‹ Émile (volume 2)Chapitre 218 sur 240 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

« le poursuivre , et l'on meurt sans l'avoir atteint. Mon jeune ami, « quand à ta naissance je te pris dans mes bras , et qu'attestant « l'Être suprême de l'engagement que j'osai contracter je vouai " mes jours au bonheur des tiens , savais-je moi-même à quoi je « m'engageais? Non : je savais seulement qu'en te rendant heu- " reux j'éUiis sûr de l'clre. En faisant pour toi cette utile recher- « che , je la rendais commune à tous deux.

" Tant que nous ignorons ce que nous devons faire , la sagesse « consiste à rester dans l'inaction. C'est de toutes les maximes « celle dont l'homme a le plus grand l)esoin , et celle qu'il sait le « moins suivre. Chercher le bonheur sans savoir où il est , c'est « s'exposer à le fuir , c'est courir autant de risques contraires « qu'il y a de routes pour s'égarer. Mais il n'appartient pas à tout « le monde de savoir ne point agir. Dans l'inquiétude où nous « tient l'ardeur du bien-être , nous aimons mieux nous tromper à ■< le poursuivre , que de ne rien faire pour le chercher ; et , sortis '• une fois de la place où nous pouvons le connaître, nous n'y sa- « vons plus revenir.

« Avec la même ignorance j'essayai d'éviter la même faute. En « prenant soin de loi je résolus de ne pas faire un pas inutile, et « de t'empêcher d'en faire. Je me lins dans la roule de la na- « lure , en attendant qu'elle me montrât celle du bonheur. Il s'est « trouvé qu'elle était la même , et qu'en n'y pensant pas je l'avais « suivie.

« Sois mon témoin , sois mon juge, je ne te récuserai jamais.

■ Tes pretaiers ans n'ont point été sacrifiés à ceux qui les devaient - suivre ; lu as joui de tous les biens que la nakirc l'avait donnés. H De» maux auxquels elle l'assujettit , et dont j'ai pu le garantir, « tu n'as senti que ceux qui pouvaient l'endurcir aux autres. Tu « n'en as jamais souffert aucun que pour en éviter un plus grand. » Tu n'as connu ni la haine , ni l'esclavage. Libre et content , tu « es resté juste et bon ; car la peine et le vice sont inséparables,

■ et jamais l'homme ne devient méchant que lorsqu'il est mal- « heureux. Puisse le souvenir de ton enfance se prolonger jusqu'à <• tes vieux jours ! Je ne crains pas que jamais ton bon cceur se la « rappelle sans donner quelques bénédictions à la main qui la gou-

■ verna.

« Quand tu es entré dans l'àge de raison , je t'ai garanti de l'o- • pinion des hommes ; quand ton cœur est devenu secsible , le

S5ff EMILE.

■«■ t'ai préservé de l'empire des passions. Si j'avais pu prolonger « ce calme intérieur jusqu'à la fin de ta vie , j'aurais mis mon K ouvrage en sûreté , et tu serais toujours heureux autant qu'un « homme peut l'élre : mais, cher Emile, j'ai eu beau tremper ton « àme dans le Styx , je n'ai pu la rendre partout invulnérable ; il « s'élève un nouvel ennemi que tu n'as pas encore appris à vain- « cre , et dont je n'ai pu te sauver. Cet ennemi, c'est toi-même. La « nature et la fortune l'avaient laissé libre. Tu pouvais endurer la « misère ; lu pouvais supporter les douleurs du corps, celles de « l'âme t'étaient inconnues ; tu ne tenais à rien qu'à la condition « humaine , et maintenant tu tiens à tous les attachements que « lu t'es donnés ; en apprenant à désirer, tu t'es rendu Tesclave « de tes désirs. Sans que rien change en toi , sans que rien t'of- « fense , sans que rien louche à ton être , que de douleurs peu- « vent attaquer Ion àme! que de maux tu peux sentir sans être « malade ! que de morts tu peux souffrir sans mourir ! Un men- « songe, une erreur , un doute , peut te mettre au désespoir.

« Tu voyais au théâtre les héros , livrés à des douleurs exlro- ■ « mes , faire retentir la scène de leurs cris insensés , s'affliger « comme des femmes, pleurer comme des enfants, et mériter ainsi « les applaudissements publics. Souviens-toi du scandale que te «causaient ces lamentations , ces cris , ces plaintes, dans des « hommes dont on ne devait attendre que des actes de constance « et de fermeté. Quoi ! disais-lu tout indigné , ce sont là les exem- « pies qu'on nous donne à suivre, les modèles qu'on nous offre « à imiter ! A-t-on peur que l'homme ne soit pas assez petit, assez « malheureux, assez faible, si l'on ne vient encore encenser sa « tàiblesse sous la fausse image do la vertu ? Mon jeune ami , « sois plus indulgent désormais pour la scène : te voilà devenu K l'un de ses héros.

« Tu sais souffrir et mourir ; lu sais endurer la loi de la néccs- » site dans les maux physiques : mais lu n'as point encore impose « de loi aux appétits do ton cœur; et c'est de nos affections, « bien plus que de nos besoins, que nait le trouble de notre vie. « Nos désirs sont étendus, notre force est presque nulle. L'homme « tient par ses vœux à mille choses, et par lui-même il ne tient à « rien , pas même à sa propre vie ; plus il augmente ses atlache- « ments , plus il multiplie ses peines. Tout ne fait que passer sur « la terre : tout ce que nous aimons nous échappera tôt ou lard ,

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