùU-lle née dans une famille déshonnéte, fùl-clle la lille du boiirrcau. Oui , je sou-

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