‹ Émile (volume 2)Chapitre 232 sur 240 · LIVRE V. M · texte numérisé non relu

LIVRE V. M

en ail pas un qui sache voir que la France serait beaucoup plus puissante si Paris était anéanti. Non-seulement le peuple mal distribué n'est pas avantageux à l'État , mais il est plus ruineux que la dépopulation naéme , en ce que la dépopulation ne donne qu'un produit nul , et que la consommation mal entendue donne un produit négatif. Quand j'entends un Français et un Anglais, tout fiers de la grandeur de leurs capitales , disputer entre eux lequel de Paris ou de Londres contient le plus d'habitants , c'est pour moi comme s'ils disputaient ensemble lequel des deux peuples a l'honneur d'être le plus mal gouverné.

Étudiez un peuple hors de ses villes , ce n'est qu'ainsi que vous le connaîtrez. Ce n'est rien de voir la forme apparente d'un gouvernement , fardée par l'appareil de l'administration et par le jargon des administrateurs , si l'on n'en étudie aussi la nature par les effets qu'il produit sur le peuple , et dans tous les degrés de l'administration. La différence de la forme au fond se trouvant partagée entre tous ces degrés , ce n'est qu'en les embrassant tous qu'on connaît cette différence. Dans tel pays c'est par les manœuvres des subdélégués qu'on commence à sentir l'esprit du ministère ; dans tel autre il faut voir éliie les membres du parlement, pour juger s'il est vrai que la nation soit libre : dans quelque pays que ce soit il est impossible que qui n'a vu que les ▼illes connaisse le gouvernement , attendu que l'esprit n'en est jamais le même pour la ville et pour la campagne. Or , c'est la campagne qui fait le pays , et c'est le peuple de la campagne qui fait la nation.

Cette étude des divers peuples dans leurs provinces reculées , et dans la simplicité de leur génie originel , donne une observation générale bien favorable à mon épigraphe, et bien consolante pour le cœur humain : c'est que toutes les nations , ainsi observées , paraissent en valoir beaucoup mieux ; plus elles se rapprochent de la nature, plus la bonté domine dans leur caractère : ce n'est qu'en se renfermant dans les villes , ce n'est qu'en s' altérant à force de culture , qu'elles se dépravent , et qu'elles changent en vico« agréables et pernicieux quelques défauts plus grossiers que malfaisants.

De cette observation résulte un nouvel avantage dans la manière de voyager que je propose , en ce que les jeunes gens , séjournant peu dans les grandes villes où règne une horrible corrup-

ses EMILE.

tion , sont moins exposés à la contracter, et conservent parmi les hommes plus simples , et dans des sociétés moins nombreuses, an jugement plus sûr , un goût i)lus sain , des mœurs plus honnêtes. Mais , au reste , cette contagion n'est guère à craindre pour mon Emile; il a tout ce qu'il faut pour s'en garantir. Parmi toutes les précautions que j'ai prises pour cela , je compte pour beaucoup l'attachement qu'il a dans le cœur.

On ne sait plus ce que peut le véritable amour sur les inclinations des jeunes gens , parce que , ne le connaissant pas mieux qu'eux , ceux qui les gouvernent les en détournent. Il faut pourtant qu'un jeune homme aime , ou qu'il soit débauché. 11 est aisé d'en imposer par les apparences. On me citera mille jeunes gens qui, dit-on , vivent fort chastement sans amour ; mais qu'on me cite un homme fait , un véritable homme , qui dise avoir ainsi passé sa jeunesse , et qui soit de bonne foi. Dans toutes les vertus , dans tous les devoirs , on ne cherche que l'apparence ; moi, je cherche la réalité , et je suis trompé s'il y a , pour y parvenir, d'autres moyens que ceux que je donne.

L'idée de rendre Emile amoureux avant de le faire voyager n'est pas de mon invention. Voici le trait qui me l'a suggérée.

J'étais à Venise en visite chez le gouverneur d'un jeune Anglais. C'était en hiver , nous étions autour du feu. Le gouverneur reçoit ses lettres de la poste. II les lit , et puis en lit une tout haut à son élève. Elle était en anglais : je n'y compris rien ; mais , durant la lecture , je vis le jeune homme déchirer de très-belles manchettes de point qu'il portait, et les jelcrau feu l'une après l'autre, le plus doucement qu'il put, afin qu'on ne s'en aperçût pas. Surjjris de ce caprice, je le regarde au visage , et crois y voir de l'émotion ; mais les signes extérieurs des passions, quoique assez soiviblables chez tous les hommes , ont des différences nationales sur lesquelles il est facile de se tromper. Les peuples ont divers langages sur le visage , aussi bien que dans la bouche. J'attends la fin de la lecture , et puis montrant au gouverneur les poignets nus de son élève, qu'il cachait pourtant de son mieux , je lui dis : Ptut-on savoir ce que cela signifie ?

Le gouverneur, voyant ce qui s'était passé , se mit à rire , embrassa son élève d'un air de satisfaction ; et , après avoir obtenu son consentement , il me donna l'explication que je souhaitais.

Les manchettes , me dit-il , que M. John vient de déihirer sont

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