‹ Émile (volume 2)Chapitre 214 sur 240 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

uons immodérés changent tous les jours d'affections , de Roût» , lie sentiments , et n'ont pour toute constance que l'habitude du changement ; mais l'homme réglé revient toujours à ses anciennes pratiques , et ne perd pas même dans sa vieillesse le goût des plai- ^irs qu'il aimait enfant.

Si vous faites qu'en passant dans un nouvel h'^c les jeunes gens ne prennent point en mépris celui qui l'ai précédé, qu'en contractant de nouvelles habitudes ils n'abandonnent point les anciennes, ft qu'ils aiment toujours à faire ce qui est bien , s;m» égard au temps où ils ont commencé; alors seulement vous aurez sauvé votre ouvrage , et vous serez sûrs d'eux jusqu'à la fin de leurs jours; car la ré\olution la plus à craindre est colle de l'âge sur lequel vous veillez maintenant. Comme on le regrette toujours, on |)crd difficilement dans la suite les goûts qu'on y a conservés; au lieu que quand ils sont interrompus, on ne les reprend de la vie.

La plupart des habitudes que vous croyez faire contracter aux enfants et aux jeunes gens ne sont point de vériUibles habitudes, parce qu'ils ne les ont prises que par force , et que , les suivant malgré eux , ils n'attendent que l'occasion de s'en délivrer. On ne prend point le goût d'être en prison à force d'y demeurer ; riiabitude alors , loin de diminuer l'aversion , l'augmente. II n'en est pas ainsi d'Emile, qui, n'ayant rien fait dans son enfance que volontairement et avec plaisir, ne fait , en continuant d'agir de même étant homme , qu'ajouter l'empire de l'habitude aux douceurs delà liberté. La vie.ictive, le travail des bras, l'exercice , le mouvement , lui sont tellement devenus nécessaires, qu'il n'y pourrait renoncer sans souffrir. Le réduire tout à coup à une vie molle et sédentaire serait l'emprisonner, l'enchainer, le tenir dans un état violent et contraint : je ne doute pas que son humeur et sa santé n'en fusseat également altérées. A peine peutil resjtirer à son aihc dans une chambre bien fermée ; il lui faut le grand air, le mouvement, la fatigue. Aux genoux même de So- [diie il ne peut s'empêcher de regarder quelquefois la campagne du coin de l'œil , et de désirer de la parcourir avec elle. Il reste pourtant quand il faut rester; mais il est inquiet, agité, il semble se débattre ; il reste parce qu'il est dans les fers. Voilà donc , allez-vous dire , des besoins auxquels je l'ai soumis , des assuje'lissemenls que je lui ai donnés : et tout cela est vrai , je l'ai a.s- Mjjelti à l'ctat d'homme.

Emile aime Sophie; mais quels sont les premiers cliarmos qui l'ont attaclié •' la sensibilité , la vertu , l'amour des choses honnêtes. En aimant cet amour dans sa maîtresse, l'aurait-il perdu pour lui-même? A quel prix à son tour Sophie s'est-clle mise ? A celui (lo tous les sentiments qui sont naturels au cœur de son amant : l'eslime des vrais biens, la frugalité, la simplicité, le généreux désintéressement, le mépris du faste et des richesses. Emile avait ces vertus avant que l'amour les lui eut imposées. En quoi donc Emile est-il véritablement changé ? 11 a de nouvelles raisons d'être lui-même; c'est le seul point où il soil différent de ce qu'il était.

Je n'imagine pas qu'en lisant ce livre avec quelque attention personne puisse croire que toutes les circonstances de la situation où il se trouve se soient ainsi rassemblées autour de lui par hasard. Est-ce par hasard que les villes fournissant tant de fdles aimables, celle qui lui plait ne se trouve qu'au fond d'une retraite éloignée? Est-ce par hasard qu'il la rencontre? Esl-€e par hasard qu'ils se conviennent ? Est-ce par hasard qu'ils ne peuvent loger dans le même lieu ? Est-ce par hasard qu'il ne trouve un asile que si loin d'elle? Est-ce par hasard qu'il la voit si rarement, et qu'il est forcé d'acheter par tant de fatigues le plaisir de la voir quelcjnefois? Il s'effémine, dites-vous. Il s'endurcit, au contraire; il faut qu'il soit aussi robuste que je l'ai fait, pour résister aux fatigues «juc Sophie lui fait supporter.

Il loge à deux grandes lieues d'elle. Cette distance est le soufflet de la forge; c'est par elle que je trempe les traits de l'amour. S'ils logeaient porte à porte, ou qu'il put l'aller voir mollement assis dans un bon carrosse , il l'aimerait à son aise, il l'aimerait en Parisien. Léandre eùt-il voulu mourir pour lléro , si la même l'eût séparé d elle ? Lecteur, épargnez-moi des jiaroles ; si vous êtes fait pour m'enlendre , vous suivrez assez mes règles dans mes détails.

Les i)remicrcs fois que nous sommes allés voir Sophie , nous avons pris des chevaux pour aller plus vite. Nous trouvons cet expédient commode , et ii la cinquième fois nous continuons de prendre des chevaux. Nous étions attendus; à |>lus d'une derailieue de la maison nous apercevons du monde sur lo chemin. Emile observe , le cœur lui bat ; il approche , il reconnaît Sopliic, il se précipite à bas de son cheval , il part , il vole , il est aux pieds de l'aimable famille. Emile aime les beaux chevaux; le sien est vif; il se seul libre , il s'échappe à travers chauips : je le suis , ^o

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