LIVRE V
■ celle passion si pure l'en a-t-elle moins subjugue ? t'en es-lu « moins rendu l'esclave ? et si demain elle cessait d'être innocente, « l'étoufferais-lu dés demain ? C'est à présent le moment d'essayer « tes forces ; il n'est \ lus temps quand il les faut employer. Ces « dangereux essais doivent se faire loin du péril. On ne s'exerce « point au combal devant l'ennemi ; on s'y prépare avant la guerre, « on s'y présente déjà tout préparé. >
« C'est une erreur de distinguer les passions en permises el ) « défendues, pour se livrer aux premières et se refuser aux autres. « Toutes sont bonnes quand on en reste le maître, toutes sont « mauvaises quand on s'y laisse assujettir. Ce qui nous est dé- « fendu par la nature, c'est d'étendre nos attachements plus loin « que nos forces ; ce qui nous est défendu par la raison , c'est de « vouloir ce que nous ne pouvons obtenir ; ce qui nous est défendu « par la conscience n'est pas d'être tentés , mais de nous laisser « vaincre aux tentations. II ne dépend pas de nous d'avoir OJi de ' « n'avoir pas des passions , mais il dépend de nous de régner sur « elles. Tou.<5 les sentiments que nous dominons sont légitimes , " tous ceux qui nous dominent sont criminels. Un homme n'est « pas coupable d'aimer la femme d'autrui, s'il tient celle passion •< malheureuse asservie h la loi du devoir : il est coupable d'aimer " sa propre femme au point d'immoler tout à cet amour. )
« N'attends pas de moi de longs préceptes de morale , je n'en ai « qu'un seul à te donner, et celui-là comprend tous les autres. « Sois homme; relire ton cœur dans les bornes de ta condition. « Étudie et connais ces bornes : quelque étroites qu'elles soient, « on n'est point malheureux lant qu'on s'y renferme ; on ne l'est " que quand on veut les passer ; on l'est quand , dans ses désirs •< insensés , on met au rang des possibles ce qui ne l'est pas ; on " l'est quand on oublie sou état d'homme pour s'en forger d'ima- « ginaires , desquels on retombe toujours dans le sien. Les seuls « biens dont la privation roule sont ceux auxquels on croit avoir « droit. L'évidente impossibilité de les obtenir en détache, les « souhaits sans espoir ne tourmentent point. Un gueux n'est " point tourmenté du désir dVlrc roi ; un roi ne veut cire dieu que 1 quand il croit n'être plus homme.
« Les illusions de l'orgueil sont la source de nos plus grands
■ maux : mais la contemplation de la misère humaine rend le sage
« toujours modéré. Il se tient à sa place , il ne s'agite point pour « en sortir ; il n'use point inutilement ses forces pour jouir de ce « qu'il ne peut conserver ; et , les employant toutes à bien possé- « der ce qu'il a , il est en effet plus puissant et plus riche de tout « ce qu'il désire de moins que nous. Être mortel et périssable, « irai-je me former des nœuds éternels sur cette terre , où tout « change , oîi tout passe , et dont je disjjarailrai demain ? 0 Emile, « ô mon fils ! en te perdant , que me resterait-il do moi ? Et pour- « tant il faut que j'apprenne à le perdre : car qui sait quand tu me « seras ôlé ?
« Veux-tu donc vivre heureux et sage , n'attache ton cœur qu'à « la beauté qui ne péril point : que ta condilioo borne les désirs , « que tes devoirs aillent avant les penchants : étends la loi de la « nécessité aux choses morales : apprends à perdre ce qui peut « t'étre enlevé : apprends à tout quitter quand la vertu l'ordonne, « à te mettre au-dessus des événements , à détacher ton cœur « sans qu'ils le déchirent, à être courageux dans l'adversité afin « de n'être jamais misérable , à être ferme dans ton devoir afin do « n'être jamais criminel. Alors tu seras heureux malgré la for- « tune, et sage malgré les passions. Alors tu trouveras dans la « possession même des biens fragiles une volupté que rien ne « pourra troubler ; tu les posséderas sans qu'ils te possèdent , et « tu sentiras que l'homme , à qui tout échappe , ne jouit que de ■< ce qu'il sait perdre. Tu n'auras point , il est vrai , l'illusion des « plaisirs imaginaires ; tu n'auras point aussi les douleurs qui on T sont le fruit. Tu gagneras beaucoup à cet échange , car ces dou- » leurs sont fréquentes et réelles, et ces plaisirs sont rares et « vains. Vainqueur de tant d'opinions trompeuses , lu le seras en- '< core de celle qui donne un si grand prix à la vie. Tu passera.-» " la tienne sans trouble , et la termineras sans effroi ; tu l'en déla- « cheras , comme de toutes choses. Que d'autres saisis d'horreur « pensent, en la quittant , cesser d'être ; instruit de son néant , lu « croiras commencer. La mort est la (in de la vie du méchant , el « le commencement de celle du juste. »
Emile m'écoute avec une attention mêlée d'inquiétude. Il craint à ce préambule quelque conclusion sinistre. Il pressent qu'en lui montrant la nécessité d'exercer la force de l'âme je veux le soumettre à ce dur exercice ; et , comme un blessé (jui frémit on