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l'alteuis avec peine , je le ramène. Malheureusement Sopliie a peur des chevaux , je n'ose approcher d'elle. Emile ne voit rien ; mais Sophie l'avertit à l'oreille de la peine qu'il a laissé prendre à M)n ami. Emile accourt tout honteux , prend les chevaux , reste Il arrière : il est juste que chacun ait son tour. Il part le premier, pour se débarrasser de nos montures. En laissant ainsi Sophie derrière lui, il ne trouve plus le cheval une voiture aussi commode. Il revient essouffle , et nous rencontre à moitié chemin.
Au voyage suivant , Emile ne veut plus de chevaux. Pourquoi ? lui dis-je ; nous n'avons qu'à prendre un laquais pour en avoir soin. Ah ! dit-il, surchargerons-nous ainsi la respectable famille? Nous voyez bien qu'elle veut tout nourrir , hommes et chevaux. Il ist vrai , reprends-je, qu'ils ont la noble hospitalité de l'indigence. Les riches , avares dans leur faste , ne logent que leurs amis ; mais les pauvres logent aussi les chevaux de leurs amis, .\llons à pied , ilil-il; n'en avez-vous ps le courage, vous qui partagez de si l'on cœur les fatigants plaisir de votre enfant ? Très-volontiers , reprends-je à l'instant : aussi bien l'amour , à ce qu'il me semble , ne veut pas être fait avec tant de bmit.
En approchant nous trouvons la mère et la fille plus loin encore que la première fois. Nous sommes venus comme un trait. Emile est tout en nage : une main chérie daigne lui passer un mouchoir sur les joues. 11 y aurait bien des chevaux au monde , avant que nous fussions désormais tentés de nous en servir.
Cependant il est assez ciuel de ne pouvoir jamais passer la soirée ensemble. L'été s'avance , les jours commencent à diminuer. Quoi que nous puissions dire , on ne nous permet jamais de nous en retourner de nuit ; cl quand nous ne venons pas dès le malin , il faut presque repartir aussitôt qu'on est arrivé. A force de nous plaindre et de s'inquiéter de nous , la mère pense enlin qu'à la vérité l'on ne {leut nous loger décemment dans la maison , mais qu'on peut nous trouver un gite au village pour y coucher quelquefois. A ces mois Emile frappe des mains , tressaillit de joie ; et Sophie , sans y songer , baise un peu plus souvent sa mère le jour qu'elle a trouvé cet expédient.
Peu â peu la douceur de l'amitié , la familiarité de l'innocence , s'établissent et s'affermissent entre nous. I^s jours prescrits p.ir Sophie ou par sa mère , je viens ordinairement avec num ami : quelquefois aussi je le laisse aller seul. La contiance élève l'Ame,
et l'on ne doit plus Irailcr un homme en enfant : et qu'aurais-J3 avancé jusque là, si mon élève ne méritait pas mon estime? Il m'arrive aussi d'aller sans lui ; alors il est triste et ne murmure point : que serviraient ses murmures? Et puis il sait bien que je ne vais pas nuire à ses intérêts. Au reste , que nous allions ensemble ou séparément , on conçoit qu'aucun temps ne nous arrête, tout fiers d'arriver dans un état à pouvoir être plaints. Malhcureuseraent Sophie nous interdit cet honneur, et défend qu'on vienne par le mauvais temps. C'est la seule fois que je la trouve rebelle aux règles que je lui diclc en secret.
Un jour qu'il est allé seul , et que je ne l'attends que le lendemain , je le vois arriver le soir même , et je lui dis en l'embrassant : Quoi ! cher Emile, tu reviens à ton ami ! Mais, au lieu de répondre à mes caresses , il me dit avec un peu d'humeur : Ne croyez pas que je revienne sitôt de mon gré ; je viens malgré moi. Elle a voulu que je vinsse ; je viens pour elle et non pas pour vous, ïouciié de cette naïveté, je l'embrasse derechef, en lui disant : Ame franche , ami sincère , ne me dérobe pas ce qui m'appartient. Si tu viens pour elle , c'est pour moi que lu le dis ; ton retour est son ouvrage : mais ta franchise est le mien. Garde à jamais cette noble candeur des belles âmes. On peut laisser penser aux indifférents ce qu ils veulent; mais c'est uu crime de souffrir qu'un ami nous fasse un mérite do ce que nous n'avons pas fait pour lui.
Je me garde bien d'avilir à ses yeux le prix do cet aveu , eu y (rouvant plus d'amour que de générosité, et en lui disant qu'il veut moins s'ôtcr le mérite de ce retour , que le donner à Sophie. Maia voicï comment il me dévoile le fond de son cœur sans y songer ; s'il est venu à son aise , à petits pas, et rêvant à ses amours, Emile n'est que l'amant de Sopiiie; s'il arrive à grands j)as, échauffé, quoiqu'un peu grondeur, Emile est lami de son Mentor.
On voit par ces arrangements que m<m jeune homme est bien éloigné de passer sa vie auprès do Sophie, et do la voir autant qu'il voudrait. Un voyage ou deux par semaine bornent les permissions qu'il reçoit; et ses visites, souvent d'une soulo demijournée, s'étendent rarement au lendemain. II emploie bien plus de temps à espérer de la voir ou à so féliciter de l'avoir vue , cju'o la voir en effet. Dan» celui morne qu'il donne à ses voyages , il en
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|)asse moins auprès d'elle qu'à s'en rapprocher ou s'en éloigner. Ces plaisirs vrais , purs , délicieux , mais moins réels qu'imaginaires , irritent sou araoui- sans effémiuer son cœur.
Les jours qu'il ne la voit poiut, il n'est pas oisif et sédentaire. Oes jours-là c'est Emile encore : il n'est point du tout transformé. Le plus souvent il court les campagnes des environs , û suit sou histoire naturelle ; il observe , il examine les terres , leurs productions, leur culture; il compare les travaux qu'il voit à ceux qu'il connaît ; il cherciie les laisons des différences; quand il juge d'autres méthodes préférables à celles du lieu, il les donne aux cultivateurs ; s'il propose une meilleure forme de charrue , il en fait /aire sur ses dessins ; il trouve une carrière de marne , il leur en ap|irend l'usage, iocounu dans le pays; souvent il met luimême la main à 1 œuvre ; ils sont tout étonnés de lui voir manier leurs outils plus aisément qu'ils ne font eux-mêmes , tracer des sillons plus profonds et plus droits que les leurs , semer avec plus d'égalité , diriger des ados avec plus d'intelli;;ence*. Ils ne se moquent pas de lui comme d'un beau diseur d'agriculture ; ils voient qu'il la sait en effet. En un mot , i! étend sou zèle et ses soins à «out ce qui est d'utilité première et 4.'r.érale . même il nes'y borne pas. Il visite les maisons des paysans , s'informe de leur état , de Jeurs familles, du nombre de leurs euiants, de la quantité de leurs terres , de la nature du produit , de leurs Jebouchés , de leurs facultés , de leurs charges , de leurs ucttes , etc. il donne peu d'argent, sachant que pour l'ordinaire d est mal employé; mais il eu dirige l'emploi lui-même , et le leur rend utile, malgré qu'ils en aient. Il leur fournit des ouvriers, et souvent leur paye leurs propres journées pour les travaux dont ils ont besoin. À l'un il fait relever ou couvrir sa cnaumière à demi tombc'C ; à l'autre il fait défricher sa terre abandonnée faute de moyens ; à l'autre il fourit une vache, un cheval, du bétail de toute espèce, à la place de . ilui qu'il a perdu : deux voisins sont près d'entrer en procès , il les gagne , il les accommode ; un paysan tombe malade , il le tait
«lircniPiit (lit , i-sl une terre élevcc en talus le Ions <1 un '"ur •'I iJu niiiii, (Mjur (ai ri; avancer |>ron)|itciiu'nt les graines i|u'un il 5'cntcnd aussi di-s exh.iU!iM.-niciiUi en dos d'ànc funiniA iii'nt, et i|ui se |iratii|ucnt dans la culture des cér6iles p«iur il'-iiicnt des C.IUI. I.ciir hauteur , leur lar^i'ur et leur direc-
.. .11 M-lon la iiatui" 'v ' ' !• - Ujcaiitc».]
(Notrdt M. Petitain.)