LIVRE V
pllc-méme , nous les comparerons pour en observer les divers rapports : les unes grandes , les autres petites ; les unes fortes , les autres faibles ; s'altaquant , s'offensant, s'entre-délruisant ; et, dans cette action et réaction continuelle, faisant plus de misérables et coûtant la vie à plus d'hommes que s'ils avaient tous gardé leur première liberté. Nous examinerons si l'on n'en a pas fait trop ou trop peu dans l'institution sociale ; si les individus soumis aux lois et aux hommes , tandis que les sociétés gardent entre elles l'indépendance de la nature, ne restent pas exposés aux maux des deux états , sans en avoir les avantages ; et s'il ne vaudrait pas mieux qu'il n'y eut point de société civile au monde que d'y en avoir plusieurs. N'est-ce pas cet état mixte qui |)articipe ,i tous les deux, et n'assure ni l'un ni l'autre, per quem neutrum licet , nec tanquam in bello pnralum esse, nec tanquam in pace serurum ' ? N'est-ce pas cette association partielle et imparfaite qui produit la tyrannieet la guerre Pet la tyrannie et la guerre ne sontfiles pas les plus grands fléaux de l'humanité?
Nous examinerons enfin l'espèce de remèdes qu'on a cherchés à ces inconvénients par les ligues et confédérations , qui , laissant chaque État son maître au dedans , l'arment au dehors contre tout agresseur injuste. Nous rechercherons comment on peut établir une bonne association fédéralive, ce (|ui peut la rendre durable , et jusqu'à quel point on peut étendre le droit de la confédération, sans nuire à celui de la souveraineté.
L'abbé de Sainl-Picrre avait proposé une association de tous les Ktats de l'Europe, pour maintenir entre eux une paix perpétuelle. Celte association était-elle |)raticable? et, supposant qu'elle eût été établie, était-il à présumer qu'elle eut duré ' ? Ces recherches nous mènent directement à toutes les questions de droit public qui peuvent achever d'éclaircir celles du droit politique.
Knlin nous poserons les vrais principes du droit ilc la guerre, )>t nous examinerons pourquoi Grotius cl les autres n'en ontdoaué <jnede faux.
lr> ne serais pas étonné qu'au milieu de tous nos raihoimcments
' SK^iKC. , df Tnniq. aiiim. , cap. t.
' I>«*piii« i|iic j'écrivais ceci, les raisons pour ont dlé rx[M>séc» daiK rcxiraitdc ce projet; le* misons r/>«/r<.' , du moins fcllcs <|iii m'oni paru «illilrs. M', tniiivcront il.ins le recueil de mes ërrits, à |.i siiitc tic ce iiiciuu
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5«2 CMILE.
mon jeune homme, qui a du bon sens , me dit en m' interrompant : On dirait que nous bâtissons notre édifice avec du bois , et non pas avec des hommes, tant nous alignons exactement chaque pièce à la règle ! Il est vrai , mon ami ; mais songez que le droit ne se plie point aux passions des hommes, et qu'il s'agissait entre nous d'établir d'abord les vrais principes du droit politique. A présent que nos fondements sont posés, venez examiner ce que les hommes ont bâti dessus , et vous verrez de belles choses ! V. Alors je lui fais lire Télémaque et poursuivre sa route; nous cherchons l'heureuse Salente , et le bon Idoménce rendu sage à force de malheurs. Chemin faisant, nous trouvons beaucoup de Protésilas , et point dePhilocIès. Adraste , roi des Dauniens, n'est pas non plus introuvable *. Mais laissons les lecteurs imaginer nos voyages , ou les faire à notre place un Télémaque à la main ; et ne leur suggérons point des applications affligeantes, que l'auteur même écarte ou fait malgré lui.
Au reste , Emile n'étant pas roi , ni moi dieu , nous ne nous tourmentons point de ne pouvoir imiter Télémaque et Mentor dans le bien qu'ils faisaient aux hommes : personne ne sait mieux que nous se tenir a sa place , et ne désire moins d'en sortir. Nous savons que la même tâche est donnée à tous ; que quiconque aime le bien de tout son cœur, et le fait de tout son pouvoir, l'a remplie. Nous savons que Télémaque et Mentor sont des chimères. Emile ne voyage pas en homme oisif, et fait plus de bien que s'il était prince. Si nous étions rois , nous ne serions plus bienfaisants. Si nous étions rois et bienfaisants , nous ferions sans le savoir mille maux réels pour un bien apparent que nous croirions faire. Si nous étions rois et sages , le premier bien que nous voudrions faire à nous-mêmes et aux autres serait d'abdiquer la royauté, et de redevenir ce (juc nous sommes.
.T'ai dit ce qui rend les voyages infructueux à tout le monde. 'Cn qui les rend encore plus infructueux à la jeunesse, c'est la manière dont on les lui fait faire. Les gouverneurs , plus curieux de. leur amusement que de son instruction , la mènent de ville en
♦[Dans l'intention de brouiller Jcan-Jac-iucs avec niilonl m.iréclial, et «le lui «*>tcr Ir» protection tlo FriHIéiic , on avertit le piTuiier que le second l'tait (lt'sif;né dans t'.iniii; s^>u» le nom d'Adr.iste : Uonssc;»», loin de mec, l'allusion , en convient. Voyez Cunjensions , livie \u.]