LIVRE V
v-ivanl approcher le chirurgien, il croit déjà sentir sur sa plaie la nin douloureuse , mais salutaire , qui l'empêche de tomber en irruption.
Incertain , troublé , pressé de savoir où j'en veux venir , au lieu
[■' répondre il m'interroge , mais avec crainte. Que faut-il faire.»
le dit-il presque en tremblant et sans oser lever les yeux. Ce
l'il faut faire ? réponds-je d'un ton ferme , il faut quitter Sopliie.
nie dites-vous? s'écrie-t-il avec emportement : quitter Sophie!
1 quitter , la tromper, être un traître , un fourbe, un parjure !...
,'!ioi : reprends-je en l'interrompant , c'est de moi qu'Emile craint
ipprendre à mériter de pareils noms ? Non , continue-t-il avec la
K-me impétuosité, ni de vous ni d'un autre; je saurai , malgré
'. ous , conserver votre ouvrage ; je saurai ne les pas mériter.
Je me suis attendu à cette première furie : je la laisse passer sans m'émouvoir. Si je n'avais pas la modération que je lui prêche , j'aurais bonne grâce à la lui prêcher ! Emile me connaît trop pour me croire capable d'exiger de lui rien qui soit mal , et il sait bien qu'il ferait mal de quitter Sophie, dans le sens qu'il donne à ce mot. Il attend donc eniin que je m'explique. Alors je reprends mon discours.
« Croyez-vous, cher Emile, qu'un homme , en quelque situa-
• tion qu'il se trouve , puisse être plus heureux que vous l'êtes de « puis trois mois.» Si vous le croyez , détrompez-vous. Avant de
- ^fuùler les plaisirs de la vie, vous en avez épuise le bonheur.
• 11 n'y a rien au delà de ce que vous avez senti. La félicité des . sens est passagère ; 1 état haoituel du cœur y perd toujours. » Vous avez plus joui par l'espérance ^ue vous ne jouirez jamais « en réalité. L'imagination qui pare ce qu'on désire l'abandonne « dans la possessioivjîors le seui Être existant par lui-même, il n'y •• a rien de l)eau que ce qui n'est p,is. Si col éUit eût pu durer tou-
• jours , vous auriez »rouvé le bonheur suprême. Mais tout ce
- qui tient à l'homme se sent de sa cadunlé ; tout est fini , tout
- est passager dans la vie humaine ; et quand l'état qui nous rend « heureux durerait sans cesse, l'habitude d'en jouir nous en ote- « rait le goût. Si hen ne change au dehors . le lœur change ; le
• bonheur nous quitte , ou nous le quittons. J
« Le temps que vous ne mesuriez pas s'iîcoulait durant votre « délire. L'été finit, l'hiver s'approche. Quand nous pourrions « continuer nos course» dans une saison si rude , on ne le souf-
« firirait jamais. Il faut bien , malgré nous , changer de manière « de vivre ; celle-ci ne peut plus durer. Je vois dans vos yeux iin- « patients que cette diflicullé ne vous embarrasse guère : l'aveu de « Sophie et vos propres désirs vous suggèrent un moyen facile « d'éviter la neige , et de n'avoir plus de voyage à faire pour l'aller « voir. L'expédient est commode sans doute ; mais le printemps « venu , la neige fond et le mariage reste ; il y faut penser pour « toutes les saisons.
« Vous voulez épouser Sophie , et il n'y a pas cinq mois que « vous la connaissez ! Vous voulez l'épouser , non parce qu'elle » vous convient , mais parce qu'elle vous plait ; comme si l'amour « ne se trompait jamais sur les convenances, et que ceux qui « commencent par s'aimer ne finissent jamais par se haïr ! Elle est « vertueuse , je le sais ; mais en est-ce assez ? suffit-il d'être hon- « nétes gens pour se convenir ? Ce n'est pas sa vertu que je mets « en doute, c'est son caractère. Celui d'une femme se montre-t-il « en un jour.' Savez-vous en combien de situations il faut l'avoir « vue pour connaître à fond son humeur ? Quatre mois d'attache- « ment vous répondent-ils de toute la vie ? Peut-être deux mois « d'absence vous feront-ils oublier d'elle ; peut-être un autre n'at- « tend-il que votre éloignement pour vous effacer de son cœur ; « peut-être, à votre retour, la trouverez-vous aussi indifférente « que vous lavez trouvée sensible jusqu'à présent. Los sentiments « ne dépendent pas des principes; elle peut rester fort honnête, et « cesser de vous aimer. Elle sera constante et fidèle, je penche à « Je croire ; mais qui vous répond d'elle et qui lui répond de vous * tant (juc vous ne vous êtes point mis à l'épreuve? Attendrez- « vous pour celle épreuve qu'elle vous devienne inutile ? Alten- « drcz-vous , pour vous conuaitre , que vous ne puissiez plus vous •< séparer.'
» Sophie n'a pas dix-huit ans , à peine en passez-vous vingt- - deux ; cet âge est celui de l'amour , mais non celui du mariage. . Quel père et quelle mère de famille ! Eh ! pour savoir élever des <•■ enfants, attendez au moins de cesser de l'être. Savez-vous à « combien de jeunes personnes les fatigues de la grossesse suppor- « tées avant Fàge ont affaibli la constitution, ruiné la santé, abrégé « la vie? Savez-vous combien d'enfants sont restés languissants « et faibles , faute d'avoir été nourris dans un corps assez formé ? « Quand la mcro et l'onfarf croissent à la fois , et que la substance
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• nécessaire à raccroisscmcnl de chacua des deux se partage , ni l'un ni l'autre n'a ce que lui destinait la nature : comaieiit se
. peut-il que tous deux n'en souffrent pas? Ou je connais fort mal « Emile , ou il aimera mieux avoir plus tard une femme et des en- « fanls robustes , que de contenter son impatience aux dépens de « leur vie cl de leur santé.
« Parlons de vous. En aspirant à l'état d'époux et de père , en n avez-vous bien médité les devoirs? En devenant chef de famille « vous allez devenir membre de l'État. Et qu'est-ce qu'ctro mem- « bre de l'Èlat ? le savez-vous? Vous avez étudié vos devoirs " d'homme ; mais ceux de cilo5en les connaissez vous ? Savez- « vous ce que c'est que gouvernement , lois, pairie? Savez-vous " à quel prix il vous est permis de vivre, et pour qui vous devez « mourir? Vous croyez avoir tout appris, et vous ne savez rien « encore. Avant de prendre une place dans l'ordre civil , apprene? « à le connaître, et à savoir quel rang vous y convient.
« Emile , il faut quitter Sophie : je ne dis pas l'abandonner ; si
• vous en étiez capable , elle serait trop heureuse de ne vous avoir « point épousé : il la faut quitter, pour revenir digne d'elle. Ne « soyez pas assez vain pour croire déjà la mériter. Oh ! combien
• il vous reste à faire ! Venez remplir c«tte noble tâche ; venez •< apprendre à supporter l'absence ; venez gagner le prix de la " fidélité , afin qu'à votre retour vous puissiez vous honorer de '• quelque chose auprès d'elle, et demander sa main , non comme « une grâce , mais comme une récompense. »
Non encore exerce à lutter contre lui-même, non encore accoutumé à désirer une chose et à en vouloir une autre , le jeune homme ne se rend pas ; il résiste , il dispute. Pourquoi se refuserait-il au bonheur qui l'attend ? Ne serait-ce pas dédaigner la main qui lui est offerte que de tarder à l'accepter ? Qu'est-il besoin de s'éloigner d'elle pour s'instruire de ce qu'il doit savoir? El quand cela serait nécess.iirc, pourquoi ne lui laisserait-il |)as, dans des nœuds indissolubles, le gage assuré de son retour? Qu'il soit son r|)oux , et il est prêt à me suivre ; qu'ils soient unis , et il la quitte sans crainte... Vous unir pour vousquiller, cher Emile ! quelle contradiction! Il est beau qu'un amant puisse vivre sans sa mattresse ; mais un mari ne doit jamais quitter sa femme sans ntrcs- -ilé. Pour guérir vos scrupules, je vois que vos délais doivent trc involontaires : il faut que vous puissiez dire à Sophie que
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vous la quittez malgré vous. Hé bien! soyez content; et puisque vous n'obéissez pas à la raison , reconnaissez un autre maître Vous n'avez pas oublié l'engagement que vous avez pris avec moi. Emile, il faut quitter Sophie ; je le veux.
Ace mot il baisse la tète , se tait, rêve un moment, et puis, me regardant avec assurance , il me dit : Quand partons-nous ?* Dans huit jours, lui dis-je; il faut préparer Sophie à ce départ Les femmes sont plus faibles , on leur doit des ménagements ; et celte absence n'étant pas un devoir pour elle comme pour vous, il lui est permis de la supporter avec moins de courage.
Je ne suis que trop tenté de prolonger jusqu'à laséparation de mes jeunes gens le journal de leurs amours; mais j'abuse depuis longtemps de l'indulgence des lecteurs; abrégeons, pour linir une fois. Emile osera- 1 il porter aux pieds de sa maîtresse la même assurance qu'il vient de montrer à son ami? Pour moi , je le crois; c'est de la vérité même de son amour qu'il doit tirer celte assurance. 11 serait plus confus devant elle s'il lui en coûtait mcins de la quitter ; il la quitterait en coupable , et ce rôle est toujours embarrassant pour un cœur honnête : mais plus le sacrifice lui coûte, plus il s'en honore aux yeux de celle qui le lui rend pénible. Il n'a pas peur qu'elle prenne le change sur le motif qui le détermine. Il semble lui dire à chaque regard : 0 Sophie , lis dans mon cœur, et sois fidèle ; tu n'as pas un amant sans vertu.
La fière Sojihie , de son côté , tâche de supporter avec dignité le coup imprévu qui la frappe. Elle s'efforce d'y paraître insensible ; mais comme elle n'a pas , ainsi (lu'Émile , l'homieur du combat et de la victoire, sa fermeté se soutient moins. Elle pleure , elle gémit en dépit d'elle; et la frayeur d'être oubliée aigrit la douleur de la séparation. Ce n'est pas devant son amant qu'elle pleure, ce n'est pas à lui qu'elle montre ses frayeurs; elle étoufferait plutôt que de laisser échapper un soupir en sa présence : c'est moi qui reçois ses plaintes, qui vois ses larmes, qu'elle affecte de prendre pour confident. Les femmes sont adroites, et savent se déguiser : plus elle murmure en secret contre ma tyrannie, plus elle est attentive à me flatter : elle scut que son sort est dans uies mains.
Je la console, je la rassure, je lui réponds de son amant, ou plutôt de son époux : qu'elle lui garde la même fidélité qu'il aura pour jIIo , et dans deux ans il le sera , je le jure. Elle m'estime a»-
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.yfi \iu\n LiiiHc «iiR- ji.- ne veux pas» ia lroiu|>or. Je ^uià garant de chacun des deux envers l'autre. Leurs cœurs , leur verlu , ma probité , la confiance de leurs parents , tout les rassure. Mais que sert la raison contre la faiblesse ? Ils se sé[)arent comme s'ils ne devaient plusse voir.
C'est alors que Sophie se rappelle les regrets d'Eucharis, et se croit réellement à sa place. Ne laissons point durant l'absence réveiller ces fantas(|ues amours. Sophie , lui dis-je un jour, faites avec Émilc un échange de livres. Donnez-lui votre Téiéinaque , afin qu'il apprenne à lui ressembler; et qb'il vous domie le Spectateur, dont vous aimez la lecture. Éludicz-y les dovoirs de» houuèles femmes , et songez que dans deux ans ces devoirs seront les vôtres. Cet échange plait à tous deux, et leur donne de laconliance. Enfin vient le triste jour, il faut se séparer.
Le iligne père de Sophie, avec lequel j'ai tout concerté, m'embrasbo en recevant mes adieux ; puis, me prenant à part , il me dit ces mots d'un ton grave, et d'un accent un peu appuyé : « J'ai tout » fait pour vous complaire ; je savais que je traitais avec un » homme d'honneur -. il ne me reste qu'im mot à vous dire. Souve- « nez-vous que votre élève a signé son contrat de mariage sur la - bouche de ma fille. »
Quelle différeiice dans la contenance des deux atnants ! Emile , imjK'lueux , ardent , agité, hors de lui , pousse des cris , verse des torrents de pleurs sur les mains du père, de la mère , de la lillc , embrasse en sanglotant tous les gens de la maison , et répète mille fois le» mêmes choses avec un désordre qui ferait rire en toute autre occasion. Sophie , morne , pâle , l'œil éteint , le regard sombre , reste on repos , ne dit rien , ne pleure point, ne voit personne , pas mémo Emile. Il a beau lui prendre les mains, la presser dans ses bras; elle reste immobile, insensible à ses pleurs, à ses caresses, à tout ce qu'il fait ; il est déjà |>arti |H)ur elle. Combien cet objet est plus touchant que la plainte importune et les regrets bruyants de son amant! Il le voit, il le sent, il en est navré : je l'entrainc avec peine : si je le laisse encore un moment , il ne voudra plus partir. Je suis charmé qu'il emporte avec lui cette triste image. Si jamais i^ est tenté d'oublier ce qu'il doit a Sophie , en ia lui rap|)elaiit telle qu'il la vit au moment de son départ il faudra qu'il ait le cœur Uen aliéné, si je ne le rameae p4S à elle.