LIVRE V
Cependant la mère questionne le maître : Monsieur , combien layez vous ces garçons-là? Madame, je leur donne à chacun vingt lUS par jour, et je les nourris ; mais si ce jeune homme voulait, Ljagnerait bien davantage, car c'est le meilleur ouvrier du pays. mgt sous par jour , et vous les nourrissez! dit la mère en nous :;ardant avec attendrissement. Madame, il est ainsi, reprend le 1 litre. A ces mots, elle court à Emile, l'embrasse, le presse mire son sein en versant sur lui des larmes , et sans pouvoir dire lutre chose que de répéter plusieurs fois : Mon tils ! ô mon fils!
Après avoir passé quelque temps à causer avec nous, mais sans nous détourner : Allons-nous-en , dit la mère à sa fille ; il se fait tard, il ne faut pas nous faire attendre. Puis s'approchant d'Emile, elle lui donne un petit coup sur la joue en lui disant : Hé bien ! bon ouvrier , ne voulez-vous pas venir avec nous ? Il lui répond d'un ton fort triste : Je suis engagé, demandez au maître. On demande au maître s'il veut bien se passer de nous. Il répond qu'il ne peut. J'ai , dit-il, de l'ouvrage qui presse, et qu'il faut rendre après demain. Comptant sur ces messieurs , j'ai refusé des ouvriers qui se sont présentés; si ceux-ci me manquent , je ne sais plus où en prendre d'autres , et je ne pourrai rendre l'ouvrage au jour promis. La mère ne réplique rien , elle attend qu'Emile |)arle. Emile baisse la tête et se tait. Monsieur , lui dit-elle un peu surprise de ce silence , n'avez-vous rien à dire à cela.' Emile regarde tendrement la tille , et ne répond que ces mois : Vous voyez bien qu'il faut que je reste. Là-dessus les dames parlent et nous laissent. Emile les accompagne jusqu'à la porte , les suit des \ eux autant qu'il i)eul, soupire, et re\ient se mettre au travail ihiiis |>arler.
En chemin , la mère , piquée , parle à sa fille de la bizarrerie de ce procédé. Quoi ! dil-elle, était-iî si difficile de contenter le mai- Irc sans être obligé de rester ? et ce jeune homme si pitxiigue , qui verse l'argent sans nécessité , n'en sait-il plus trouver dans les occasions convenables.' 0 maman, répond Sophie, à Dieu ne plaise qu'Emile donne tant de force à l'argent , qu'il s'en serve pour rompre un engagement personnel , pour violer im; unément sa (wrole , et faire violer celle d'autrui ! Je sais qu'il dédommagerait aisément l'ouvrier du léger préjudice que lui causerait son absence; mais cependant il asservirait son àme aux richesses, il ('accoutumerait à les mettre à la place de ses devoirs, et à croire
qu'on est dispensé de tout , pourvu qu'on paye. Emile a d'autres manières de penser, et j'espère n'être pas cause qu'il en change. Croyez-vous qu'il ne lui en ait rien coûté de rester.' Maman, ne vous y trompez pas ; c'est pour moi qu'il reste , je l'ai bien vu dans ses yeux.
Ce n'est pas que Sophie soit indulgente sur les vrais soins de l'amour; au contraire , elle est iii périeuse , exigeante; elle aimerait mieux n'être point aimée que de l'être modérément. Elle a le noble orgueil du mérite qui se sent , qui s'eslime , et qui veut être honoré comme il s'honore. Elle dédaignerait un cœur qui ne sentirait pas tout le prix du sien, qui ne l'aimerait pas pour ses vertus autant et plus que pour ses charmes ; un cœur qui ne lui préférerait pas son propre devoir , et qui ne la préférerait pas à toute autre chose. Elle n'a point voulu d'amant qui ne connût de loi que la sienne : elle veut régner sur un homme qu'elle n'ait point défiguré. C'est ainsi qu'ayant avili les compagnons d'Ulysse, Circé les dédaigne, et se donne à lui seul qu'elle n'a j)u changer.
Mais ce droit inviolable et sacré mis à part , jalouse à l'excès de tous les siens , Sophie épie avec quel scrupule Emile les respecte, avec quel zèle il accomplit ses volontés, avec quelle adresse il les devine, avec quelle vigilance il arrive au moment prescrit : elle ne veut ni qu'il relarde, ni qu'il anticipe; elle veut qu'il soit exact. Anticiper, c'est se préférer à elle : retarder, c'est la négliger. Négliger Sophie ! cela n'arriverait pas deux fois. L'injuste soupçon d'une a failli tout perdre; mais Sophie est équitable ei sait bien réparer ses torts.
Un soir nous sommes altendus; Emile a reçu l'ordre. On vient au-devant de nous; nous n'arrivons point. Que sont-ils devenus? quel malheur leur est arrivé.' Personne de leur part! La soirée s'écoule à nous attendre. La pauvre Sophie nous croit morts; elle se désole, elle se tourmente; elle passe la nuit à pleurer. Dès le soir,on a expédié un messager pour aller s'informer de nous , et rapporter de nos nouvelles le lendemain matin. Le messager revient accompagné d'un autre de notre part , qui fait nos excuses de boiche , et dit que nous nous |)ortons bien. Un moment après, nous paraissons nous-mêmes. Alors la scène change; Sophie essuie ses pleurs, ou, si elle en verse, ils sont de rage. Son] (Mcur allier n'a pas gagné à se rassurer sur noire vie : f'mile vil , Il ol s'est fait attendre inulilcmen'.
A notre arrivée elle veut s'enfermer. On veut qu'elle reste ; il faut rester : mais , prenant à l'instant son parti , elle affecte un air '.ranquille et content qui en imposerait ;i d'autres. Le père vient au-devant de nous , et nous dit : Vous avez tenu vos amis en peine ; il y a ici des gens qui ne vous le pardonneront pas aist»ment. Qui donc , mon papa ? dit Sophie avec une manière de sourire le plus gracieux qu'elle puisse affecter. Que vous importe , répond le père , pourvu que ce ne soit pas vous ? Sophie ne réplique point, et baisse les yeux sur son ouvrage. La mère nous reçoit d'un air froid et composé. Emile embarrassé n'ose aborder Sophie. Elle lui parle la première, lui demande comment il se porte , l'invite à s'asseoir, et se contrefait si bien , que le pauvre jeune homme , qui n'entend rien encore au langage des passions violentes, est la dupe de ce sang-froid, et presque sur ie point d'en être piqué lui-même.
Pour le désabuser je vais prendre la main de Sopie, j'y veux IKtrler mes lèvres comme je fais quelquefois : elle la retire brusquement, avec un mot de monsieur si singulièrement prononcé, que ce mouvement involontaire la décèle à l'instant aux yeux d'Emile.
Sophie elle-ttéme, voyant qu'elle s'est trahie, se contraint moins. Son sang-froid apparent se change en un mépris ironique. Elle répond à tout ce qu'on lui dit par des monosyllabes prononcés d'une voix lente et mal assurée, comme craignant d'y laisser trop percer l'accent de l'indignation. Emile, demi-mort d'effroi, la regarde avec douleur, et tâche de l'engager à jeter les yeux sur les siens, pour y mieux lire ses vrais sentiments. Sophie, plus irritée 'de sa confiance, lui lance un regard qui lui ôte l'envie d'en solliciter un second. Emile , interdit, tremblant, n'ose plus, trèsheureusement pour lui , ni lui parler ni la regarder; car, n'eùt-il jKis été coiipilile , s'il eut pu supporter sa colère elle ne lui eut jamais pardonné.
Vo) ant alors que c'est mon tour , et qu'il est tem|)s de s'expli(|U(T, je reviens à Sophie. Je reprends sa main qu'elle ne relire |)lus , car elle est prête à se trouver mal. Je lui dis avec douceur : (^lu're S<jphie, nous sommes malheureux; mais vousétes raisonnable et juste ; vous ne nous jugerez pas sans nnn- mii n.ln- •coûtez-nous. Elle ne réf>oiuI rien, et je parle ainsi;
• Nous sommes partis hier à quatre heures; il noti> rim [ms-
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« d'il d'arriver à sept; et nous prenons toujours plus de temps « qu'il ne nous est nécessaire , alindc nous reposer en approchant « d'ici. Nous avions déjà fait les trois quarts du chemin, quand « des lamentations douloureuses nous frappent l'oreille; elles par- « talent d'une gorge de la colline à quelque distance de nous. « Nous accourons aux cris : nous trouvons un malheureux paysan « qui , revenant de la ville un peu pris de vin sur son cheval , en « était tombé si lourdement qu'il s'était cassé la jambe. Nous « crions, nous appelons du secours ; personne ne répond : nous « essayons de remettre le blessé sur son cheval, nous n'en pou- « vons venir à bout : au moindre mouvement le malheureux « souffre des douleurs horribles. Nous prenons le parti d'attacher <• le cheval dans le bois à l'écart : puis, faisant un brancard de « nos bras , nous y posons le blessé , et le portons le plus douce- « ment qu'il est possible, en suivant ses indications sur la route <> qu'il fallait tenir pour aller chez lui. Le trajet était long; il fai- « lut nous reposer plusieurs fois. Nous arrivons enlin , rendus de « fatigue : nous trouvons avec une surprise amcre que nous con- « naissons déjà la maison , et que ce misérable que nous rappor- •■< tions avec tant de peine était le même qui nous avait 'ài cordia- " leraenl reçus le jour de notre première arrivée ici. Dans le trou- « ble où nous étions tous , nous ne nous étions point reconnus n jusqu'à ce raonienl.
« 11 n'avait que deux petits enfants. Prête à lui en donner un « troisième , sa femme fut si saisie en le voyant arriver, qu'elle " sentit des douleurs aiguës, et accoucha peu d'heures après. Que '< faire en cet état dans une chaumière écartée , où Ion ne pouvait « espérer aucun secours? Emile prit le parti d'aller prendre le •< cheval que nous avions laissé dans le bois, de le monter, de « courir a toute briile chercher un chirurgien à la ville. Il donna « le cheval au chirurgien ; et n'ayant pu trouver assez tôt une « garde, il revint à pied avec un domestique, après vous avoir « expédie un exprès; tandis qu'embarrassé, comme vous pouvez « croire, entre un homme ayant une jambe cassée et une femme a en travail , je préparais dans la maison tout ce que je pouvais •« prévoir être nécessaire pour le secours de tous les deux.
■<■ .ïe ne vous ferai point le détail du reste; ce n'est pas de cela « qu'il es» question. Il était deux heures après miîuiit avant que « aous ayoïus eu ni l'un ni l'autre uu moment de relâche. Entiik
LIVRK V. 547
« nous sommes revenus avant le jour dans notre asile ici proche ,
' où nous avons attendu l'heure de voire réveil pour vous rendre
• compte de notre accident. >>
Je me tais sans rien ajouter. Mais . avant que personne parle , F.mile s'approche de sa maîtresse, élève la voix, et lui dit avec plus dt; fermeté que je ne m'y serais attendu : Sophie , vous êtes
"irbilre de mon sort, vous le savez bien. Vous pouvez me faire mourir de douleur ; mais n'espérez pas me faire oublier les droits de l'humanité ; ils me sont plus sacrés que les vôtres; je n'y renoncerai jamais pour vous.
Sophie , à ces mots , au lieu de répondre, se lève, lui passe un bras autour du cou, lui donne un baiser sur la joue; puis, lui tendant la main avec une grâce inimitable, elle lui dit : Emile, prends cette main , elle est à loi. Sois, quand tu voudras, mon époux et mon maître ; je tacherai de mériter cet honneur-
X peine l'a-t-elle embrassé , que le père , enchanté , frappe des mains en criant Bis, bis! et Sophie, sans se faire presser, lui donne aussitôt deux Ikiisers sur l'autre joue : mais, presque au même instant, effrayée de tout ce qu'elle vient de faire, elle se bauve dans les bras de sa mère, et cache dans ce sein maternel son visage enOammé de honte.
Je ne décrirai point la commune joie : tout le monde la doit sentir. Après le diner, Sophie demande s'il y aurait trop loin pour aller voir ces pauvres malades. Sophie le désire, et c'est une Iwnne œuvre. On y va : on les trouve dans deux lits séparés; Emile en avait fait apporter un : on trouve autour d'eux du monde pour les soulager : Emile y avait pour>'u. Mais au surplus tous deux sont si mal en ordre, qu'ils souffrent autant du malaise que de leur état. Sophie se fait donner un tablier de la bonne femme , et va la ranger dans son lit ; die en fait ensuite autant à l'homme ; sa main douce el légère sait aller cherctier tout ce qui les blesse, «t faire poser plus mollement leurs membres endoloris. Ils se sentent déjà soulagés à son approche; on dirait qu'elle devine tout •e qui leur fait mal. Cette lillc si délicate ne se rebute ni de In malpropreté ni de la mauvaise odeur, et saK faire disparaître Cune et l'autre sans mettre personne en œuvre , et sans que les malades soient tourmentés. Elle qu'on voit toujours si modeste et quelquefois si dédaigneuse , elle qui pour tout au monde n'aurait pas touché du bout du doigt le lit d'un homme, retourne et rhangd
le blessé sans aucun scrupule , et le mcl dans une - iUintion plus commode pour y pouvoir rester longtemps. Le zèle de la charité vaut bien la modestie ; ce qu'elle fait, elle le fait si légèrement et avec tant d'adresse, qu'il se sent soulagé sans presque s'être aperçu qu'on l'ait touché. La femme et le mari bénissent de concert l'aimable fille qui les sert, qui les plaint , qui les console. C'est un ange du ciel que Dieu leur envoie; elle en a la figure et la bonne grâce, elle en a la douceur et la bonté. Emile attendri la contemple en silence. Homme , aime ta compagne : Dieu te la donne pour te consoler dans tes jjcines , pour le soulager dans tes maux : voilà la femme.
On fait baptiser le nouveau-né. Les deux amants le présentent, brûlant au fond de leurs cœurs d'en donner bientôt autant à faire à d'autres. Ils aspirent au moment désiré; ils croient y toucher : tous les scrupules de Sophie sont levés , mais les miens viennent. Ils n'en sont pas encore où ils pensent : il faut que chacun ait son tour.
Un matin qu'ils no se sont vus depuis deux jours , j'entre dans la chambre d'Emile une lettre à la main , et je lui dis en le regardant fixement : Que feriez-vous si l'on vous apprenait que Sophie est morte ? Il fait un grand cri , se lève en frappant des mains , et , sans dire un seul mot , me regarde d'un œil égaré. Répondez donc , poursuis-je avec la même tranquillité. Alors, irrité de mon sangfroid, il s'approche, les yeux enflammés de colère; et s'arrctanl dans une attitude presque menaçante : Ce que je ferais?... je nen sais rien ; mais ce que je sais , c'est que je ne reverrais de ma vie celui qui me l'aurait appris. Rassurez-vous, réponds-je en souriant : elle vit, elle se porte bien , elle pense à vous, et nous sommes attendus ce soir. Mais allons fair»; un tour de promenade, et nous causerons.
La passion dont il est préoccupé ne lui permet plus de se livrer, comme auparavant, à des entretiens piiromeiit raisonnes ; il faut l'intéresser par cette passion ms-mo à se rendre attentif à mes leçons. C'est ce que j'ai fait par ce terrible préambule ; je suis bien sur maintenant qu'il m'écoutera.
« Il faut être heureux , cher Emile; c'est la lin de tout cire « sensible ; c'est le premier désir que nous imprima la nature , et « le seul qui ne nous quitte jamais. Mais où est le bonluMir? Qui « le sait? Chacun le cherche , et nul ne 1c trouve. On use la vie à